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Kouy Tchéou : Une visite au pays de Bo-rong

KOUY TCHÉOU ----- LETTRE DU P. Aloys Schotter Missionnaire apostolique Une visite au pays de Bo-rong Il y a trois ans, une vingtaine de villages du pays de Bo-rong envoya au P. Thirion la liste des familles désireuses d'être inscrites au nombre de ses chrétiens. Ils demandaient en même temps, pour leur enseigner les prières, des catéchistes qui leur furent accordés.
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    KOUY TCHÉOU
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    LETTRE DU P. Aloys Schotter
    Missionnaire apostolique

    Une visite au pays de Bo-rong
    Il y a trois ans, une vingtaine de villages du pays de Bo-rong envoya au P. Thirion la liste des familles désireuses d'être inscrites au nombre de ses chrétiens. Ils demandaient en même temps, pour leur enseigner les prières, des catéchistes qui leur furent accordés.
    Pendant l'automne dernier, une députation de ces néophytes vint me trouver. Elle était conduite par le maire de l'un des villages. Après de nombreuses prosternations, pour m'exprimer le désir qu'ils avaient de ma visite, il me dit:
    « Si le Père n'agrée pas ma demande et ne vient pas, je me brise la tête contre un rocher ».
    Je ne fus pas ému plus que de raison par cette menace de désespoir : l'idiome de ces peuplades est rempli d'expressions excessives ; mais cette requête touchante méritait d'être écoutée, je partis avec l'ambassade.
    A ce moment, j'avais chez moi trois confrères du Kouang-si. Forcés de fuir devant les you-youg (bandits), ils s'étaient réfugiés à Hi-uy-fou. Je pouvais donc sans inconvénient m'absenter durant quelques jours.
    Je reçus chez ces braves gens le plus chaleureux accueil, et dans les harangues qu'ils m'adressèrent les formules les plus louangeuses furent employées.
    Dans chaque village on égorgea un porc dont les cris désespérés se mêlèrent aux accents de la fanfare.
    Mon arrivée dans ces pays est considérée comme un grand événement. Il est bien plus grand que nos nouveaux adeptes ne peuvent le comprendre encore.
    En embrassant le christianisme, ces pauvres gens, en effet, s'affranchissent du joug du démon, joug bien plus tyrannique que celui de leurs seigneurs féodaux; mais, à l'homme déchu, les misères du corps sont autrement sensibles que celles de l'âme.
    Pourquoi se fait-on chrétien?
    C'est pour ne pas être enchaîné sans raison par le seigneur qui extorque les sapèques, pour avoir une bonne moisson, et pour se mettre à l'abri des maladies qu'envoie le diable.
    Si cette réponse n'est pas conforme à la lettre du catéchisme, elle a du moins dans la bouche du néophyte Y-Kia le mérite de la franchise.
    Le tou-mou, seigneur féodal, le diable, la disette, voilà les ennemis desquels il faut se garder. La vraie religion doit être bonne pour tous, nos pauvres indigènes ne se trompent donc pas dans le fond.
    En parcourant les villages, j'ai dû moi-même le plus souvent enlever les emblèmes superstitieux. Les adorateurs sont encore trop timides en leur foi nouvelle pour oser y toucher sans trembler.
    Voici des couteaux de bois, des bouquets d'épines, des nids de guêpes, suspendus au-dessus des portes pour empêcher le diable d'entrer ; des cordes alignées autour des maisons, des filets tendus en travers des chemins pour éloigner la peste; et plus loin des signes contre l'incendie, contre les maladies, etc., et dont la liste serait trop longue à énumérer.
    J'asperge les maisons d'eau bénite, et sur l'emplacement du pagodin où réside l'esprit protecteur de chaque village, je dresse une croix.
    Une bien intéressante question me fit rendre visite au seigneur de Bo-rong. Ce petit tyran était entré dans une grande colère en apprenant que, de leur propre initiative, les villageois avaient demandé à devenir chrétiens.
    Se disant lésé dans ses droits de suzeraineté, il parcourut le pays, accompagné de ses satellites, et extorqua de grosses sommes d'argent en faisant mettre plusieurs chrétiens à la torture. Il sema ainsi l'effroi parmi les populations.
    Une telle iniquité ne pouvait être endurée sans protestations ; je partis pour Bo-rong, gros village de cinq à six cents familles. Ce fut au lendemain de la fête de Noël que je traversai les sept vastes cours qui précèdent le logis principal du château.
    Le suzerain prétexta une indisposition et refusa de me recevoir; mais je déclarai que je ne me retirerais pas sans l'avoir vu. Et il me reçut.
    La beauté de la morale chrétienne le toucha peu, mais sur ma menace d'en appeler au mandarin, il restitua les sommes enlevées.
    Cependant, il ne put s'empêcher de dire : « Cette religion fait une révolution dans mon pays. Depuis quatre dynasties aucun seigneur féodal n'avait jamais restitué. » Oui, le christianisme change bien des choses en pays païen, car il y introduit avec lui la justice et la liberté.
    Je ne suis pas le premier missionnaire qui soit venu en cette région. Mgr Lyons y visita vers 1850 une nombreuse famille chrétienne, et voici ce qu'on m'a raconté concernant ces chrétiens disparus. C'est mon hôtelier qui parle :
    « Il y a bien longtemps de cela, il vint ici un étranger qui le matin, pour prier, s'habillait comme vous. Il logeait dans la famille Tchen dont la religion était particulière.
    « La rébellion survint. Les rebelles, les miao noirs de Ly-pin mirent le feu aux habitations et massacrèrent environ trois mille personnes.
    « La famille Tchen périt toute entière, sauf une des brus qui put s'échapper, et qui demeura dans le pays, continuant à pratiquer sa religion et gagnant son riz en vendant des petits pains sucrés et du vin doux. Elle mourut, il y a trois ans ; tout le monde l'appelait : Ia-tin-mé, c'est-à-dire : « grand' « mère aux petits pieds. »
    Ce surnom en y-kia indique que cette femme était une Chinoise émigrée, car dans nos pays les Chinoises perdent la coutume de s'atrophier les pieds. On ne voulut pas m'indiquer le tombeau de la dernière chrétienne de Bo-rong, et je ne pus avoir d'autres détails sur la famille Tchen.
    Peut-être à mon prochain voyage, serai-je plus heureux dans mes recherches.

    1901/111-113
    111-113
    Chine
    1901
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