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Koui-Yang (Koui-Tcheou) Le bachelier Tsen

Koui-Yang (Koui-Tcheou) Le bachelier Tsen Parmi les chrétiens que le premier Vicaire apostolique du Roui-tcheou, Mgr Albrand, réussit à grouper sous sa houlette, se trouvait un bachelier, nommé Tsen, vrai type du chevalier d'industrie chinois qui, pour relever ses affaires ruinées, se faisait tour à tour diseur de bonne aventure, sorcier, escroc. Il finit par devenir mandarin et bon chrétien. Appliquons-lui le proverbe : « A tout péché miséricorde », et racontons de sa vie quelques faits plus amusants qu'édifiants.
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    Koui-Yang (Koui-Tcheou)

    Le bachelier Tsen

    Parmi les chrétiens que le premier Vicaire apostolique du Roui-tcheou, Mgr Albrand, réussit à grouper sous sa houlette, se trouvait un bachelier, nommé Tsen, vrai type du chevalier d'industrie chinois qui, pour relever ses affaires ruinées, se faisait tour à tour diseur de bonne aventure, sorcier, escroc. Il finit par devenir mandarin et bon chrétien.
    Appliquons-lui le proverbe : « A tout péché miséricorde », et racontons de sa vie quelques faits plus amusants qu'édifiants.
    Mué en marchand de bric-à-brac, vendant surtout du fil et des aiguilles, le bachelier Tsen parcourait les campagnes ; Mais pendant que sa langue vantait l'excellence de sa pacotille, ses yeux fureteurs examinaient soigneusement les lieux ; la vente finie, sous prétexte de faire plus ample connaissance avec les habitants, il s'enquérait, auprès de ses loquaces acheteuses, des us, coutumes et nouvelles du pays.
    Il s'en allait ; et quand il pensait que son souvenir était suffisamment effacé, il reparaissait, mais sous un autre costume. Habillé d'une robe de soie bleue, coiffé d'une calotte rouge, chaussé de bottes de satin, portant sur son dos quelques livres soigneusement enveloppés, fredonnant une chanson dont il grattait l'air sur une mauvaise guitare, le marchand ambulant était devenu sorcier, devin, diseur de bonne aventure.
    Immédiatement entouré, il répondait d'une façon étrangement pertinente aux questions qu'on lui posait, prédisait des destinées telles que pouvaient les souhaiter les plus ambitieux de ses auditeurs, et son escarcelle se remplissait d'honoraires proportionnés à la joie de ses dupes.
    Cependant cette corde là s'usait comme les autres, et Tsen retombait dans la misère quand il ne courait pas le risque de voir ses supercheries découvertes. Un matin, m'ayant pour tout pécule qu'une centaine de sapèques, il se Met néanmoins en frais et achète un morceau de viande, puis, entrant dans une taverne, confie son futur dîner, à l'aubergiste qui le suspend à un clou. Peu après un chien du voisinage, attiré par l'odeur, vient rôder autour du morceau appétissant, le flaire, et avant que l'aubergiste ait eu le temps d'intervenir, le décroche et s'enfuit. Une homérique querelle s'ensuit entre maître Tsen, frustré de son dîner, et le maître de la maison. Mais celui-ci n'entend nullement raison, et Tsen, reprenant ses livres et sa guitare, dut aller travailler ailleurs, le ventre creux. Chemin faisant, il ne se faisait point faute de maudire, à bouche que veux-tu, ce pelé, ce galeux, qui le forçait à aller ainsi à. jeun. Les ascendants et descendants, jusqu'aux quatrième et cinquième générations, avaient eux aussi une bonne part de ses malédictions.
    Soudain il se trouve nez à nez avec un gros propriétaire de ses connaissances qui, sans lui donner le temps de ressaisir ses esprits, l'interpelle ainsi :
    « Maître, ce matin il m'est né un entant, pourriez-vous me dire sa destinée ?
    — Maudit animal », répond Tsen. Mais subitement rappelé à la réalité il entre aussitôt en méditation; cependant il a beau réfléchir, le chien hante tellement son imagination qu'il ne trouve rien et murmure sans cesse : « Maudit animal, fils de tortue », etc. etc. Il consulte ses livres et ne trouve rien à dire si ce n'est son maudit animal.
    « Maître, inutile de chercher davantage, s'écrie son interrogateur, j'ai voulu simplement vous mettre à l'épreuve, mais je vois bien que votre science n'est pas vaine : c'est un animal, en effet, un veau qui est né ce matin en mon étable ».
    Flegmatique, Tsen répond :
    « Je voyais bien quelque chose, une sorte d'animal qui remuait, mais je ne pouvais pas distinguer si c'était un veau, un chien ou un poulain ».
    Et il tendit la main pour recevoir deux taëls, que le maître dit veau, convaincu et admiratif, lui donna.
    Peu après cette aventure, jugeant le métier de devin tombé dans le marasme et parfois dangereux, Tsen réfléchissait sur ce qu'il devait faire lorsqu'il rencontra une bande de comédiens. Il voulut se faire admettre parmi eux. Il fut accepté, et ses nouveaux compagnons le conduisirent dans une pagode où, pendant que quelques bâtonnets d'encens fumaient sous le nez d'une idole, il jura de leur être fidèle jusqu'à la mort.
    Mais voici que le premier de l'an arrive. La troupe qui avait fait de mauvaises affaires voyait venir avec une certaine terreur cette époque sacrée entre toutes, car elle n'avait, pour tout avoir, que 50 misérables sapèques. Or ne pas fêter le jour de l'an, c'est un crime pour un Chinois, et qui plus est, un signe néfaste pour tout le reste de l'année.
    Nos gens entrent en délibération pour essayer de trouver un moyen de sortir de ce mauvais pas.
    Chacun donnait son avis. Tsen, seul, se taisait.
    Finalement il demande la parole :
    « Frères aînés, dit-il, écoutez-moi, je suis le dernier venu dans votre « précieuse association », il est vrai, mais j'ai quelque connaissance des caractères, nul ne peut le contester; étant bachelier, j'ai couru un peu de tous côtés, fait plus d'un métier et joué plus d'un bon tour à qui prétendait ruser avec moi, tout le monde, ici, sait aussi cela.
    — Sans erreur, sans erreur.
    — Eh ! bien, faites-moi confiance, donnez-moi la bourse et je vous promets que vous passerez dignement le jour trois fois heureux du premier de l'an, malgré la neige qui ne cesse de tomber ».
    Nul ne l'interrogea sur ces moyens, mais chacun étant d'un avis favorable, il reçut les cinquante sapèques et s'éloigna. Il ne fut pas long à revenir, mais quand les camarades le virent portant sur son dos une lourde botte de paille, il fut reçu au milieu d'un torrent d'injures que seule une bouche chinoise sait.
    « Trêve à vos malédictions », dit Tsen, jetant son fardeau aux pieds de ses compagnons.
    — Sommes-nous des buffles, eh ! Vieux bonze rasé, fils de lièvre aux poils blancs ?
    — Patience donc, ne m'avez-vous pas fait confiance? Aidez-moi seulement au lieu de crier, et si je ne réussis pas je consens à ce que vous m'écorchiez tout vif ».
    Et aussitôt il se mit à confectionner, avec cette paille, une paire de sandales telles qu'en portent les hommes du peuple, mais d'une longueur de trois à quatre pieds.
    La nuit venue, le rusé coquin s'en va rôder auprès d'une riche ferme du voisinage imprimant sur la neige, autour du logis, sur le mur d'enceinte et jusque devant les portes de la demeure, des traces de ses longues sandales qu'il cache ensuite dans une caverne de la montagne proche.
    Il revient armé d'un solide gourdin, frappe à coups redoublés sur les arbres, sur les murs, sur les portes, pousse des cris horribles, en un mot fait un tel vacarme que les fermiers, terrifiés, sortent voir ce qui se passe.
    « Ah ! Vociférait le bandit, il reviendra donc toujours, ce maudit grand diable que j'ai si souvent chassé! Tiens, vieux grand-père, regarde donc ses énormes traces encore toutes fraîches sur la neige. Il vient d'entrer chez vous, ah ! Malheur, je me sauve ».
    Convaincus, les empreintes sont sous leurs veux, les fermiers supplient Tsen de ne pas les abandonner, de les aider, d'user de, tout son pouvoir qui est grand, ils le savent, contre ce diable qu'il chassera bien de nouveau puisqu'il en est si souvent venu à bout.
    Tsen se fait prier, peu à peu il se laisse fléchir :
    « Sans doute son pouvoir est grand, mais à faire ce métier il n'est pas sans courir quelque risque ; le diable, qu'il a vaincu, est fort lui aussi et il peut se venger ; et puis, que gagne-t-il à courir les campagnes la nuit, par un froid pénétrant, pour préserver les bonnes gens des maléfices diaboliques ? Plus de malédictions que de sapèques; il comprend de plus en plus que la reconnaissance n'est pas de ce monde... Enfin, comme il a bon cœur, il ne refuse pas de rendre encore service, d'autant plus que demain c'est le jour de l'an et il espère que cette action lui portera bonheur.
    Ce disant, il entre dans la maison s'installe devant un bon feu fume la pipe ancestrale que-le père de famille lui-même daigne allumer, devise, cause, jusqu'à ce que la matrone lui ai préparé un plantureux repas. Et quand il a bien bu et bien mangé, il se lève, consulte ses vieux grimoires, récite ou chante ses incantations auxquelles ses auditeurs, pas plus que lui-même, ne comprennent rien, fait remarquer qu'il donne gratis sa recette contre le diable, et dicte l'ordonnance suivante :
    « Vous porterez, un peu avant le chant du coq, dans telle caverne, un porc rôti pesant tant de livres, tant de boisseaux de riz, tant de livres de gâteaux de riz gluant, tant de livres de vin de maïs, tant de livres de pâtisseries et tant de ligatures de sapèques. Point d'encens ni de papier-monnaie : ce diable-là n'en a cure. Ce sacrifice vous préservera des maléfices du grand diable au moins pendant six mois ; que si, par bonheur, vous trouviez ses sandales dont vous avez vu les empreintes, sans crainte brûlez-les, je vous promets qu'il ne reviendra plus ».
    Ayant dit, et sans vouloir recevoir les remerciements de, ses hôtes, il s'en alla.
    Cette nuit même, à la lueur des torches et des flambeaux fumeux, les crédules fermiers exécutèrent 'point par point les ordonnances du devin; et lorsqu'ils se furent retirés de la caverne, celui-ci et ses amis vinrent festoyer et passer gaiement le nouvel an.
    Quelques jours plus tard les dupes retournèrent à la caverne : du festin il ne restait que quelques os du porc rôti, mais ils eurent la consolation d'y trouver les sandales diaboliques qu'ils s'empressèrent de livrer aux flammes. Le grand diable ne revint plus, ou plutôt ce fut Tsen qui se présenta pour recevoir les remerciements des fermiers accompagnés d'une riche récompense.
    Quelques mois après, la bande des comédiens s'étant dispersée, Tsen chercha fortune dans la ville de Koui-yang la capitale de la province. Un jour, au carrefour de rues très fréquentées, il aperçut un marchand de pilules médicinales qui obtenait, parmi la foule des badauds qui l'entourait, des succès merveilleux. Près de ses pilules ce marchand avait une idole d'un pied de haut, fort laide, mais clouée d'une vertu surprenante. Un client demandait-il un remède, le marchand s'informait avec soin de sa maladie, puis au moyen d'une petite pelle en fer, puisant dans un bocal des pilules, il les présentait sous le nez de l'idole qui inclinait la tête si le remède choisi convenait au mal indiqué, ou restait immobile dans le cas contraire.
    Le peuple, qui voyait les mouvements du diablotin, s'extasiait, poussait des cris d'admiration, était convaincu. Tsen, à qui il était difficile d'en faire accroire, soupçonnait bien quelque machination, mais il avait beau examiner, ouvrir les yeux, réfléchir, il ne parvenait pas à découvrir le secret. Il se promit de l'arracher au marchand. Le soir venu, Tsen va loger dans la même auberge que ce dernier, entre en propos, lui fait compliment sur la merveille qu'il possède, l'entoure de prévenances et cherche à le faire causer. Peine perdue.
    « Ah! Se dit Tsen, ce fils de tortue ne veut rien dire ! Que je meure comme un chien dans le ruisseau, si je ne lui arrache pas son secret ».
    Il achète dix petites bourses de soie bleue, parfaitement semblables ; dans chacune d'elles il introduit dix sapèques enfilées sur un cordonnet de soie rouge, et les attache à une courroie de cuir fauve dont il se ceint les reins sous sa longue robe de bachelier. Un jour que le marchand laissait en repos son diablotin, il lui propose un petit tour en ville. Chemin faisant, Tsen offrait à son compagnon tantôt une tasse de thé, tantôt une poignée de graines de courge ou de tournesol, tantôt un gâteau accompagné d'une petite tasse de vin, et payait sans cesse. Il soulevait un pan de sa robe, laissait paraître une bourse d'où il tirait dix sapèques, remettait soigneusement le cordonnet rouge dans la bourse, et à chaque nouvelle station celle-ci se trouvait contenir encore dix sapèques. Le marchand de pilules ne tarda pas à être fortement intrigué. Evidemment il y avait là un secret et il le jugeait plus étonnant que le sien, il voulut le connaître :
    « Maître, dit-il, vraiment je vous suis à charge aujourd'hui ? Si au moins vous me permettiez, à mon tour, d'offrir quelque chose.
    — Peuh ! fit Tsen, il n'y a pas vraiment de quoi vous tourmenter, car que je paye ou que je ne paye pas, je ne suis ni plus riche ni plus pauvre.
    — Ah ! Et comment donc?
    — Voici, dans ma bourse il y a toujours dix sapèques ; vidée, il me suffit d'y remettre le cordon rouge, les dix sapèques rentrent aussitôt.
    — Oh ! Quelle merveilleuse faveur le ciel vous a faite là.
    — Peut-être bien ».
    Puis après un silence :
    « Voyons, dit le marchand, je crois que le dieu de la fortune nous favorise tous deux ; dites-moi donc votre secret et je vous dévoilerai le mien.
    — Comment! reprit Tsen, vous avez un secret?
    — Mais oui, le diablotin qui remue la tête; s'il m'en souvient vous seriez assez désireux de savoir comment il opère ?
    — Moi ? Oh ! Par exemple, vous vous trompez, mon cher, si vous avez un secret gardez-le pour vous, mais sachez que tous les secrets du monde ne valent pas ma bourse enchantée ».
    Chemin faisant, l'un priant, l'autre se montrant de moins en moins revêche, ils arrivèrent à l'auberge où Tsen, s'étant finalement laissé fléchir, accepte de la part du marchand un bon dîner d'abord, et reçoit son secret ensuite.
    « Mon idole, dit le marchand, a la tête mobile et aimantée; elle s'incline quand on lui présente d'assez près la petite pelle en fer, mais reste immobile si on la tient trop éloignée.
    Vous plaisantez, dit Tsen, mais enfin donnant, donnant, voici ma bourse ».
    Et il expliqua son stratagème.
    « Je ne comprends pas très bien.
    — C'est bien simple, une bourse est-elle vidée, vous laissez retomber votre robe ; d'un léger coup de main vous faites glisser la courroie et une bourse pleine vient prendre la place de celle qui est vide.
    — C'est une indigne tromperie, vous me volez.
    — Mais non, dit Tsen, c'est un échange; à voleur voleur et demi.
    Et il s'en alla.

    Audace de Tsen catéchumène.

    En 1813, la guerre des rebelles Tai-Pings ayant pris des proportions alarmantes, les chrétiens, contre toute justice étant toujours assimilés aux fauteurs de désordres, furent plus ou moins gravement molestés. Le préfet de Gan-chouen, grande ville à trois étapes à l'ouest de Koui-yang, en fit jeter plusieurs en prison sans réussir à vaincre leur constance.
    Personne n'osait aller devant le préfet plaider la cause des victimes. Tsen, admis seulement au rang des catéchumènes, s'offrit pour cette mission périlleuse.
    Il se présente devant le mandarin. Au premier interrogatoire, avant de l'entendre, le préfet donne l'ordre de le frapper de cinquante coups de rotin.
    Sans s'émouvoir, l'audacieux avocat interpelle son bourreau :
    « Grand homme, vous vous pressez bien de me frapper, qui donc vous a donné l'ordre d'infliger cette injure à un bachelier ? Vous devriez d'abord, ce me semble, obtenir, que je sois dégradé».
    Tsen était à genoux. Intimidé, le mandarin l'invite à se relever et lui dit :
    « Comment, maître Tsen, toi, un bachelier, tu te laisses endoctriner par ces sottes gens? »
    Tsen répondit par une apologie du christianisme que le préfet écouta et dont le résultat fut que le magistrat, perplexe, n'osant ni le condamner ni l'absoudre, l'envoya sous bonne escorte au tribunal supérieur de Koui-yang.
    Somme toute l'affaire prenait mauvaise tournure, mais Tsen ne s'épouvantait pas outre mesure. En route, il affectait de s'entretenir secrètement avec les voyageurs rencontrés dans les auberges, disant tout bas, mais de façon 'à être entendu de ses gardes, qu'il n'avait rien à craindre, que les satellites seraient jetés en prison dès leur arrivée à Koui-yang, etc., etc. Les malheureux satellites n'étaient pas sans quelque inquiétude.
    A la dernière étape, Tsen brûla ses vaisseaux : prenant à part le chef de ses gardiens il lui donna ouvertement ses charitables avis.
    « Je vous crois, disait le bonhomme effrayé, mais que voulez-vous que je fasse ?
    — Voyons ensemble les termes du rapport préfectoral ».
    Ils lurent le papier.
    « Mon ami ! Vous êtes perdu, tenez, voyez là cette formule qui vous compromet.
    — C'est vrai, c'est vrai, mais encore quel moyen prendre ?
    — Quel moyen ? C'est bien simple, la corriger ; allez me chercher de l'encre et un pinceau ».
    Le garde sortit : Quand il revint Tsen avait disparu et avec lui la compromettante dépêche. Le soir de ce même jour il parvint à la métropole où il réjouit, par le récit de son nouvel exploit, chrétiens et missionnaires qui ayant appris la nouvelle de son emprisonnement étaient fort inquiets.
    L'évasion de Tsen n'eut aucune conséquence fâcheuse, au contraire : le préfet de Gan-chouen ne recevant point de réponse à son rapport prit peur et relâcha les prisonniers.

    1926/134-142
    134-142
    Chine
    1926
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