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Kouang-Si : une révolution dans l'apostolat des Tou-Jen

Kouang-Si Une révolution dans l'apostolat des Tou-Jen LETTRE DE M. H. MAURICE Missionnaire apostolique. C'est décidé! Le pays des « Tou-jen » se laisse entamer par notre sainte religion ! « Qu'est-ce qu'il y a donc là de si étonnant, vont se dire plusieurs lecteurs, pour qu'on vienne aujourd'hui le faire sonner si haut ? » Eh ! C'est que c'est une chose un peu extraordinaire, écoutez plutôt :
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    Kouang-Si



    Une révolution dans l'apostolat des Tou-Jen



    LETTRE DE M. H. MAURICE



    Missionnaire apostolique.



    C'est décidé! Le pays des « Tou-jen » se laisse entamer par notre sainte religion ! « Qu'est-ce qu'il y a donc là de si étonnant, vont se dire plusieurs lecteurs, pour qu'on vienne aujourd'hui le faire sonner si haut ? » Eh ! C'est que c'est une chose un peu extraordinaire, écoutez plutôt :

    Il y a trente ans, à pareil jour (fin d'avril 1874) Mgr Foucard, évêque et premier préfet apostolique du Kouang-si, alors simple missionnaire, arrivait à Chang-se pour y fonder un poste, s'établissait dans une mauvaise auberge, et malgré l'opposition des notables franchement hostiles, qui multipliaient calomnies indignes et placards menaçants, même malgré la défense des autorités de Nan-ning qui voulaient à tout prix l'empêcher de rester dans le pays, il réussissait quelque temps après à acheter une petite maisonnette, et à eu demeurer, grâce à la protection du mandarin qui ne voulait pas se compromettre, paisible possesseur.

    Le poste de Chang-se était fondé ! Mais sur ces bases si péniblement établies, quel édifice allait s'élever ? Pendant les quinze années qu'il y résida, comme missionnaire et comme évêque, Mgr Foucard travailla, peina, sema à pleines mains, sans jamais voir une moisson convenable récompenser ses sueurs et ses efforts. Les esprits étaient défiants, les calomnies vivaces, et bien peu nombreux étaient les gens du pays qui osaient braver les menaces des notables, pour avoir de bonnes relations avec les « diables étrangers », et surtout pour se faire chrétiens. Mais si les hommes étaient dans cet état d'esprit, à plus forte raison les femmes restaient-elles complètement en dehors de l'influence des ouvriers apostoliques ; les calomnies si souvent répétées et enracinées dans leurs têtes, la réclusion ordinaire qui lie leur vie, et la différence de langage (elles ne parlent que la langue indigène, le « Tou ») expliquent facilement leur abstention.

    Ce fut donc seulement quelques pierres que Mgr Foucard parvint à placer sur les fondements de l'édifice qu'il avait rêvé, pierres d'ailleurs friables et bien peu solides. Le P. Renault et tous ses successeurs se dépensèrent pour faire avancer le règne de Dieu, mais, malgré leurs efforts, ils n'avaient, en dehors de leur domestique et d'une dizaine d'orphelins, que sept ou huit fidèles.

    Ensuite les brigands se mirent de la partie, et depuis une dizaine d'années ils semblent s'être donné le mot pour se réunir dans cette partie du Kouang-si, montagneuse et impraticable. Au nombre de deux ou trois milliers, ils jettent la terreur dans tout ce pays de Chang-se, rompent les communications avec Nan-ning, le Kouang-tong et le Tonkin, rançonnent, pillent, tuent et font des montagnes autant de forteresses et de repaires inexpugnables, contre lesquels les soldats viennent briser leur nombre et leur courage. Depuis quelques mois surtout, ils ne se gênent plus, voyant qu'on ne peut ni les poursuivre efficacement, ni les exterminer ; chaque jour ils se rapprochent davantage de la ville, pillent les villages situés près des murs et semblent prendre un malin plaisir à narguer les mandarins qui n'en peuvent mais ; c'est ainsi que nous avons souvent et à bon compte des concerts guerriers qui ne rappellent guère ceux de la garde républicaine. Mais que voulez-vous, quand on est en mission, il faut savoir s'accommoder de tout et faire le sacrifice de bien des petites choses ! Cependant jusqu'ici la musique des balles ne s'est pas encore fait entendre à mes oreilles, heureusement !

    A voir ce tableau peu flatteur, mais vrai, de la situation ancienne et actuelle du district de Chang-se, on serait tenté de nous taxer, sinon de folie, du moins d'imprudence et d'entêtement inexplicables. Je dois vous dire d'abord qu'on ne court aucun danger dans les villes, à cause des soldats qui les gardent, puis Dieu vous préserve de juger ainsi notre conduite, car lui-même s'est chargé de répondre à ce que vous pourriez penser de plus ou de moins défavorable à cette persévérance pour le bien.

    Voici en effet qu'un changement profond se produit depuis quelque temps dans l'opinion qu'on avait de notre divine religion ; les calomnies s'émoussent, les préjugés tombent, et les esprits de ces superbes s'abaissent à trouver bonne et praticable cette religion si longtemps dépeinte comme immorale et impure. On dit même hautement qu'on n'a rien à reprocher aux prédicateurs de l'Evangile, et qu'on a au contraire tout à gagner à voir leur influence grandir. Mgr Foucard reconnaîtrait-il son Chang-se d'autrefois, s'il voyait son humble successeur avoir, comme maître de langue, le fils d'un de ces notables qui lui étaient si opposés, et donner des leçons de français à ce même fils de notable et au fils du préfet ?

    Aussi, une trentaine de catéchumènes sont déjà venus se grouper autour du Père : ils apprennent la doctrine et paraissent bien disposés.

    Ce qui est plus surprenant encore, et Mgr Foucard a du dans sa tombe en tressaillir de joie, c'est que huit femmes ont osé venir « prier » ce matin, dimanche du Bon Pasteur, dans notre chapelle où aucune femme n'avait encore pénétré, nous donnant ainsi l'espoir que bientôt nous aurons quelques familles entièrement chrétiennes. Sa Grandeur, Mgr Lavest, en tournée pastorale, apprenant les bonnes dispositions de ces femmes, a joué à leur égard le rôle du Bon Pasteur qui connaît ses brebis. Il les venir en sa présence, ce qui ne les troubla pas trop, à l'exception d'une ou deux qui se mirent à rougir et à détourner la tète, comme font les païennes devant les hommes ; il leur adressa, quelques paroles d'encouragement en se servant d'un interprète, et les engagea à se joindre dans la prière et la pratique de la religion à leurs frères ou à leurs époux. Nous fîmes, à la hâte, au moyen d'une toile, en attendant mieux, la séparation en deux de notre chapelle, puisqu'il n'est pas reçu en Chine que les femmes soient mêlées aux hommes ; elles vinrent toutes à la chapelle le dimanche matin, et elles se tinrent d'une façon irréprochable pendant nos deux messes et pendant la cérémonie de la Confirmation qui suivit.

    Cette conversion des femmes Tou-jen au catholicisme est peut-être, comme me le disait Sa Grandeur, la meilleure preuve que tant de calomnies lancées contre nous ont perdu, sinon la totalité, du moins une bonne partie de leur force auprès du plus grand nombre ; il y a seulement deux ou trois ans, pour ne pas dire moins, jamais une païenne de ce pays n'aurait osé se présenter devant le Père, encore moins accepter de se faire chrétienne. C'est bien peu certainement de voir une femme venir prier, mais c'est un commencement plein d'espoir.

    Doit-on attribuer ce revirement d'opinion à nos bonnes relations actuelles avec les mandarins qui sont excellents, viennent souvent nous voir, nous invitent à dîner etc... ? Ceux qui connaissent le caractère chinois, répondent : « Oui, un peu, certainement ! » ; aux troubles, qui règnent et dont la crainte fait tourner vers nous les esprits inquiets, dans l'espoir que nous les protégerons et que nous ferons par notre influence cesser les brigandages ? Un peu aussi, car en ville et dans le peuple on dit communément que nous seuls pouvons conjurer le danger ; je me demande comment ? Mais cela se dit, et ces jours-ci ou le répète sur tous les tons, car, depuis que Sa Grandeur est en tournée pastorale, on voit que les brigands sont poursuivis avec une ardeur et un ensemble qu'on ne connaissait pas ! Il me semble toutefois que la cause en est pour beaucoup dans les efforts infructueux, il est vrai, jusqu'ici, mais toujours identiques et persévérants de mes prédécesseurs, à la considération qu'ils se sont peu à peu acquise et qu'ils ont attirée a notre religion, enfin aux sacrifices héroïques qu'ils ont eu parfois à faire, et aux mérites qu'ils ont amassés et offerts à Dieu pour la conversion de ce peuple Tou-jen.

    Quoi qu'il en soit des motifs qui déterminent les indigènes de Chang-se à embrasser la religion catholique, le Bon Dieu saura bien peu à peu élever leurs vues, et tirer de ce peuple matériel, toute la gloire qu'il est en droit d'attendre de lui. Seulement il veut que nous l'aidions à cette oeuvre grande et magnifique « d'enfanter Jésus-Christ » dans les âmes, comme le dit saint Paul ; pour moi, je ferai tout ce dont je suis capable, mais il m'est bien difficile de tenter l'instruction des femmes, surtout sans catéchistesse, car il n'est pas reçu et il est presque impossible qu'un homme en Chine instruise des femmes ! Ce qui crée une difficulté plus grande encore, c'est que pas une de ces femmes ne parle d'autre langue que le « Tou », et pas une femme chrétienne, qui pourrait nous aider à leur apprendre la doctrine, ne parle cette langue indigène, d'où dépenses plus fortes et efforts plus grands à faire. Priez donc pour moi, chers lecteurs, et si vous voulez montrer encore plus d'intérêt au Benjamin des missionnaires de cette dure et difficile mission du Kouang-si, il vous sera grandement reconnaissant de votre bonté.




    1904/299-302
    299-302
    Chine
    1904
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