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Kouang-Si : Un voyage mouvementé

Kouang-Si : LETTRE DE M. BARRÈS Un voyage mouvementé Koui-pin, 26 février 1912.
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    Kouang-Si :

    LETTRE DE M. BARRÈS

    Un voyage mouvementé

    Koui-pin, 26 février 1912.

    LES nouvelles du Kouang-si nous apprenant qu'une plus grande sécurité régnait dans les villes, et que le fleuve recommençait à être sillonné par des vapeurs, je quittai Hong-kong le 12 janvier, avec le P. Alb. Auguin. J'étais bien content de pouvoir enfin retourner vers mes chers chrétiens de Lo-mei. Le danger pour moi, qui habite en pleine brousse, dans un petit village d'une centaine de mètres de long, était bien plus réel que lorsque je partis en novembre dernier. Maintenant, les villes sont à peu près en paix, mais les brigands se sont dispersés dans les campagnes ; après tout le bon Dieu saurait bien me garder. Je me confiai donc au divin Maître, et, malgré quelques appréhensions, hélas ! Trop réelles, je me mis en route pour Lo-mei. Après un excellent voyage j'arrivai, le 18 janvier, à Koui-pin, avec le P. Auguin, qui avait sa résidence dans cette ville. Il était donc chez lui. Pour moi j'avais encore 3 ou 4 jours de voyage. Le lendemain 19 janvier, je prenais place dans une toute petite barque où je ne pouvais me tenir qu'accroupi ; elle devait me conduire à Lo-mei ; j'avais avec moi quelques bagages. Les premiers jours, tout alla bien, mais le dimanche matin, 21 janvier, vers 7 h. 1./2, notre barque fut soudain attaquée par une bande de pirates qui se tenaient cachés derrière les hauts rochers qui bordent les rives du fleuve. Je voyageais avec mon domestique, un autre homme, le maître de la barque et trois ou quatre rameurs. J'étais à moitié endormi, lorsque le maître nous crie : « Voilà les brigands ! » Nous étions pris, impossible de fuir ; on entend les premiers coups de fusils (les brigands étaient tous armés de beaux fusils à répétition) ; les balles venaient s'enfoncer dans les vieilles planches qui formaient le rebord de notre pauvre abri, ou traversaient de part en part les deux ou trois nattes qui composaient le toit de la barque. Une minute ne s'était pas écoulée qu'un de nos rameurs tombe, atteint en pleine figure par une balle qui lui fracasse la mâchoire et va se loger dans le cou ; il est là à deux pas de moi, étendu, râlant et se tordant sous la douleur. Les coups de fusils continuent de faire rage, et chaque coup se répercutant entre les gorges profondes des montagnes augmente encore l'horreur de ma situation. Je dis à mon domestique de s'exciter vivement à la contrition et je lui donnai l'absolution ; puis, je m'excitai moi-même de mon mieux, au repentir de mes fautes, et attendis la mort en priant. Entre temps, j'avais dit au maître de la barque de crier aux pirates de ne pas tirer, que je leur donnerais ce que j'avais. Ils finirent par le comprendre et cessèrent le feu ; notre barque avança lentement vers la rive où ces misérables nous attendaient. Aussitôt qu'elle aborda, un brigand, aux traits farouches, saute dedans, vient à moi, et sortant son coutelas dont il me menace si je bouge, me fouille brutalement. Je n'avais rien sur moi. Le bandit parut étonné. Il jeta les yeux sur mes bagages, appela ses amis qui semblèrent quelque peu impressionnés de me voir avec ma grande barbe. Mais le premier bandit leur montra mes bagages et les voilà qui font sauter à grands coups de couteau les cordes des paniers qui me servent de malles. Ils font main basse sur tout, sauf quelques livres de piéter ; mais les habits, souliers, serviettes et autres objets que je m'étais procurés à Hong-kong, y passent prestement. J'assiste sans mot dire à mon dépouillement, heureux au moins qu'ils me laissent la vie. Tout d'un coup, ils remontent sur la berge, s'alignent à 3 mètres de la barque et le doigt sur la détente des fusils dont le canon me regarde, semblent attendre un ordre. Ce fut peut-être le moment le plus angoissant pour moi ; je crus vraiment que ces misérables allaient me fusiller à bout portant.
    Je n'ai pas besoin de vous dire que ce n'est pas fort amusant de se trouver dans de pareilles circonstances, mais je ne songeai pas précisément à faire des réflexions plus ou moins philosophiques.
    Le bon Dieu veillait sur moi, et c'était justement le salut que m'apportait ce revirement subit. Ces pirates avaient un chef qui, en ce moment, se trouvait avec eux, ce qui n'arrive pas toujours, car ayant plusieurs bandes à commander, il est tantôt à la tête de l'une, tantôt à la tête de l'autre ; j'avais heureusement rencontré la bande dans laquelle il était. Voyant qu'il avait affaire à un étranger, il avait appelé ses hommes sur la berge et leur avait défendu de prendre ce qui m'appartenait et de me faire du mal ; ceux-ci s'étaient rangés à ses côtés, sur la berge, pour l'écouter, et j'avais cru que c'était pour me fusiller. Ce chef vint alors à moi, me pria de l'excuser, me disant qu'il ignorait absolument que je fusse dans cette barque, autrement il ne m'aurait pas attaqué. Il me dit de ne rien craindre, me fit rendre les objets volés, et ajouta qu'il me protége rait pour le reste de la route, etc... Mais pour apaiser la soif du pillage de ses hommes qui n'étaient qu'à moitié satisfaits de ses bons procédés à mon égard, il me demanda de lui prêter quelques dizaines de francs pour les leur distribuer. Je n'avais sur moi qu'une quinzaine de francs, juste ce qu'il fallait pour payer le prix de mon passage sur la barque et pouvoir arriver à Lo-mei. Je lui présentai cette somme en m'excusant, je crois, de n'avoir pas davantage. Le chef, étonné que je ne fusse pas plus riche, n'osa pas accepter ces 15 francs, car il comprenait qu'il me les fallait pour payer mon passage. Il me demanda seulement quelques francs. Je lui en donnai cinq, il trouva encore que c'était trop, et ne voulut prendre que deux francs cinquante.
    Il y avait là notre pauvre blessé. C'était moi naturellement qui devais payer pour lui. Le chef ne pouvait donner de l'argent pour le soigner, sans voir ses hommes se révolter et se tourner contre lui. Je louai donc une petite barque pour 10 francs et priai un homme de conduire le malheureux à Koui-pin, chez ses parents. De plus le maître de ma barque lui donna pour 25 francs de marchandises qu'il pourrait vendre à Koui-pin. Arrivé à Lo-mei, je devais rembourser moi-même ces 25 francs. Evidemment je consentis à tout cela, quoique la justice ne me le commandât pas ; mais la charité me faisait un devoir de prendre soin de ce pauvre blessé qui était le plus malheureux de nous tous.
    Quand tout fut fini, le chef, sur l'ordre duquel je devais rester là, dans ma barque, sans monter ni descendre le fleuve, alla avec ses pirates se poster de nouveau derrière les rochers, attendant patiemment l'arrivée d'autres grosses barques qu'ils savaient devoir passer ce jour-là. Elles apparurent en effet à un tournant du fleuve ; les pirates ne se montrèrent pas, mais quand elles furent à l'endroit propice, ils les fusillèrent avec rage, semant la mort dans les rangs des rameurs ; c'était affreux.
    Les barques s'approchèrent du rivage et ces misérables firent main basse, cette fois pour de bon, sur tout ce qui leur convenait Ils enlevèrent près d'une centaine de bidons de pétrole (environ 500 francs) et plus de mille livres de sel. Ainsi se termina leur journée. Le lendemain, ils se partagèrent les dépouilles de la veille, en criant et gesticulant, puis ils se transformèrent tout simplement en paisibles paysans ; leur village était là à 3 ou 4 kilomètres plus haut, sur le bord du fleuve ; leurs femmes, leurs enfants vinrent les aide à emporter à la maison le pétrole et le sel !
    Je dus rester cinq jours au milieu de cette canaille ! Cinq jours accroupi dans ma barque, sans même pouvoir me tenir debout ! Le chef venait me voir de temps en temps, et me donnait des nouvelles de ce qui se passait sur le fleuve ; il voulait absolument que j'arrive sain et sauf à Lo-mei, où lui-même se déclarait prêt à me conduire. Mais aucune barque ne montait, aucune ne descendait le fleuve. Une grosse bande de 700 à 800 hommes était sur les rives à une quinzaine de kilomètres en amont de l'endroit où j'avais été attaqué. Le chef de cette fameuse bande se nommait Liou, il est un parent des voleurs qui, il y a deux ans, cambriolèrent ma maison pendant mon absence. Ce nom était plutôt de mauvaise augure pour moi, car j'avais dû accuser les voleurs au mandarin, voleurs qui n'ont d'ailleurs, pas encore été pris ; mais en vrais Chinois les individus du nom de Liou me gardent quelques rancunes.
    Enfin, au bout de cinq jours, voyant que la situation était toujours fort périlleuse, qu'il m'était impossible d'aller à Lo-mei, je repartis pour Koui-pin. Mon chef de pirates qui décidément me voulait du bien m'accompagna ; et j'arrivai en bon état chez le P. Auguin qui me reçut, est-il besoin de le dire, à bras ouverts.

    1912/188-191
    188-191
    Chine
    1912
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