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Kouang-Si : Massacre de lépreux

Kouang-Si : massacre de lépreux Tous les journaux ont sommairement mentionné l'incroyable scène dont Mgr Du cur nous entretient dans la lettre suivante. On lira avec horreur et indignation les détails que nous donne le vénérable évêque. Rien n'est mieux capable de faire mesurer la distance qui sépare de la civilisation chrétienne la barbarie païenne et l'énormité de la tâche qui incombe là-bas aux propagateurs de l'Evangile. LETTRE DE MGR DUCUR Préfet apostolique
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    Kouang-Si : massacre de lépreux

    Tous les journaux ont sommairement mentionné l'incroyable scène dont Mgr Du cur nous entretient dans la lettre suivante. On lira avec horreur et indignation les détails que nous donne le vénérable évêque. Rien n'est mieux capable de faire mesurer la distance qui sépare de la civilisation chrétienne la barbarie païenne et l'énormité de la tâche qui incombe là-bas aux propagateurs de l'Evangile.

    LETTRE DE MGR DUCUR

    Préfet apostolique

    LE matin du 14 décembre, sous les murs de la nouvelle capitale provinciale à Nan-Ning, l'instigation des notables ; sur l'ordre officiel du président, du tou-tou du Kouang-Si, sous les yeux d'une foule nullement indignée, trente-neuf lépreux ont été massacrés.

    MARS AVRIL 1913, N° 92.

    L'orgueil national avait été froissé ; la charité étrangère s'était émue du sort de ces malheureux. Pourquoi laisser la mission catholique construire une léproserie, secourir ces «hors la société », ces bêtes dangereuses? Ne valait-il pas mieux les exterminer tous et en débarrasser à jamais les abords de la nouvelle capitale ?

    ***

    Voici ce que, il y a un mois, écrivait un missionnaire dans notre Bulletin mensuel :

    Vous savez tous qu'à Nan-Ning, la Mission secourt, depuis huit ans, quelques dizaines de lépreux, blottis comme de pauvres bêtes pourchassées, dans un fourré d'arbres et d'épines, à un kilomètre des faubourgs de la ville.
    L'année dernière, nous achetâmes, près de ce lieu, un terrain sur lequel, depuis plusieurs mois, nous construisions une léproserie. Les travaux marchaient sans encombre, sans aucune réclamation. Ce succès me rendit audacieux. Je crus pouvoir profiter de cette oeuvre, qui délivrait Nan-Ning de l'importunité des lépreux, pour rendre commune à la population et à nous une entreprise aussi humanitaire.
    Les commerçants, avec empressement, me promirent leur concours. Restait à obtenir l'approbation des édiles. Je demandai une entrevue, qui me fut fixée à onze heures. A l'heure dite j'étais à la mairie ; aucun des grands notables administrateurs de la ville n'était au rendez-vous.
    Le lendemain une lettre m'arrivait de leur part ; elle me disait en substance : « Défense aux Européens de faire ici du bien ». Notre terrain était trop proche de la ville. Ils allaient choisir un endroit plus éloigné et construire une léproserie eux-mêmes sans avoir besoin de notre assistance. L'orgueil national, la défiance et la haine de l'étranger avaient piqué ces hauts personnages.
    Ces jours-ci, des affiches anonymes, placardées aux portes de la ville, manifestent au grand jour l'affreuse mentalité de nos lettrés chinois.
    « Les lépreux sont une engeance rejetée du Ciel, il est impie de les secourir. Pourquoi employer à les nourrir un argent inutile ? Le président du Kouang-Si ne sait où trouver des ressources pour nourrir ses soldats ; la Mission catholique ne ferait-elle pas mieux de venir en aide à notre gouvernement ? »
    Dans la ville les commentaires vont leur train ; le massacre de ces malheureux est froidement proposé comme une oeuvre de salubrité publique.

    ***

    Ces rumeurs nous alarmèrent car nous savions nos Chinois capables de ce forfait. Notre président provincial, le général Loû-ioûng ting, n'avait-il pas aux environs de Loung-tcheou, commis une semblable tuerie ? Nous allâmes, auprès de ce bourreau, plaider la cause de nos lépreux. La réception fut polie. Il loua notre projet, admira notre charité, et promit (puisque nous consentions à transférer ailleurs notre léproserie) de nous trouver lui-même un terrain convenable.
    Quelques jours plus tard, comme il semblait oublier sa promesse, nous la lui rappelâmes par lettre, et par lettre il nous assura qu'il avait donné des ordres au préfet de la ville. Nous eûmes, en effet, la visite de ce personnage, qui se montra empressé à l'excès.
    Pendant ces délibérations, faites pour nous donner le change, on creusait, sur le champ des manoeuvres militaires, une fosse dont nous étions loin de soupçonner la scélérate destination.
    Nous étions donc pleins de confiance, quand ce matin nous arriva cette incroyable nouvelle : « Tous les lépreux ont été massacrés ! »

    ***

    Nous envoyâmes aux informations et voici les horribles détails que nous venons d'apprendre :
    Une centaine de soldats avaient reçu l'ordre d'encercler le village des lépreux pour qu'aucun ne pût s'échapper. Comme un vil troupeau chassé vers l'abattoir, tous furent poussés vers le champ de manoeuvres et précipités dans la fosse dont une épaisse couche de bois couvrait le fond. Le mot de cha ! (Tue !) Retentit, les fusils mitraillèrent à bout portant ces infortunés. Puis du pétrole fut versé en abondance sur les cadavres et une gerbe de feu annonça à la ville la victoire des lettrés ! !
    N'allez pas croire que le remords va torturer le coeur de notre président et de nos notables. Détrompez-vous ; votre mentalité est aux antipodes de la leur. Ils n'ont pas conscience de l'horreur de leur crime. Leur coeur s'enfle d'orgueil : leur astuce a trompé de confiants étrangers.
    Et maintenant une rumeur court en ville. Cinq piastres de récompense sont promises à qui dénoncera un lépreux.

    ***

    Dernières nouvelles. La chasse à l'homme est commencée. Ce matin, un jeune homme a été saisi dans sa famille, conduit au champ de manoeuvre, fusillé et brûlé.
    Le gouvernement est fier de son exploit. Voici sa proclamation. Il a senti le besoin de noircir les victimes de vagues calomnies :

    Moi, Tan Hao-ming, afin de porter à la connaissance du peuple. Les lépreux commettent des excès abominables et sont redoutés de tout le monde. Ils profitent de leur maladie pour molester les habitants des villages et leur arracher de l'argent. Le récit de ces crimes fait dresser les cheveux sur la tête. J'en ai référé au président qui, par un ordre secret, m'a commandé de tuer tous les lépreux de la ville de Nan-Ning. Aussitôt j'ai fait exterminer tous les lépreux. Ainsi nous sommes délivrés à jamais de leur contagion. Je me crois assuré de l'approbation universelle.

    Nous espérons, nous, au contraire, que la réprobation universelle s'élèvera contre cette abomination et en rendra le retour impossible.
    1913/58-60
    58-60
    Chine
    1913
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