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Kouang-Si : Les mendiants

Kouang-Si : Les mendiants LETTRE DE M. DUCOEUR, Missionnaire apostolique.
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    Kouang-Si : Les mendiants
    LETTRE DE M. DUCOEUR,
    Missionnaire apostolique.
    Voici l'été, le riz est hors de prix, les bandes de pirates sont un peu dispersées, c'est alors la saison des mendiants. Les mendiants chinois ! Il est difficile à ceux qui n'ont jamais vu cette corporation de s'en faire une idée. La figure cachée sous ce qui fut autrefois un chapeau en fibres de bambou, convertis d'habits dont les taches ne laissent guère apercevoir l'étoffe, une chevelure immonde leur tombant dans le dos et leur couvrant les yeux, ils s'en vont par groupe de deux ou trois avec leurs bâtonnets et leur vieux bol à riz promener leur misère, leur insolence et leur malpropreté. Je n'ai jamais vu un Chinois éprouver de la pitié pour eux, on leur donne du riz pour se débarrasser de leur importunité ou par crainte des représailles.
    Ils constituent des sociétés ; en France vous diriez des syndicats ; et je crois qu'ils pourraient en revendre aux mendiants de chez vous. Ils forment ordinairement une société par sous-préfecture sous le gouvernement d'un chef à la puissance redoutable et incontestée. Ce chef, sans être un gros richard, n'est cependant pas un mendiant. Sa situation n'est pas officielle, cependant, parfois, le mandarin lui-même est obligé d'admettre plus ou moins son intervention. Il y a quelques circonstances ou le chef des mendiants est un personnage qui fait marcher les richards, les lettrés et le reste. Par exemple, voilà une riche famille qui doit célébrer un mariage. Le maître de la maison envoie trouver le chef des mendiants et voici à peu près le thème du palabre : « Tu sais que, tel jour, telle famille célèbre un mariage, il s'agit de dire à tous tes mendiants de lui laisser la paix. Je veux bien, mais to comprends, de tels mariages sont rares, une famille si riche, qui a une telle réputation, tous les mendiants, ce jour-là, s'ils vont offrir leurs vux ne peuvent pas ne recevoir qu'un bol de riz sec. Sils ne vont pas chez vous il leur faut bien une compensation ». Et c'est la qu'on discute à n'en plus finir, celui-ci pour donner le moins possible, celui-là pour obtenir d'avantage. On s'arrange toujours car, sans cela, le jour venu, tous les mendiants de la sous-préfecture sont là plus sales et plus déguenillés que jamais ; ils remplissent les cours, se tassent sous les portes, faisant pour la prospérité de la famille des voeux si assourdissants, mettant au milieu de la joie et des belles toilettes un tel tableau de misère et de laideur, que plus d'un convive n'attend pas que le festin soit fini, et comme résultat tout le monde saura dès le lendemain que tel gros richard n'est qu'un ladre ; et, il aura perdu la face ! Tout, mais pas cela !!
    Autre fonction sociale des mendiants Ils sont parfois d'un puissant secours pour faire marcher un débiteur récalcitrant. Il y a bien le mandarin ; mais c'est plus cher et moins sur. Un signe au chef, et au jour dit, en nombre fixé d'avance et qui varie suivant le prix donné, les mendiants arrivent et se comportent chez le mauvais payeur absolument comme chez eux. Il savent bien qu'ils ne seront pas reçus à bras ouverts, aussi ne se formalisent-ils pas des insultes qui les accablent, ils sont toujours surs de ne pas recevoir de coups de bâton, c'est un privilège de la corporation ; à tout le reste ils opposent la force d'inertie. Il est fort rare que l'épreuve dure plus d'un jour. Avant le soir, ordinairement, le débiteur s'en va régler son compte qui se trouve encore augmenté de la gratification donnée aux mendiants ! Ce n'est pas pour ceux-là certes que le missionnaire demande des secours ; il a dans son entourage des misères autrement intéressantes.

    1910/311-312
    311-312
    Chine
    1910
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