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Khas du Laos

En Indochine Les Khas du Laos
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    En Indochine



    Les Khas du Laos



    Au Laos, sur la route de Paksé à Saravane, s'élève, à plus de mille mètres, un plateau occupé par les Khas : Bolovens, Nha, Hoeun, etc. : toute une mosaïque de sauvages Khas. Ce plateau rejoint au sud le pays bahnar et la région moï d'Annam (Kontum, Ban Méthuot, Dalat, Djiring). Ces rudes montagnards ne sont pas encore tous soumis, loin de là. Farouches gardiens de leurs libertés et de leurs coutumes, ils se sont refusés, jusqu'ici, à toute pénétration européenne, si pacifique soit-elle. Il est vrai que la civilisation européenne se présente à eux d'abord sous ce premier et unique visage, Janus à double face : payer l'impôt et fournir des corvées.

    « On ne veut que votre bien et l'amélioration de votre sort, leur dit-on. On va vous faire des routes. On va vous vacciner. On va vous doter de l'Assistance médicale, d'une Police.., policée. On va vous civiliser, c'est-à-dire vous rendre heureux, mais là, heureux.., que ce n'est rien de le dire! » Et comme ils savent d'expérience que le plus grand bien, la base du bonheur est la liberté et qu'on ne la paye jamais trop cher, ils disent... en leur langue : Timeo Danaos et dona ferentes, méfions-nous des camelots et de leur pacotille... Alors ils restent sur leurs positions. Qui, en dehors du percepteur, oserait les condamner? Prudemment, ils se tiennent « à carreau ».

    Cependant il y en a qui, par suite de la proximité et de la fréquentation des Laotiens, soumis depuis toujours, se sont laissés faire... Le Laotien, qui est nerveux comme nouille, dit oui tout de suite au premier occupant. Le Kha, lui, se réserve, il attend de « voir... à voir ».

    Parmi ces derniers, au flanc du plateau des Bolovens, à quelque 35 kilomètres de Paksé, commence un chapelet de villages Khas Ong, égrené aux pieds des montagnes. Ceux-là payent l'impôt, font des corvées, en un mot ils sont soumis. Ils s'y font, non sans maugréer contre l'impôt qui devient de plus en plus lourd, et contre les réquisitions de plus en plus fréquentes. Parmi ces villages, la plupart sont chrétiens, petits villages, c'est vrai, aucun ne va jusqu'à cent habitants, mais rapprochés de 3 à 5 kilomètres les uns des autres. Parmi eux, il y a quelques Phou Thaï, des Alacks, des Bolovens, des Souei. Ils n'ont pas été contaminés par le bouddhisme, mais ils ont conservé leur religion animiste héritée des ancêtres. Celle-ci consiste dans le culte des « génies », qui ne sont que des « effluves » des morts (le double des Egyptiens) , ce que nous appelons l'âme (mais en la concevant d'autre manière) qui, séparée du corps, lui survit et revit une nouvelle vie spéciale dans les endroits qu'ils ont habités.

    Les bons génies, anciens braves gens, ne vous font pas de mal, ce n'est pas dans leur nature tranquille et pacifique : laissons-les couler en paix leur nouvelle existence. Mais les mauvais, les authentiques fripouilles de la vie terrestre antécédente peuvent, de par leur nature portée au mal, chercher à vous nuire. Ceux-là, il faut les apaiser, les rendre favorables. On fait bien cela, parfois, devant un chien menaçant, en lui jetant un os qui le calme et détourne sa fureur. Ainsi à ces génies, on fera des sacrifices : buffles, porcs, poules, fleurs, cire. C'est le sorcier qui décide de la nécessité, de l'opportunité, de l'obligation urgente de sacrifier aux génies dans les diverses circonstances marquantes de l'existence : pour obtenir la pluie ou le beau temps, lors d'une épidémie généralisée ou d'une maladie personnelle, lors d'une mort ou d'un mariage, sacrifions! Sacrifions! Et si le sorcier a l'appétit solide, ou s'il veut favoriser parents et amis, la consigne s'énonce fréquente et formelle : sacrifions! Sacrifions! Et on sacrifie au milieu des tam-tams, des tambours et des jarres d'alcool. Car si on offre les prémices aux génies, ce sont les vivants qui absorbent buffles, porcs, volailles et « choum-choum » (alcool) .On ne se fait donc pas trop prier pour offrir la victime, vu que l'on en profite.


    ***


    L'évangélisation des Khas fut commencée il y a longtemps, vers 1900, je crois. Des individus venus on ne sait d'où (on les dit Birmans dans le pays) avaient parcouru la région et prêché le catholicisme grosso modo, annonçant la venue prochaine de missionnaires... Ils eurent du succès et firent des prosélytes. Alors ceux-ci, leurs prédicateurs disparus, se mirent en quête de missionnaires qui étaient arrivés dans le pays. Le P. Couasnon et le prêtre annamite Gabriel Vông visitèrent les régions de Khampeng, flapi, Kouangsi, Don Ngoua. Après eux, le très apostolique P. Jantet entreprit de nouveaux villages, chez les Khas Ong. Contrairement aux Laotiens qui se convertissent individuellement ou, tout au plus, par famille, chez les Khas c'est tout le village, toute la tribu qui ensemble « entrent en religion », selon leur expression.

    J'ai entendu le P. Jantet raconter quel mal il s'était donné pour les convaincre que le salut est une affaire personnelle et qu'il faut y apporter individuellement, sa quote-part de coopération : « Pour eux, disait-il, dès lors qu'ils ont déclaré adopter la religion du Père, ça suffit, ils sont virtuellement assurés de leur salut. C'en est fini avec les génies : plus de sacrifices, de sorts, ni de sorciers, plus rien de l'ancienne religion, ils ont rompu avec elle. Ayant adopté la religion chrétienne, celle-ci, selon leur conception simpliste, doit les conduire au bonheur éternel sans qu'ils aient aucune obligation à remplir. Le catéchisme? Oui, on veut bien, car il faut savoir un peu en quoi ça consiste. Le baptême? On veut bien le recevoir puisqu'il est l'agrégation officielle à la religion chrétienne. Confession? Communion? Oui encore, ça se tient. Observer le repos du dimanche? Entendre la messe quand le Père est là, ou prier ensemble s'il est absent? Réserver le dimanche au Créateur? Soit encore! Mais on va s'arranger. Et ils députent à l'église un vieux, une vieille, un infirme, bref, un qui ne peut courir à la forêt à la recherche de la nourriture quotidienne : le délégué doit offrir dans l'oratoire du village des fleurs et y prier tant qu'il veut, on ne limite ni sa dévotion ni sa patience ; il doit réciter tout ce qu'il sait de prières et les répéter s'il n'en sait pas long : à lui seul, le délégué remplit les obligations de tous les autres qui ainsi, s'estiment quitte, courant la forêt, chassant à l'arc ou jetant leurs filets ».

    « Ah! Me disait un nouveau catéchumène, chef de village, voilà une bonne religion, la religion du Père missionnaire! On n'a que bénéfice à la suivre. Pas de buffles ni de porcs à immoler, je me suis ruiné jadis à ce truc-là ! Des prières, des fleurs, des cierges, et encore, si on n'a ni fleurs, ni cire, passe petit, passe gros, des prières : ça ne coûte rien, ça! Tout le monde peut y aller! Moi, je vous dis que c'est cela, la vraie religion! » Je ne vous soutiendrai pas que c'était une idée surnaturelle qui l'avait poussé au catholicisme et qui l'y retenait, à la poursuite du baptême. D'abord, le surnaturel lui était inconnu. Mais d'un motif tout naturel, le bon Dieu ne peut-Il faire un hameçon pour prendre un poisson qui, dans la suite, éclairera sa lanterne, ou, si vous voulez, apprendra à nager dans des eaux nouvelles?

    Quand je vins chez les Khas pour y aider le P. Jantet, malade, vieillissant et déjà chargé d'autres postes, j'étais moi-même déjà vieux. Transplanté à 50 ans dans un pays montagneux, fiévreux, après vingt-sept années passées au milieu des Laotiens de la plaine, je ne pus tenir longtemps : un an, tout juste! Après quoi on m'indiqua, comme point de direction, la France, où je mis deux ans à atténuer sinon à extirper le paludisme profond dont j'étais humecté.

    J'avais eu l'impression, tout d'abord, qu'il fallait attendre de longues années avant de baptiser ces catéchumènes khas, qui comprenaient assez mal le laotien, surtout les termes de religion trop nouveaux pour eux.

    Ils me présentaient bien leurs enfants à baptiser. C'était fort bien, mais n'était-ce pas un peu risqué? Je renvoyais à plus tard, sauf en cas de danger de mort, voulant que les parents fussent à même de recevoir le baptême. « A quoi bon baptiser des enfants qui, rendus à leurs parents encore païens, risquent de faire des apostats? Devenus grands, ils se marieront n'importe comment, même à des païens, les parents ne voyant que l'établissement avantageux de leurs enfants, sans se préoccuper aucunement de la question religieuse, capitale pour nous, de nul poids pour eux. Non, attendons! » Et cette première année, je ne baptisai, outre les enfants de chrétiens et quelques autres à l'article de la mort, qu'un seul adulte païen.

    Moi parti en France, le P. Arnaud me remplaça. Plein de zèle, aimant les Khas et leur faisant confiance, il prit une autre méthode : il baptisait les enfants, grands dès qu'ils savaient le catéchisme, et petits quand ils lui étaient présentés. Je n'étais pas rassuré sur l'avenir! L'avenir... me rassura. Aucun parent ne maria son enfant devenu grand à un païen. Je n'ai, jusqu'ici, compté aucune défection : « Tout cela dépend du Père, disaient-ils, tu es baptisé, tu dois être marié chrétiennement! »

    Je me suis demandé dans la suite si des raisons superstitieuses n'éloignaient pas du baptême les adultes : crainte des génies qui se vengeraient de voir déserter leur culte en les faisant mourir. Leurs enfants ayant été baptisés et ne mourant pas, ils se sont dit : « Il n'y a pas de danger, le baptême ne tue pas. La preuve? Nos enfants ». Et il, y eut ensuite de beaux coups de filets parmi les adultes.

    Mais il en reste de ceux-là, qui, « entrés en religion », font du sur place, ne viennent pas au catéchisme, ne demandent pas le baptême : des catéchumènes de carrière! Le ressort a l'air d'être détendu à fond..., le feu sacré des premiers temps baisse, s'étiole, s'éteint. A mes insistances, à mes invitations pressantes, répétées, fatigantes même, ils répondent : « Puisque je vous dis que je suis de la religion du Père, j'ai renoncé aux génies. Je crois en Dieu Créateur, j'espère en Lui, je veux aller au ciel avec Lui ». Et vous pouvez vous décarcasser l'anatomie pour leur expliquer que, s'ils sont de la religion du bon Dieu, ils doivent la pratiquer dans tout ce qu'elle commande et requiert : peine perdue! « Alors, à ce compte-là, poules, canards, toutes les bêtes du village, pourraient dire comme vous : je suis avec le Père! Est-ce que ces bêtes sont pour cela entrées en religion? » « Eux, c'est des bêtes ; nous, non! » Et pourtant, aucun ne mourra sans avoir demandé le baptême au catéchiste si le missionnaire est absent. Etrange mentalité!

    Les convertis sont fidèles, souples, obéissants. Gens simples comme leur costume (ficelle et rabat!), mais très réservés, ils n'ont pas la familiarité de bon aloi, d'ailleurs du Laotien. Cela vient, je crois, de ce que jadis leurs ancêtres ont été razziés et emmenés en esclavage. J'en ai ici pas mal de ces fils d'esclaves : volés autrefois par les Annamites, les Birmans ou les Siamois, les Laotiens, arrachés à leur pays, séparés les uns des autres, et vendus au hasard des occasions et d'un bon prix, ils se sont redit, de père en fils, la suite de leur malheur. Il reste dans leurs yeux, dans leur allure de bête traquée, se sentant à la veille d'une catastrophe ou au lendemain d'une grande déveine, un vague effarement, une méfiance dont ils ne sont pas toujours maîtres. Ils ont peur. Peur de quoi, maintenant que les temps sont changés et à jamais révolus? Ils ne peuvent l'expliquer, mais ils ont peur. Quand on les rencontre, ils s'écartent, se font petits, tournent la tête pour ne pas vous voir, rasent les buissons. S'ils rencontraient un trou de souris où ils puissent se cacher, ils s'y précipiteraient.

    Nous craignons deux choses, me disait un Kha : aller en prison, et rencontrer un Européen qui ne nous parle pas. (Cette explication avait lieu au sortir d'une conversation par interprète avec un Résident de France, homme d'une extrême bonté, cependant).

    Mais tu vois bien qu'il est très gentil!

    Oui, mais il nous fait dire par un autre, et... il ne rit pas.

    Pourtant, quand je te parle, moi, tu réponds sans trembler. Oh! Mais les Pères ne sont pas des fonctionnaires, et puis ils vivent au milieu de nous.

    Peut-on espérer trouver chez les Khas le levain qui soulèvera la masse environnante et l'amènera à se convertir? Carrément, je réponds : non, du moins pour le moment. L'avenir ne nous appartient pas. Mais ils ont des âmes ; ces âmes s'offrent, va-t-on les éloigner parce que leurs détenteurs ne portent ni faux-col, ni raglan, et ne sont munis d'aucun diplôme académique? Ces âmes ont droit à la lumière... Qu'elles prennent le pas sur d'autres, cela n'a rien qui puisse nous surprendre : contemptibilia mundi elegit Deus... Jadis, à Rome, n'y avait-il pas plus d'esclaves que de patriciens à se convertir? Et dans cette civilisation romaine, quelle place occupait l'esclave? Celle en dessous de la bête... Nous n'en sommes pas là!

    Pour vous donner une idée un peu concrète de ce que sont les chrétiens khan, méditez ces quelques chiffres de mon dernier compte-rendu sur le coin que j'occupe (1) :

    Chrétiens . . . . . . . . . 287

    Se confessant et communiant . . . . . . . 187

    Communions pascales . . . . . . . 187

    Communions de dévotion . . . . . . . 4.753

    Et notez que, sur les douze mois de l'année, je n'en pas huit chez eux. Connaissez-vous beaucoup de paroisses de campagne, en France, qui donnent cela, toutes proportions gardées?





    (1) Cet article a été écrit dans les premiers mois de 1940.


    Vous direz : « Le Père X... prêche pour son saint! Tous les missionnaires en sont là d'ailleurs..., ils vous chantent sur un mode lyrique qu'ils aiment leurs chrétiens, que ce sont des perfections! Mes petits sont mignons, disait l'ours... Oui, oui, entendu... Mais franchement, entre nous, vous, missionnaires, n'aimeriez-vous pas mieux faire... autre chose? » Demandez au P. Arnaud, demandez au P. Louis Mainier, qui se sont occupés et s'occupent des Khas et des Souei. Demandez-moi aussi ce que j'en pense. Et je vous répéterai ce que j'ai dit souvent : « Je ne donnerais pas quatre Khas pour tous les soi-disant catholiques, authentiques et de vieille souche, d'ailleurs! »


    Donc, vivent les Khas !


    Et priez pour que la lumière luise sur eux, et que la grâce touche leurs coeurs.





    CASIMIR DEZAVELLE,


    Missionnaire du Laos


    1943/334-338
    334-338
    Laos
    1943
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