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Jocistes tonkinoises

Jocistes tonkinoises
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    Jocistes tonkinoises

    Des Jocistes au Tonkin ? Pourquoi ? D'abord parce qu'un bon arbre porte toujours de bons fruits, puis parce que les missionnaires se sont aperçus qu'une classe restait presque fermée à l'évangélisation, celle du pauvre ouvrier occupé à l'usine du matin au soir et rentrant chez lui harassé, fourbu et tout disposé à répéter après tant d'autres : « A quoi bon ? Toujours travailler, toujours souffrir et après mourir ! » Et c'est pour apprendre aux camarades païens de l'usine les réponses à ces pourquoi que, sous la direction d'un jeune apôtre débordant de zèle, le R. P. Vacquier, chacun se mit à l'oeuvre à Nam-Dinh, cette ville qui compta jadis plusieurs milliers de martyrs.
    En quelques mois, ce missionnaire put ainsi grouper environ 400 sympathisants et près d'une centaine de militants, fonder un périodique annamite « Le Journal des Ouvriers chrétiens », mettre enfin au point des statuts discutés en réunion plénière et par les intéressés du travail et par ceux du capital. Tour à tour Phat-Diem, Hanoi, Haiphong avaient suivi le bel exemple de Nam Dinh ; planté en terre tonkinoise, l'arbre jociste portait déjà des fruits : Non content de réunir le chiffre respectable de 2.000 sympathisants, son influence se faisait sentir même dans les milieux païens ; rarement les militants laissaient passer un mois sans amener au missionnaire quelque camarade païen désireux de connaître cette religion si secourable pour les déshérités de ce monde. Bientôt un Congrès réunit à Nam-Dinh des jocistes venus de tous les points du Tonkin, et quelques-uns même, quoique non encore comptés parmi les sympathisants, y apportèrent les voeux de l'Annam et de la Cochinchine.
    Un tel succès ne suffisait pas à l'ardeur des dirigeants ; puisque la J.O.C. internationale s'apprêtait à tenir un Congrès à Rome en 1939, il n'y avait pas de raison pour que les Tonkinois s'abstiennent. On eut beau leur représenter la longueur du voyage, les dépenses considérables, les journées de travail perdues pour ceux qui resteraient ainsi de longues semaines loin de leur usine, rien n'y fit. Tout d'abord la divine Providence sembla encourager leur zèle : le Gouvernement se chargea des frais du voyage par mer aller et retour, et par ailleurs les jocistes français disaient vouloir faciliter les déplacements en France et en Italie, cependant que les camarades d'usine s'occuperaient au Tonkin de l'entretien des familles. Donc plus d'hésitation possible. Trois délégués furent choisis : un mécanicien ajusteur, Joseph Vu-van-sy ; un menuisier, Dominique Phan-duc-thang, et un tisserand Joseph Nguyen-van-dinh.
    Recommandations du P. Vacquier, l'aumônier fondateur, de Mgr Chaize, évêque de Hanoi, émotions du départ, prise de contact avec les passagers du bateau et le personnel du bord, réception chaleureuse à Saigon et à Singapore, visite de pagodes à Colombo en compagnie d'un jeune étudiant cochinchinois qu'on essaye de convertir, réflexions amusantes sur les petits plongeurs d'Aden et de Djibouti, enthousiasme à la vue du magnifique effort de la France changeant le désert en :un agréable oasis, regrets de ne pouvoir aller jusqu'en Terre Sainte baiser les vestiges des pieds du Rédempteur, regrets aussi de ne pouvoir reconnaître le Sinaï au passage, interminables discussions avec les mercantis de Port-Saïd, entrée en Méditerranée, joie des passagers bientôt de retour sur la terre natale : tout cela est longuement décrit dans les journaux de voyage de nos trois délégués. Enfin voici Marseille, où ils sont accueillis dès la descente du bateau par des missionnaires connaissant leur langue et des camarades jocistes venus exprès à leur rencontre : réunion de tous les jocistes de nos colonies, Tonkin, Sénégal, Côte d'Ivoire, Martinique, on se serre les mains, on chante ensemble en français d'abord, chacun dans sa langue ensuite, l'hymne jociste :

    « Serrons les rangs, hardi, serrons les rangs !
    Jocistes, en avant ! »

    La voilà bien, la véritable internationale du Christ qui a dit : « Il n'y aura bientôt qu'un seul troupeau et un seul Pasteur ». Mais le temps presse. Lourdes attire nos voyageurs, Lourdes dont la grotte est représentée au Tonkin dans plusieurs paroisses tout près de l'église, Lourdes ville céleste sur laquelle les regards de nos chrétiens annamites se tournent si souvent dans les heures de joies comme aux jours des grandes détresses ; Lourdes ! Ils auraient renoncé à visiter le reste de la France pour voir Lourdes. Et ils l'ont vue dans toute sa magnificence, à la clôture du pèlerinage national ; ils ont prié, ils ont communié à la grotte, au nom de ceux qu'ils avaient laissés là-bas dans le delta tonkinois, pour l'avenir de la J.O.C. indochinoise.
    Reçus ensuite comme en triomphe à Toulouse, à Tours, et à Paris au centre même de la J.O.C., ils eurent aussi le bonheur de contempler, au Séminaire de la rue du Bac, les souvenirs de la Salle des Martyrs, si éloquents pour eux. Puis ce fut la mobilisation générale, et la déception de voir ajourné à plus tard le Congrès international de Rome... Dirigeants et militants français devaient rejoindre leur corps au plus tôt, et des ordres précis et pressants éloignaient de la capitale tous ceux qui n'avaient pas une raison assez grave pour s'exposer au danger d'un bombardement. Que faire ? Le modeste pécule emporté du Tonkin n'était prévu que pour un court séjour en France et le voyage à Rome. Qu'importe, ils travailleront en attendant des jours meilleurs ! A Rennes, une école professionnelle, dirigée par les prêtres du diocèse au pensionnat Saint Etienne, leur ouvrit ses portes. C'est là qu'ils resteront deux mois durant, jusqu'au jour où, grâce à l'intervention de M. le sénateur Lefas et du Ministère des Colonies, ils auront toute latitude pour se rendre à Rome.
    Le sacrifice du Congrès fut fait de tout coeur par les jocistes français qui avaient cependant consacré de longs mois à sa préparation en amassant sou par sou, auprès de leurs camarades, les sommes considérables nécessitées par une initiative d'une telle envergure : bel exemple d'abnégation de la part des grands frères. Mais ils trouvèrent ensuite tout naturel de rie pas imposer pareille privation à leurs benjamins venus de si loin. Seuls de tous les groupements jocistes nos trois Tonkinois eurent donc la joie de visiter en détail les basiliques de la Ville Eternelle, les Catacombes, le Colisée où commença l'ère dés martyrs : « A Lourdes, disaient-ils, on prie avec ferveur, ici à Rome, on ne croit plus, on voit ». Malgré les approches de la Toussaint et de la consécration des douze évêques missionnaires, le Saint Père daigna accorder à nos trois jocistes une audience privée, durant laquelle Sa Sainteté leur remit à chacun une médaille artistement frappée en vue du Congrès projeté, ainsi qu'un chapelet béni de sa main. Puis la voix du Souverain Pontife se fit toute paternelle pour s'adresser à ces représentants d'une nation d'autant plus chère à son coeur qu'elle a tant souffert pour la cause du Christ et de l'Eglise.
    Quelques jours plus tard les joies de ce monde n'ont qu'un temps, le « Jean Laborde » repartait avec nos jeunes tonkinois pour l'Extrême-Orient où, forts de ce qu'ils ont vu et entendu en France et à Rome, ils courront plus alertes que jamais dans la voie de nouvelles conquêtes :

    « Nous referons chrétiens nos frères :
    Par Jésus-Christ, nous le pourrons ».

    Emile RAYNAUD,
    Missionnaire apostolique.
    1940/5-6
    5-6
    Vietnam
    1940
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