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Japon la grande Ombre

Japon la grande Ombre Ran, ran, rataplan, plan... Depuis deux heures, dans un vacarme d'enfer, l'immense procession déferlait au rythme assourdissant des tambours. Chaque paroisse bouddhiste de la capitale, groupée autour de son emblème une lanterne monumentale portée à bout de bras, passait à son tour devant le petit temple, puis s'en venait grossir la foule qui peu à peu s'amassait sur l'esplanade et dans les allées environnantes. Ran, ran, rataplan, plan...
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    Japon la grande Ombre

    Ran, ran, rataplan, plan...
    Depuis deux heures, dans un vacarme d'enfer, l'immense procession déferlait au rythme assourdissant des tambours. Chaque paroisse bouddhiste de la capitale, groupée autour de son emblème une lanterne monumentale portée à bout de bras, passait à son tour devant le petit temple, puis s'en venait grossir la foule qui peu à peu s'amassait sur l'esplanade et dans les allées environnantes.
    Ran, ran, rataplan, plan...
    Monseigneur, c'est comme à Lourdes, disait au vieil évêque le nouveau venu, encore plein des visions de France.
    Oui, un Lourdes de Satan, avec ses bannières et ses processions aux flambeaux.
    Satan ! En effet, c'était bien lui qu'on sentait ce soir en cette atmosphère trouble ! Satan ivre de bruit, de ces gestes désordonnés, de ce tapage assourdissant parmi lequel une foule innombrable allait, allait depuis des heures. On s'était rassemblé à l'entrée de la nuit comme tous les ans, en pèlerinage à ce petit temple, silencieux le reste de l'année, mais qui semblait devenu te soir le coeur de l'immense capitale.

    Pour regarder à l'aise, nous nous étions assis dans une maison de thé aux abords du temple et, pendant que le jeune missionnaire s'emplissait les yeux de cette vision d'enfer, l'évêque avait amorcé la conversation avec une personne entrée en même temps que nous, et il traduisait au fur et à mesure pour le nouveau venu.
    II est à toi, cet enfant ?
    Oui.
    Tu n'en as pas d'autres ?
    Non. J'en ai eu sept, mais les larmes aux yeux six sont morts et il ne me reste plus que celui-ci.
    Et ce disant, elle caressait un garçon de 6 ou 7 ans environ.
    Et tu es venue ce soir le recommander à la déesse d'ici ?
    Oui ; on dit qu'elle est puissante et qu'elle aime les enfants. Aujourd'hui c'est la fête anniversaire du temple ; aussi vois tout ce monde et les enfants qu'on lui présente.
    En effet, devant la grossière statue de « Kishi Bojin » une divinité indienne passée telle quelle au Panthéon bouddhiste, des ex-voto nombreux, linges, cheveux d'enfants, s'alignaient. Indienne mangeuse d'enfants, convertie par le Sage Bouddha, qui la guérit en lui faisant manger des grenades, elle est représentée une grenade à la main et regardée comme protectrice de l'enfance.
    Et ton mari ne t'a pas accompagnée ?
    Mon mari ?... Il m'a quittée pour aller vivre avec une chanteuse, plus âgée que moi, qui ne l'aime pas et qui l'exploite... Ma situation est triste ; aussi, pour oublier, je fume du tabac et de temps en temps je bois du « saké » (vin de riz).
    Ici un temps, puis entre deux bouffées de cigarette :
    Pourtant je n'en veux pas à mon mari, car il aime le petit, il l'aime beaucoup et revient quelquefois nous apporter un peu d'argent...Et puis j'ai un frère qui me répète toujours qu'il ne faut pas haïr, ni se venger, ni porter des jugements, mais qu'il faut tout supporter avec patience.
    Ton frère est chrétien, sans doute ?
    Oui, il est du « shinkyô » (protestantisme). Il m'a quelquefois emmenée à leurs réunions et je m'applique à suivre ses conseils.
    Et le vieil évêque, tourné vers le jeune missionnaire, pensait tout haut :
    Si l'on en croit la tradition, des barques japonaises, poussées par la tempête, s'en allèrent autrefois échouer sur les côtes d'Amérique et leurs occupants y abordèrent sains et saufs : pourquoi, parmi ces simples au coeur droit, le ciel ne compterait-il pas des élus ?...
    Et moi, je pensais à la grande Ombre créatrice de pardon et d'amour, celle de Notre Seigneur Jésus-Christ, soudain évoquée là, en pleine fête païenne, pendant que les grosses lanternes défilaient au bruit assourdissant des tambours.

    1937/249-251
    249-251
    Japon
    1937
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