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Jésus et ses apôtres

Jésus et ses apôtres L'abbé Félix Klein, professeur honoraire à l'Institut Catholique de Paris, veut bien nous communiquer quelques « copies d'imprimerie » d'un nouveau livre à paraître chez Bloud et Gay, sous le titre ci-dessus, avec Lettre Préface de S. E. le Cardinal Verdier. Nous y faisons un choix de pages missionnaires qui édifieront nos lecteurs. (N. D. L. R.) ***
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    Jésus et ses apôtres
    L'abbé Félix Klein, professeur honoraire à l'Institut Catholique de Paris, veut bien nous communiquer quelques « copies d'imprimerie » d'un nouveau livre à paraître chez Bloud et Gay, sous le titre ci-dessus, avec Lettre Préface de S. E. le Cardinal Verdier. Nous y faisons un choix de pages missionnaires qui édifieront nos lecteurs. (N. D. L. R.)

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    1) Vocation. Voilà que se produisit une nouvelle rencontre lout en cheminant et conversant, les disciples (Pierre, Jean et André) aperçoivent un de leurs compatriotes qui a dû venir, lui aussi, entendre Jean-Baptiste et qui remonte maintenant en Galilée. Ils le nomment à Jésus : Philippe, de Bethsaïde, comme eux. Le Maître le regarde et c'est assez pour fixer son choix : « Suis-moi ! » lui dit-il. Rien de plus, et Philippe le suit.
    Quelle est cette méthode nouvelle de convaincre les gens et de les entraîner ? Quelle apparence de raison, quelle apparence de succès ? Or, ce sera la méthode, au cours des siècles à venir, de presque toutes les vocations. Prêtres, religieux, religieuses, et la plupart dès notre enfance, nous avons entendu un appel semblable, un appel sans explications mais impérieux dans sa douceur, auquel nous nous sommes sentis obligés de répondre, sous peine de manquer notre vie. Comme à ceux de Bethsaide, cela nous a suffi ; nous avons suivi le Maître. Et nous sommes ainsi, par le monde, des centaines de mille.

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    2) Le choix des douze. Jésus, au sortir de la grande nuit de prière, « appela ses disciples et parmi eux en choisit douze qu'il nomma ses Apôtres », c'est-à-dire ses « envoyés», ses délégués, ses représentants, ses autres lui-même.
    Il les choisit, comme tout le long des siècles il choisira leurs successeurs. Apôtres, évêques, prêtres, tous ses ministres de toujours, c'est lui, insistons-y, c'est lui qui les choisira, non pas eux qui le choisiront. L'appel viendra de lui, parce qu'il est le Maître ; la liberté qu'ils auront ce sera de répondre oui, et quel privilège! Ou de lui répondre non, et quelle lâcheté, quelle perte, quelle folie ! Une autre liberté, liberté terrible et pourtant nécessaire, ce sera de se rétracter après avoir accepté d'abord ; mais quelle trahison, quelle chute! Sur les Douze premiers, il y eut un Judas ; il y en aura d'autres chez leurs successeurs.
    Mais, sur l'image que nous nous faisons du groupe apostolique ne laissons pas se projeter, se fixer, l'ombre affreuse du traître et sachons gré au Sauveur d'en avoir jusqu'au bout épargné la tristesse à son entourage. Bénéficions nous-mêmes de cette délicatesse et ne pensons plus qu'aux autres, aux onze braves coeurs fidèles. Ce ne sont pas des héros, ou du moins pas encore (ils le seront après la Pentecôte) ; mais ils voudraient et ils croient l'être, sincèrement persuadés qu'ils mourraient plutôt que de laisser leur Maître. Ils ne comprennent guère son enseignement, et une belle restauration du trône de David leur semble autrement souhaitable qu'un royaume idéal de justice intérieure ; mais, parce qu'ils aiment Jésus et qu'ils le sentent très bon en même temps que très supérieur à eux, ils lui font confiance, ils quittent tout pour lui, ils se donnent à lui de toute leur âme.
    Tels qu'ils sont, lui aussi les aime, et dans sa conduite comme dans ses paroles il en donnera maintes preuves. Qu'on ne dise pas que, par leurs sentiments et par leurs idées, ils sont trop au-dessous de lui. Qui donc serait à sa hauteur? Il avait ses raisons de n'appeler « ni beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de bien nés ».
    Chez les doctes, et dans l'élite sociale, scribes, pharisiens, sanhédrites, princes des prêtres, eût-il rencontré aussi facilement que chez ces pêcheurs, ces petits artisans, des âmes droites et simples, ouvertes sans obstacle à l'action divine? Après tout, les savants, les riches, Nicodème, Joseph d'Arimathie, ce n'est pas de sa faute s'ils ne le suivent que de loin... Enfin, quand il les lancera, ces faibles, à la conquête du monde, quand il les enverra, ces ignorants, « enseigner toutes les nations » : si une telle mission, contre toute vraisemblance, réussit, on ne pourra pas l'attribuer à leur mérite propre, et il faudra bien de toute évidence, y reconnaître la main même de Dieu. Les choix de Jésus ont été ce qu'ils devaient être.

    3) Les apôtres en mission. « Jésus, ayant assemblé les Douze Apôtres, leur donna puissance et autorité sur tous les démons et le pouvoir de guérir les maladies. Puis il les envoya prêcher le royaume de Dieu et guérir les malades. Ce fut le premier des « départs de Missionnaires ». Jusqu'à ce que l'Evangile soit prêché dans tout l'univers, combien d'autres Apôtres s'en iront ainsi, sur l'ordre du même Maître, porter aux divers peuples la vérité religieuse et de meilleures conditions de vie !
    En confiant cette mission aux Douze, il se proposait surtout de compléter leur formation propre en les exerçant, pour ainsi dire, sous ses yeux et sous son contrôle à leurs fonctions prochaines d'évangélisateurs. Les instructions qu'il leur donna, dans cette sorte de conseil ou de petite « assemblée » qui précéda leur départ, ont été conservées pieusement. Saint Luc, saint Marc et saint Matthieu les rapportent tous trois, le dernier assez longuement pour qu'on soit sûr d'en posséder l'essentiel. Avec celles qu'entendirent, un peu plus tard, les soixante-douze disciples envoyés à leur tour en mission elles constituent vraiment, et pour toujours, le code du missionnaire, du prêtre, de tous ceux que Dieu choisit pour annoncer son Evangile. S'il s'y rencontre des détails qui portent la marque du temps et des circonstances, si certaines recommandations, pour convenir à toutes époques et à tous pays, doivent être prises dans leur esprit plutôt qu'à la lettre, le fond en demeure immuable ; on n'est apôtre du Christ qu'aux conditions posées par lui : désintéressement, zèle, foi absolue, pleine confiance en Dieu.
    A la lutte du dehors s'ajoutera la lutte du dedans, la lutte de l'âme contre ses passions, contre ses infirmités morales, contre tout ce qui en l'homme fera constamment obstacle à la poursuite de l'idéal, merveilleusement obligatoire et inaccessible, que Jésus n'a pas craint de formuler ainsi : « devenir parfaits comme est parfait le Père céleste ». Quiconque se complaît en soi, ne s'intéresse qu'à soi, cherche avant tout sa satisfaction, perdra sa vie, marquera sa destinée ; égoïsme et volupté n'aboutissent en définitive qu'au dépérissement et à la souffrance. Qui, au contraire sait se renoncer, en réalité se trouve et se développe. Vivre pour Dieu et pour autrui, c'est, en quelque manière, participer à leur propre vie, et par là même amplifier la sienne propre, l'épanouir jusqu'à l'infini. Il n'est de joie et de grandeur vraie que par le sacrifice.
    Cette doctrine d'héroïsme s'imposera aux Apôtres. Déjà ils vont, dans le désintéressement absolu de leur première Mission, s'y conformer de leur mieux ; plus tard ils l'appliqueront tous (sauf le fils de perdition) jusqu'au martyr et à la mort. Et, après eux, elle continuera de trouver, par millions et millions, des adeptes non moins généreux ; jusqu'à la fin du monde. Jésus crucifié se verra suivi, comme il le demande, d'une multitude d'élus portant aussi leur croix.
    ...Les Apôtres n'eurent pas à regretter d'être partis sans autres ressources que leur foi en la Providence. Le jour où le Sauveur leur demanda : « Quand je vous ai envoyés sans bourse, ni sac, ni chaussures, avez-vous manqué de quelque chose ? » Ils répondirent sans hésiter : « Non, Seigneur. De rien ».
    Aussi plein d'entrain a été leur départ pour la Mission et aussi ardent le zèle qu'ils y ont déployé, aussi joyeux est leur retour auprès du Maître. Saint Marc nous dit l'empressement avec lequel « ils lui racontent tout ce qu'ils ont fait et enseigné ». Mais voici de quoi ils sont le plus fiers : « Seigneur, les démons mêmes nous sont soumis, quand nous leur commandons en ton nom ! » Jésus, sans contrarier leur enthousiasme, les invite doucement à ne pas prendre pour mérites personnels les pouvoirs qu'ils ont reçus...
    Tandis que Jésus et ses messagers, chacun à leur manière, expriment leur joie de se retrouver et rendent grâces à Dieu du succès de la Mission, le peuple s'est approché, content de voir reconstitué le cercle apostolique, intéressé par l'animation qui y règne, et surtout désireux de participer, comme naguère, aux enseignements que Jésus y donne. Bientôt la foule augmente, s'agite, « va et vient, dit saint Marc, et ne lui laisse pas le temps de manger ». Cette indiscrétion, qui part d'un bon sentiment, le Maître, s'il ne s'agissait que de lui, la supporterait volontiers une fois de plus ; mais il pense à la fatigue des apôtres et à leur désir de le voir un peu tranquillement. Il leur adresse ces paroles si touchantes, si amicales dans leur simplicité très humaine : « Venez, vous, dans un lieu désert, et reposez-vous un peu ».
    Trop heureux de cette invitation, ils se dirigèrent avec lui vers le lac tout proche, montèrent en barque, firent voile pour le Nord. « Mais on les vit partir et beaucoup le surent. De toutes les villes on accourut, à pied, à l'endroit où ils allaient, et on arriva avant eux ». En débarquant Jésus retrouva la foule... Allait-il de nouveau la fuir, reprendre la mer, chercher quelque havre plus tranquille pour s'isoler avec ses Apôtres ? Eux-mêmes, quelque joie qu'ils pussent s'en promettre, le connaissaient trop bien pour s'y attendre. Ils ne furent pas surpris de le voir se prêter de bonne grâce à l'accueil empressé du peuple. Après tout ils avaient pu, durant la traversée, qu'ils n'avaient pas menée grand train, s'entretenir quelques bonnes heures avec lui, poursuivre le compte rendu de leurs succès et jouir des approbations qu'avec une souriante indulgence il mêlait à ses critiques ou à ses conseils.
    4) L'explication du succès. L'Esprit Saint vint en eux le matin de la Pentecôte et, suivant la divine promesse, il leur fit comprendre toutes choses. Avec une soudaineté vraiment prodigieuse, les semences de vérité, de grâce et de courage, patiemment déposées en leurs âmes par le Fils de l'Homme Fils de Dieu, germèrent, mûrirent et donnèrent leur fruit. Le jour même, Pierre, entouré de ses onze compagnons, commença de prêcher aux Juifs Jésus crucifié, crucifié par eux, et ressuscité le troisième jour. De la multitude de toutes langues à laquelle il s'adressait, trois mille hommes environ se convertirent aussitôt et demandèrent le baptême. Et à partir de là, jusqu'au moment de leur mort, on put les voir, ces ignorants, instruire des plus hautes vérités les Juifs et les païens ; ces timides, affronter sans hésitation tous les obstacles et tous les supplices ; ces pauvres pêcheurs galiléens (et leurs successeurs presque aussi démunis de ressources humaines) prosterner peu à peu devant la Croix de leur Maître, le monde grec et le monde romain, en attendant que s'y adjoignissent, à mesure qu'elles seraient découvertes, toutes les nations de la terre.
    Et c'est bien là ce qu'il a voulu, ce qu'avant de disparaître il a promis et commandé. Des fragments trop succincts de ses derniers discours, deux affirmations se dégagent avec un accord, un éclat, un relief que l'esprit le plus prévenu ne saurait méconnaître: usque ad consummationem saeculi, usque ad entremum terrae, sans limites dans le temps, sans limites dans l'espace ; jusqu'à la fin des siècles et jusqu'au bout du monde... A la mission de ses Apôtres, il n'assigna ni moins d'étendue ni moins de durée. Et c'est ainsi qu'elle s'accomplira, que dis-je ? C'est ainsi qu'elle s'est accomplie, qu'elle continue, sous nos yeux mêmes, à s'accomplir. Or, ses Apôtres, nous les connaissons et nous pouvons dire de combien peu ils sont par eux-mêmes capables. Comme il les a, d'autre part, laissés sans secours extérieur, sans une ligne d'écrit, sans richesse aucune, sans l'ombre d'appui terrestre, il n'y a pas à se méprendre sur la raison de leur succès.
    La raison de leur succès, ou bien qu'on en trouve une autre ! elle tient en ces quatre mots que leur Maître a dits : Ecce vobiscum sum, je suis avec vous. Jésus-Christ, qui était là hier, y est aujourd'hui et y sera demain : hier, avec les Apôtres pour fonder son Eglise; aujourd'hui avec leurs successeurs pour continuer de la répandre et pour la préserver d'erreur; demain et toujours, parce que le passé et le présent, où éclate le surnaturel, garantissent l'avenir, Christus heri, et hodie, ipse et in saecula.
    Tout dans l'Église atteste sa présence et réclame son action. Et cela, depuis le commencement. Si le Christ après sa mort n'était pas ressuscité, ne s'était pas montré, n'avait pas agi comme agissent les vivants, son Eglise non plus ne serait pas sortie du tombeau, sa petite Eglise de quelques Apôtres et de quelques disciples tous effrayés, déçus et découragés, tous impatients de reprendre les humbles métiers qu'ils avaient quittés pour un trop grand rêve. On ne l'eût pas vue, au bout de vingt ans, établie en Asie Mineure, à Chypre, en Macédoine, en Grèce et en Italie, à Ephèse, à Antioche, à Thessalonique, à Corinthe, à Rome, où Tacite affirme que Néron persécuta « une grande multitude » de chrétiens. On ne l'eût pas vue après quatre cents ans, maîtresse de l'Empire et, plus vivante que lui, accueillir dans son sein les nations barbares. On ne la verrait pas maintenant, au seuil de son vingtième siècle, après tout ce qu'elle a subi au dedans comme à l'extérieur, faire adorer la Présence invisible de son fondateur par d'immenses foules de toutes nations, et de toutes races dans chacune des parties du monde, à Vienne à Londres à la Haye, comme à Montréal et à Chicago ; à Sydney, la ville nouvelle des antipodes, comme parmi les ruines de Carthage, où, sur un geste d'elle, se rallume la gloire des Docteurs et refleurit le sang des Martyrs.

    1931/37-42
    37-42
    France
    1931
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