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Instructions pratiques pour les qui font des observations religieuses 3 (Suite et Fin)

Instructions pratiques pour les qui font des observations religieuses PAR M. CADIÈRE Missionnaire en Cochinchine Septentrionale. (Fin1).
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    Instructions pratiques pour les qui font des observations religieuses

    PAR M. CADIÈRE

    Missionnaire en Cochinchine Septentrionale.

    (Fin1).

    VI. Dans toutes les recherches auxquelles je me suis livré en Annam, je crois n'avoir jamais perdu de vue la phrase de l'apôtre saint Paul dans l'épître première aux Corinthiens : « Si ce que je mange scandalise mon frère, je ne mangerai plutôt jamais de chair, pour ne pas scandaliser mon frère ». [I. ad Corinthios, VIII, 13]. Le missionnaire, qui cherche à connaître les croyances des païens, fait une oeuvre utile : utile pour lui-même, et pour ses confrères qui pourront réfuter plus sûrement les croyances énoncées ; utile pour les savants qui, en Europe, cherchent à expliquer les phénomènes religieux. Mais il ne faudrait pas qu'en se livrant à ces enquêtes, il s'exposât à scandaliser les âmes faibles. Le danger que redoutait saint Paul doit nous arrêter, nous qui avons entrepris la même oeuvre de conversion des gentils : « Votre frère encore faible, et pour qui Jésus-Christ est mort, périrait par votre science et par les distinctions trop subtiles que vous seriez tentés de faire ». [I. ad Corinthios, VIII, 11.] Le missionnaire, dans ses courses, dans ses visites, est presque toujours accompagné de chrétiens. Ses actes et ses paroles sont connus de tout le monde. Il doit donc se surveiller pour que ce qu'il fait ne soit pas mal interprété. Mais il ne faudrait pas, d'un autre côté, être trop sévère, et condamner toute enquête. Il me souvient qu'un jour j'allais faire une excursion dans la montagne. Mon domestique portait un poulet qui devait servir à mon repas. Des païens, qui nous suivaient, disaient entre eux : « Le Père porte un poulet pour sacrifier au Génie de la Montagne ». On avouera que je n'étais pas obligé, pour éviter cette interprétation fausse de quelques esprits ignorants, de me condamner à ne manger que des légumes. Une distinction s'impose donc entre ce qui est permis et ce qui ne l'est pas. D'une façon générale, la visite des lieux consacrés au culte est toujours permise. Le missionnaire est un étranger, c'est un Occidental, et chacun sait que les Occidentaux sont très curieux qu'ils veulent se rendre compte de tout. Il y a, dans le village, une pagode célèbre : tous comprendront que le missionnaire veuille la visiter ; les païens en seront flattés, et nul d'entre eux ne pensera que cette visite soit un hommage rendu au Génie que l'on vénère dans cette pagode. Les chrétiens eux-mêmes ne seront pas scandalisés. Ils seront même heureux que le missionnaire remarque une des merveilles de leur village ; ils ont leur patriotisme, eux aussi. Mais l'assistance aux cérémonies qui se font dans cette pagode, c'est une autre question. Pendant deux ans, j'ai habité tout à côté de la maison commune d'un village. C'était un monument superbe pour l'endroit. Aux époques fixées par la coutume, le village s'y assemblait pour faire les offrandes solennelles aux Génies protecteurs de la commune. J'entendais les roulements précipités du gros tambour qui appelaient les habitants, et les mugissements des victimes qu'en allait immoler ; devant ma porte, je voyais courir effarés, les hérauts du village ; j'entrevoyais, à travers la haie, les notables drapés dans leurs grands habits de cérémonie en soie bleue, et coiffés du bonnet rituel, qui allaient et venaient, donnant des ordres ; au moment voulu, le silence se faisait dans la 'foule, un silence impressionnant, qu'interrompait bientôt le son des flûtes et des violons annonçant le commencement de la cérémonie ; puis une pétarade retentissante signalait que l'acte d'offrande venait d'être récité en chantant par le représentant du village, et que les notables étaient en train de faire les grandes prosternations devant les brevets royaux consacrant la dignité du Génie. Je brûlais d'envie d'aller voir la cérémonie, d'en suivre tous les détails, d'en étudier les divers éléments. Je n'ai jamais osé le faire, car dans les conditions où j'étais, j'aurais sûrement scandalisé mes chrétiens. Si j'avais été de passage dans un village tout païen, accompagné seulement d'un ou deux chrétiens étrangers à la région, j'aurais pu, peut-être, me permettre cette démarche. Mais là où j'étais, dans ma résidence, entouré de nombreux chrétiens auxquels on défend d'assister aux cérémonies païennes, je ne le pouvais pas. D'une façon générale, les chrétiens ne seront pas scandalisés de voir un missionnaire demander à des païens, à des gardiens de pagode, même à des sorciers ou à des bonzes, des détails circonstanciés sur leurs croyances, sur les divinités qu'ils vénèrent, sur les cérémonies religieuses auxquelles ils se livrent ; ils ne verront là qu'une simple marque de curiosité toute naturelle. Au besoin, on leur ferait remarquer que le médecin, venu pour soigner un malade, doit connaître exactement la maladie qu'il veut guérir. Le cas peut être plus délicat, lorsque les informateurs du missionnaire sont des chrétiens, qui, certainement, n'adhèrent pas aux croyances païennes qu'ils vous racontent. Alors le danger de scandale n'existe pas. On peut les faire causer sur tout ce qu'ils savent.

    1. Voir An. M.-E., An. 1913 no 92, p. 60; n° 93, p. 130.

    S'il s'agit de nouveaux chrétiens encore peu affermis dans la foi, et qui, dans le fond de leur âme, restent attachés plus ou moins consciemment aux croyances de toute leur vie, croyances qu'ils viennent à peine de renier, même dans ce cas, je crois qu'on peut, à part quelques rares exceptions, poursuivre une enquête religieuse. Mais il faut faire connaître à ces esprits encore faibles, le but que l'on se propose. Il faut surtout, après qu'on a obtenu les explications voulues, faire ressortir combien ces croyances sont vaines, erronées, et combien la religion chrétienne l'emporte en élévation morale et en utilité pour le salut éternel. En ce faisant, non seulement on n'aura pas scandalisé, mais on aura édifié.
    Un jour, nous étions en barque, un de mes confrères et moi. J'étais en train de recueillir des documents sur la croyance aux esprits. Je ne sais si quelqu'un parmi vous sait ce que c'est qu'un voyage en barque en Annam. Ce n'est pas précisément gai : on est accroupi sur des planches ou sur un treillis de bambou, sous un rouf tubulaire, bas, surchauffé par les rayons du soleil ; à l'arrière de la barque, l'habitation du propriétaire, avec son foyer, dont la fumée s'engouffre souvent toute la journée sous le rouf, et vous aveugle ; ajoutez presque toujours, un ou deux marmots, dont les braillements scandent, pas avec mesure il s'en faut, les coups de rames des bateliers. Donc, pour charmer l'ennui des longues heures que nous devions passer ainsi, mon confrère et moi, je faisais causer les rameurs sur les esprits des coins ténébreux. L'un d'eux, un chrétien, me racontait diverses histoires d'apparitions d'esprits, lorsque mon confrère, au beau milieu d'une histoire, un peu plus terrifiante ou absurde que les autres, lui dit : « Allons donc est-ce que tu crois à ces choses-là, toi ? Oh, non, Père ! » Et son histoire en resta là. Il ne voulut plus la reprendre, ni en raconter d'autres.
    Certainement mon confrère avait bien fait, mais il aurait mieux fait, à mon avis, dattendre, pour instruire mon narrateur, que celui-ci eût achevé ses histoires. Nous aurions su alors complètement ce que ce pauvre chrétien croyait, et cela nous aurait guidés, soit pour redresser ses croyances et celles des autres chrétiens de la région, soit pour discuter au besoin avec les païens.
    Il nous faut donc éviter soigneusement de scandaliser les chrétiens qui nous entourent ; mais il ne faut pas non plus, par de vains scrupules, se fermer de précieuses sources d'informations. Que nous le voulions ou non, nos chrétiens, surtout les nouveaux chrétiens sont encore imbus plus ou moins des croyances païennes. Pour guérir le mal, nous devons les faire causer, c'est-à-dire leur faire expliquer la maladie dont ils souffrent. C'est par là que nous pourrons leur porter remède.
    Enfin, et je terminerai par là : le missionnaire qui s'occupera de recherches religieuses, sera toujours missionnaire. Je voudrais réfuter ici, en fournissant à mes confrères quelques motifs d'exciter leur zèle à faire des recherches scientifiques, une objection que l'on adresse parfois aux missionnaires qui s'occupent de ces études. En agissant ainsi, dit-on, ils sortent de leur vocation, et ne font pas, à proprement parler, oeuvre de missionnaires.
    Il m'est arrivé parfois, lorsque je voulais entrer en relations avec un village complètement païen, de prendre mon fusil et d'aller chasser quelques tourterelles, un coq sauvage, des canards, dans les alentours de ce village. Prétextant alors la fatigue ou les hasards de la promenade, j'entrais dans la maison d'un notable ou d'un habitant qu'on m'avait signalé. Je fumais une cigarette, je buvais un bol de thé ; au besoin, je mangeais une tranche de pastèque ou une banane. Et l'on causait.
    On n'avait pas de peine à voir « que je n'étais pas un Européen comme les autres », suivant la remarque d'un Annamite que j'ai mentionnée plus haut.
    Souvent, les païens ne viennent pas au missionnaire, parce qu'ils ne le connaissent pas, et que, ne le connaissant pas, ils le redoutent plus ou moins, ou s'en défient. Il n'est pas facile, il n'est pas opportun de faire une visite à un indigène sans motif apparent. Cette visite sera toujours mal interprétée. Elle augmentera la défiance. Au contraire, un chasseur, surtout s'il peut montrer une belle pièce, sera toujours bien accueilli partout. On trouvera tout naturel qu'il entre pour se rafraîchir dans la première maison venue. L'hôte en sera même honoré.
    De même, la visite d'une pagode fournira une excellente occasion d'entrer en relations avec beaucoup de monde. Il n'est pas facile souvent de visiter une pagode. C'est une opération compliquée. Il faut chercher la maison du gardien. Il faut aller chercher le gardien lui-même qui est souvent occupé aux travaux des champs. Parfois, des dignitaires du village accourent ; il faut les consulter sur l'opportunité de faire visiter la pagode à l'étranger. Tout le monde est en mouvement dans le quartier. Une foule de badauds, de gardiens de buffles, de petits écoliers, quelques femmes, des hommes vous accompagnent. Tout le monde peut se rendre compte que le missionnaire n'est pas terrible, qu'il parle très bien la langue du pays, qu'il est poli et respectueux, qu'il est bon un léger pourboire à la fin de l'opération jouera sous ce rapport, un grand rôle. Pendant plusieurs jours, dans le village, on parlera du missionnaire.
    Mon Dieu, je ne veux pas dire que des conversions suivront immédiatement ; mais on aura planté un jalon, fourni une indication. Plus tard, et la grâce de Dieu aidant, sous l'influence d'un revers de fortune, d'une injustice criante que l'on subit, ou sous la menace d'un procès long et dispendieux, un des indigènes que l'on aura rencontré se souviendra peut-être qu'il y a, non loin de là, un missionnaire qui fait du bien autour de lui, qui aide les malheureux. On aura peut-être, en visitant la pagode du village, aplani quelques-unes des difficultés, dissipé les préventions qui retenaient les indigènes loin du missionnaire.
    Le païen arrive ; il demande à se convertir ; il faut l'instruire. Lui enseigner ce qu'il doit croire désormais et ce qu'il doit faire, c'est un grand point ; mais ce n'est pas tout ; ce n'est que la moitié de la besogne. Il faut lui enseigner aussi ce qu'il ne doit pas croire et pourquoi il ne doit pas le croire, ce qu'il ne peut plus faire et pourquoi il ne peut plus le faire. C'est un malade qui arrive au missionnaire. Le missionnaire doit le soigner, le guérir, en portant le feu dans la plaie, en pansant ses blessures avec douceur et intelligence. Comment le fera-t-il, s'il ignore la maladie dont souffre le malade, c'est-à-dire s'il n'est pas au courant des croyances et des pratiques de ce païen ? L'instruction d'un catéchumène ne consiste pas à étendre, comme un linge immaculé les croyances et pratiques chrétiennes sur les croyances et les pratiques païennes. Il faut en même temps arracher ces dernières de l'âme et de la vie du païen. On ne pourra le faire avec fruit que si l'on est au courant de ces croyances. La voie d'autorité réussit dans certains cas. Mais les hommes, en général, demandent à réfléchir et à discuter. On n'admet qu'on s'est trompé, et cela franchement, sans arrière pensée, à fond, que si l'on vous prouve clairement qu'on s'est trompé. Sinon, les croyances que le païen a suivies pendant toute sa vie resteront au fond de son coeur, comme un mauvais levain, qui, à la première occasion favorable, fera un apostat.
    C'est pour cela que le missionnaire de tous les temps, et surtout les premiers missionnaires qui s'introduisaient dans un pays, tâchaient de se mettre au courant des croyances des païens qu'ils venaient évangéliser. Ils trouvaient là, tantôt une base sur laquelle ils édifiaient leurs instructions, tantôt un motif de controverse. J'ai toujours admiré l'habileté avec laquelle un des premiers missionnaires de l'Annam, le P. de Rhodes, se servit des notions philosophiques familières aux Annamites, pour faire accepter les croyances chrétiennes Son dictionnaire annamite-latin témoigne d'une grande connaissance des croyances et des pratiques religieuses des païens. Plus tard, un autre missionnaire, Mgr Taberd composa1 un ouvrage. Elementa rectoe, rationis, qui dénote aussi une étude approfondie des religions annamites.
    Lorsque j'arrivai en mission, je trouvai un évêque, un missionnaire zélé s'il en fut, qui me répéta plusieurs fois qu'il rêvait de composer un petit manuel où toutes les croyances des Annamites, toutes leurs superstitions, leurs pratiques religieuses, seraient exposées clairement et en détail. Dans sa pensée, cet ouvrage aurait servi de guide aux missionnaires, pour leur montrer comment ils devaient instruire les païens, sur quels points ils devaient faire porter leur effort, quels abus ils devaient déraciner chez les nouveaux chrétiens.
    Car qu'on le veuille ou non, ce n'est pas une instruction de quelques mois si bien faite soit-elle qui enlèvera de l'âme des nouveaux convertis toute croyance aux esprits, aux Génies, à l'influence des Ancêtres. Les croyances reposent, comme assoupies, au fond de l'âme d un païen qui a reçu le baptême. Elles existent même dans beaucoup de vieux chrétiens. Je m'en suis aperçu bien des fois, dans le courant d'une enquête. Tel chrétien, modèle de pratique religieuse, avait parfois recours à une pratique qui sentait le fagot. L'enquête que je faisais en ce moment me faisait découvrir ces défaillances et je me rendais compte que le mal n'était pas individuel.
    Il est doue utile, il est nécessaire pour le missionnaire d'étudier avec soin les croyances des païens. Grâce à la connaissance qu'il aura de leur vie religieuse, il pourra discuter avec eux. Il saura aussi de quel mal souffrent ses chrétiens. Il pourra y porter remède. Plus cette connaissance sera approfondie, plus l'action des missionnaires sera étendue et efficace. Il ne suffit pas de dire à un chrétien : « Ne croyez pas aux esprits et à leur influence ». Il faut préciser. L'esprit d'un revenant n est pas l'esprit de la grande forêt, ou l'esprit des coins obscurs, ou l'esprit de personnes prises par le tigre et qui chevauchent sur son dos, le ramenant à la maison où il a pris une première victime. Pour détruire la croyance à ces divers esprits, il faut se rendre compte de ce qui a causé cette croyance ; les causes sont diverses suivant les cas. Il sera alors facile de réfuter la croyance, en montrant la cause de l'erreur.

    1. Cet ouvrage n'est pas luvre de Mgr Taberd ; il parait avoir été composé en grande partie par M.Alary, missionnaire au Siam, puis au Setchoan et qui mourut le 4 août 1817, directeur du Séminaire des Missions Etrangères ; Mgr Taberd le fit imprimer, peut-être avec quelques retouches.

    Cela est si vrai, que même ceux qui sont opposés, par principe, aux études de ce genre, usent toujours dans leur vie d'apostolat, de la connaissance qu'ils ont acquise, peu à peu, des croyances religieuses des païens au milieu desquels ils se trouvent.
    A tout moment ils réfutent une croyance erronée, ou bien ils essayent de détruire une pratique superstitieuse.
    Qu'ils soient persuadés, que plus le missionnaire comprendra la mentalité religieuse des indigènes, plus il aura d'influence sur eux, et plus il pourra aider ses néophytes à se dépouiller des erreurs du passé.
    Le missionnaire qui s'occupe d'études religieuses fera donc vraiment oeuvre de missionnaire, en ce sens qu'il augmentera ses moyens d'action, et qu'il facilitera à ses compagnons l'accomplissement de leur oeuvre. Il fera oeuvre de missionnaire dans sa mission. Il fera aussi oeuvre de missionnaire même en Europe.
    Quand on a passé dix, vingt ou trente ans dans les pays de mission, on a un peu perdu contact avec l'Europe. Nous travaillons au loin, nous nous réjouissons des conquêtes que fait l'Église autour de nous, dans notre pays d'adoption ; nous nous attristons des obstacles qu'elle rencontre ; nous perdons de vue l'Europe ; nous oublions que là aussi l'Église combat, ou bien, tout en pensant à ces luttes, nous n'entrons pas dans le détail des batailles livrées, nous ne connaissons pas bien quelles armes on emploie contre nous ; de nos jours l'armement des nations européennes change si rapidement !
    En particulier, je crois que peu de missionnaires se rendent compte de l'une des armes les plus modernes, celle dont on attend le plus de résultats ; nos adversaires sont allés la chercher précisément parmi ces peuples que nous évangélisons. La science comparée des religions, cette arme nouvelle, est forgée avec du minerai recueilli dans nos missions. Vous m'accuseriez d'outrecuidance si je m'étendais ici, sur l'usage qu'on en fait.
    Mais ce qu'il est bon de dire et de répéter, c'est que, dans l'oeuvre de défense contre les attaques qui nous viennent de ce côté, la collaboration des missionnaires est d'un grand prix.
    L'organisation de la défense, c'est aux savants catholiques d'Europe, qu'elle incombe. Le missionnaire, à part de rares exceptions, n'est pas fait pour cela. Trop de choses lui manquent. Et, par ailleurs, une autre oeuvre pressante et immédiate l'attend.
    Mais, on commence à s'en apercevoir de tous les côtés à la fois, cette science des religions pèche par la base. Les systèmes, si laborieusement édifiés, et se succédant si rapidement, reposent sur des bases fragiles. On commence à dire que les documents qu'ont utilisés les historiens des religions, recueillis la plupart du temps à la hâte et sans souci d'une grande exactitude, sont, ou faux ou incomplets, ou mal interprétés, ou inutilisables. On commence à se rendre compte de la difficulté qu'il y a à connaître la mentalité des sauvages ou des barbares, à se faire expliquer leurs croyances, à étudier la moindre de leurs cérémonies religieuses. Ce que l'on murmure en Europe, je suis certain que tous les missionnaires qui se sont occupés sur les lieux d'études religieuses, l'ont proclamé depuis longtemps. Ce qui est ici avancé timidement, est pour eux une vérité éclatante. Et cela, il faut le dire bien haut, pour l'instruction de beaucoup.
    Quoi qu'il en soit, par suite de ce jugement porté sur les positions de l'histoire comparée des religions, on réclame des enquêtes plus fouillées, plus complètes, plus exactes. On veut des enquêteurs mieux outillés, qui connaissent parfaitement la langue des indigènes, qui vivent au milieu d'eux, qui aient gagné leur confiance, qui aient pénétré leur mentalité.
    On a, par là-même, désigné les missionnaires.
    Avec ces matériaux, ainsi amassés par des hommes compétents, les savants d'Europe, les missionnaires d'Europe édifieront une oeuvre vraiment scientifique. Et la science comparée des religions, au lieu d'être une arme contre la religion, deviendra une de ces sciences qui ennoblissent l'esprit humain, qui, ou bien sont inoffensives contre l'Eglise, ou bien confirment les croyances chrétiennes. Les missionnaires, en collaborant, suivant leurs faibles moyens, à cette oeuvre, auront fait oeuvre d'apôtres, même en Europe.
    La question peut être examinée à un autre point de vue, un peu plus général.
    Nul n'ignore les attaques dont sont l'objet les missionnaires. On attaque leur personne, on critique surtout leur oeuvre : les missionnaires troublent les consciences, ils sont un danger pour la paix publique ; ils contrecarrent l'oeuvre des fonctionnaires européens ; ils sont les ennemis des colons ; ils font oeuvre anti-européenne ; ils retardent la marche de la civilisation. Que sais-je encore ? Je ne répondrai pas ici à ces accusations. Je constate simplement qu'on nous les adresse.
    Or, nous vivons, en mission, à côté d'administrateurs, de consuls, qui représentent les divers Etats européens. Ces accusations répétées partout produisent contre nous, je ne dirai pas un état d'hostilité de la part des représentants de l'autorité civile, mais une certaine atmosphère de défiance, un état de gêne réciproque.
    On supporte difficilement nos oeuvres, ou du moins la principale. On admet que nous fassions du bien aux malheureux, que nous prodiguions nos soins aux malades et encore, parfois, avec quelles restrictions ! Mais on ne comprend pas que nous convertissions. Encore une fois, je constate le fait. Il est réel en beaucoup d'endroits.
    Ce qu'on admet aussi c'est, que nous étudiions les langues, les moeurs, l'histoire, la religion des peuples au milieu desquels nous vivons. Le culte de l'idole européenne, de la science, s'est répandu aussi dans les pays de missions.
    Le missionnaire a forcément, à un moment ou à l'autre, des rapports avec les représentants de l'autorité, parfois rapports de simple voisinage, souvent rapports plus délicats. Or, j'ai pu remarquer bien des fois que ces rapports sont plus faciles, que les heurts sont atténués, si le missionnaire passe, à tort ou à raison, pour un savant. Il est reçu plus aimablement, la faveur demandée est accordée de meilleure grâce, la question en suspens est terminée d'une manière plus avantageuse ; la marchant lise, dont on se méfie passe sous le couvert de l'étiquette. Les études auxquelles se livre le missionnaire à ses moments libres font qu'on lui pardonne d'accomplir son ministère, et qu'on l'aide même, plus ou moins ouvertement. Encore une fuis, je constate un fait dont le missionnaire doit tenir compte. Nous ne devons rien négliger, je crois, de ce qui facilite l'accomplissement de notre ministère parfois si difficile.
    Et en travaillant ainsi d'une manière que beaucoup considèrent comme désintéressée, nous ne travaillons pas seulement pour notre compte particulier. L'oeuvre des missions en général en acquiert un renom dont tous les missionnaires profitent.
    Je ne m'étendrai pas davantage sur ce point, qui s'éloigne un peu de la question. Mais je devais le mentionner pour faire voir que, de quelque point de vue qu'on envisage la question, le missionnaire qui s'occupe d'études religieuses ne sort pas de sa vocation, mais au contraire fait oeuvre d'apôtre. Quil ne l'oublie jamais, et qu'on ne l'oublie pas non plus ! Ses études seront pour lui une nouvelle occasion de montrer son zèle, et elles le rendront digne de l'estime de ses confrères.
    Je me résume :
    Le missionnaire qui veut faire des observations religieuses doit connaître, et connaître parfaitement la langue du pays où il opère ; il doit se montrer respectueux pour les diverses manifestations du sentiment religieux qu'il étudie, et étudier les faits avec une sympathie mêlée de commisération ; il ne doit pas influencer, ni par voie d'autorité, ni moralement, ceux qu'il interroge, en interprétant tendancieusement leurs réponses. ou en leur faisant dire ce qu'ils n ont pas dit il devra acquérir la confiance des indigènes il sera constamment attentif à l'objet de ses recherches, tirant de chaque catégorie d'indigènes qui l'entourent les renseignements qu'il saura devoir lui fournir plus avantageusement ; il s'observera grandement pour ne pas scandaliser les âmes faibles ; enfin, il sera persuadé qu'en se livrant à ses études, il fait oeuvre de missionnaire augmente ses moyens d'action sur les païens et sur les chrétiens, et fournit des matériaux pour réfuter des objections spécieuses contre la religion chrétienne.
    Les réflexions que j'ai faites en développant ces quelques idées, d'autres les ont faites avant moi ; ce que j'ai dit, d'autres l'ont mieux dit ; mais ce sont des choses qu'il ne faut pas se lasser de répéter. Mou mérite sera de les avoir répétées. Un autre mérite que je revendique c'est que, eu rédigeant ces notes, je me suis toujours souvenu que, missionnaire moi-même, je m'adressais surtout à des missionnaires ou à des amis des missions.
    1913/185-193
    185-193
    Vietnam
    1913
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