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Instructions pratiques pour les missionnaires qui font des observations religieuses 2 (Suite)

Instructions pratiques pour les missionnaires qui font des observations religieuses PAR M. CADIÈRE Missionnaire en Cochinchine Septentrionale. (Suite 1). 1. Voir An. M.-E., no 92, p. 60.
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    Instructions pratiques pour les missionnaires qui font des observations religieuses

    PAR M. CADIÈRE

    Missionnaire en Cochinchine Septentrionale.

    (Suite 1).

    1. Voir An. M.-E., no 92, p. 60.

    QUAND nous étudions un cas, quand nous posons une question à un indigène, soyons neutres, c'est-à-dire n'influençons en rien sa réponse ; les conclusions de notre enquête en seraient viciées. Il est encore une manière d'influencer les réponses de l'indigène que j'appellerai post factum. Quiconque s'est occupé d'histoire religieuse s'est aperçu d'une chose, c'est que, si l'on rencontre parfois des notions claires, des explications nettes et justes, on se heurte aussi à des conceptions vagues, à des idées obscures, à des explications incompréhensibles. Ce qui fait la difficulté des langues extrême-orientales, ce n'est pas la prononciation de certains sons inconnus dans nos langues, ni même la délicatesse de tons qui affecte chaque mot pour en modifier le sens, c'est surtout la logique qui préside à l'arrangement des mots, et à l'expression de la pensée. L'Annamite, pour ne citer que lui, se fait des choses une représentation très différente de la nôtre ; de là il résulte que certaines idées que nous considérons comme essentielles, sont laissées de côté par lui, tandis qu'il exprimera au contraire des idées, des nuances de sens dont nous saisissons à peine Futilité. Apprendre à prononcer l'annamite est difficile, je l'avoue, mais ce n'est pas grande chose, en comparaison de la difficulté que l'on éprouve à penser en annamite. Cette même difficulté qui arrête celui qui étudie la langue annamite, arrêtera aussi celui qui s'occupe de la religion des Annamites. Nous aimons les idées claires, les définitions précises, les divisions logiques ; notre esprit n'est pas satisfait tant qu'il n'a pas saisi la cause, la raison déterminante d'une pratique religieuse, l'objet précis d'une croyance, le sens exact d'un mot ou d'un acte, l'enchaînement logique d'un corps de doctrine. Or, je crois pouvoir dire que tous ces besoins de notre pensée, l'Annamite ne les a pas, ou mieux il en a d'autres. Son esprit est satisfait pleinement là où le nôtre éprouve une véritable souffrance ; il s'arrête, se croyant en pleine possession de la lumière et de la vérité, là où nous nous débattons encore dans l'obscurité et dans l'incertitude. A le juger d'après nos méthodes d'investigation et d'après nos habitudes de penser, on dirait qu'il se plaît dans le vague et qu'il s'arrête au superficiel. Lui, au contraire ne comprend pas notre manie de questionner et de raisonner sur des pointes d'aiguilles. J'ai signalé plus haut une expression appliquée aux ficus verdoyants que l'on plante près de certaines pagodes, et dont je n'ai pu me faire expliquer le sens exact. Je serais long si je voulais citer ici tous les cas semblables ; j'en signalerai seulement quelques-uns. J'ai étudié, dans l'Anthropos, le cas du « mannequin remplaçant ». Lorsque dans une famille une personne tombe malade, c'est que, dit-on, un esprit veut s'emparer de cette personne pour en faire son domestique On fait alors une figure humaine, en papier, et on la brûle ; ce mannequin, transmis ici à l'esprit par l'incinération, est destiné à remplacer la personne malade que l'esprit voulait prendre ; et cette personne échappera à la mort Le verbe dont les Annamites se servent pour indiquer cet échange, est très clair ; il signifie « remplacer, mettre une chose à la place d'une autre ». Mais comment ce remplacement se produit-il ? Est-ce l'âme de la personne malade qui va dans l'autre monde ? Ou bien, est-ce lâme du mannequin ? Ou bien encore, est-ce le mannequin lui-même ? Alors, clans ce cas, puisqu'il a été réduit en cendres, comment ce mannequin détruit peut-il rendre service à l'esprit qui exigeait un domestique ? Le mannequin se change-t-il en une personne agissante ? Qu'est-ce que les Annamites pensent là-dessus ? J'ai interrogé de nombreuses personnes, et de diverses manières ; eh bien, je crois que, sur toutes ces questions, les Annamites ne pensent rien du tout. Ils savent qu'il y a remplacement ; ils croient que, par ce remplacement, l'esprit est apaisé ; cela leur suffit. Ils n'éprouvent aucun besoin, aucune tentation, aucune velléité d'aller plus loin. Nous voudrions approfondir le mystère ; pour eux le mystère n'existe pas.
    J'ai étudié ailleurs le cas des pierres ou buttes magiques que les Annamites dressent devant une habitation ou devant un groupe d'habitations, lorsqu'un fleuve ou simplement un chemin se dirige droit sur cette maison ou sur ce hameau. « Pourquoi placez-vous là cette pierre ? Nous avons peur. Que craignez-vous ? Nous craignons que dam ». Le sens de ce mot est clair ; dam se dit d'un coup porté en avant, coup de poing, coup de lance ; il signifie, par extension, transpercer, se jeter sur quelqu'un, se précipiter contre quelqu'un. Quel est le sujet de ce verbe ? Qui est-ce qui menace de frapper, de transpercer, de se jeter ou de se précipiter contre le village, ou contre la maison ? C'est, il me semble, une question que tout Européen est naturellement porté à faire. « Nous craignons qu'on se précipite » ; cette phrase laconique, que la traduction française augmente de quelques idées encore, car la phrase annamite so dam n'exprime aucun sujet, cette phrase, dis-je, ne satisfait pas un esprit occidental. Nous voulons savoir pourquoi, afin d'éviter l'érosion des rives d'un fleuve, on place une petite pierre en avant du village ; pourquoi, pour échapper aux influences néfastes d'un sentier, on élève une butte en terre minuscule en face d'une maison ? Que craint-on ? Ce n'est pas le fleuve lui-même : une simple pierre n'arrêtera pas l'action des eaux. Ce n'est pas le chemin considéré en lui-même ; est-ce donc ceux qui peuvent arriver par ce chemin ? Mais qui peut arriver par le chemin ? Des ennemis vivants ? Des ennemis surnaturels ? Quel est donc le sujet du verbe dam ? Eh bien, ici encore, je crois que ce verbe n'a pas de sujet. C'est la conclusion qui ressort des questions innombrables que j'ai posées pour résoudre cette difficulté. « Nous craignons un acte de lancer sur nous ». Cette phrase vague est considérée par les Annamites comme la plus claire des explications. Lorsque je tentai de faire préciser la nature de l'ennemi que l'on redoutait ainsi, je vis souvent, sur la figure de l'indigène, se manifester un étonnement qui prouvait que c'était la première fois qu'il avait pensé à pareille chose. Oh ! Cette mine étonnée des indigènes à qui l'on pose une question à laquelle ils n'ont jamais songé ! Que de significations elle a ! Cela veut dire : « Mais, Monsieur, je ne vois pas pourquoi vous me demandez cela ; il me semble que ma réponse a été très claire ; je ne vois pas la difficulté qui vous arrête seriez-vous assez peu intelligent pour ne pas comprendre ce que je vous ai dit ? Ces Européens sont-ils singuliers! » Je vous avouerai que bien souvent je me suis arrête dans mes interrogations, de peur de passer pour un original, ou pour un imbécile. Concluons : Il faut nous résoudre à n'avoir souvent que des explications incomplètes. Toutes nos questions n'aboutiront qu'à une chose, c'est à nous faire constater que l'explication que l'on vient de nous donner, et qui nous paraît incomplète et obscure, satisfait pleinement l'intelligence de l'indigène qui nous l'a donnée. En dehors de là, il ne voit rien. Que ferons-nous dans ce cas ? Le plus sage serait de nous arrêter, nous aussi, et de ne pas aller plus loin. Mais que c'est difficile ! Ce serait même, peut-être, peu scientifique ; car, après tout, la science, telle que nous l'entendons, consiste à expliquer les faits suivant nos méthodes et suivant nos façons de penser. Eh bien ! Allons plus loin, si nous le croyons utile ; mais, de grâce, ne faisons pas dire à l'indigène ce qu'il n'a pas dit. Traçons une ligne de démarcation très visible entre ce que lindigène pense, ce qui ressort nettement et strictement de ses réponses, et les conclusions que nous croyons devoir ajouter. Si nous n'agissons pas avec cette loyauté scientifique, nous influencerons les réponses des indigènes, notre travail perdra de sa valeur. Oh ! Que de travaux d'ethnographie ou d'ethnologie religieuse qui, de ce chef, manquent de sérieux ! Les réponses des indigènes y sont utilisées comme ces anneaux élastiques que l'on étend, que l'on étend encore, et qui finissent par enserrer toute une liasse de paperasses, tout un ensemble de doctrines étrangères à la mentalité de ces indigènes.

    ***

    IV. Quand les charpentiers annamites ont achevé la construction d'une jonque, ils procèdent à la cérémonie dite, « de l'ouverture du cur et de la lumière ». Le maître ouvrier, après les prostrations et les offrandes rituelles, va donner trois coups de scie dans le banc du milieu de la jonque, commençant ainsi le trou par où sera inséré le grand mât. C'est l'ouverture du cur. Il va ensuite à l'avant de la jonque, et sculpte ou peint lui-même entièrement les deux gros yeux que porte toute jonque annamite ; c'est l'ouverture de la lumière : la jonque verra ainsi son chemin et saura éviter les écueils. Je conseille à ceux qui s'occupent d'études religieuses, de commencer toujours leurs recherches par une cérémonie analogue : qu'ils ouvrent le cur des indigènes ; et s'il est inutile d'ouvrir leurs yeux, qu'ils ouvrent leur bouche. Ouvrir la bouche de l'indigène, mon Dieu ! On le peut parfois aisément. Il suffit de quelques sapèques, au besoin d'une piastre, glissées adroitement dans la main du gardien de la pagode. L'appât d'une récompense est ordinairement infaillible. On a tous les renseignements qu'on veut. On a même ceux qu'on ne voudrait pas. Je veux dire par là qu'il faut se méfier. Pour gagner le salaire que vous lui aurez promis, votre indicateur pourra vous raconter ce qu'il sait, et, aussi, ce qu'il ne sait pas, ce qui est, et, en plus, ce qui n'est pas. Donc, sachons nous méfier, au besoin, des gens trop loquaces, si nous les savons intéressés. Ne récusons pas leur témoignage, mais sachons contrôler les renseignements qu'ils nous donnent. Le meilleur moyen d'ouvrir la bouche, c'est encore d'ouvrir le cur. Les questions religieuses sont d'une nature très délicate. D'une façon générale, nous n'affichons pas nos croyances, nous les conservons au-dedans de nous, comme un trésor précieux, comme la source de nos joies les plus vraies, de nos consolations les plus douces. Nous prenons part à une cérémonie religieuse, nous faisons un acte public de religion, mais nous ne laissons rien paraître des sentiments intimes que nous éprouvons dans ces circonstances. Nous en ouvrirons bien avec un ami ; mais si un individu quelconque s'approchait de nous et nous demandai t, à brûle-pourpoint, de lui faire connaître ce que nous éprouvons, nous serions ou complètement muets, ou à tout le moins, fort réservés. Cette réserve, l'indigène est porté à l'observer à notre égard, lorsque nous l'interrogeons sur ses croyances religieuses. Bien plus, c'est un mutisme absolu qu'il est tenté d'offrir à nos interrogations, et, ce mutisme est fondé sur une méfiance fort naturelle, accrue par toutes sortes de raisons. Pour l'indigène, nous sommes l'étranger, l'homme d'une autre race et d'une autre religion, nous sommes celui qui attaque ses dieux, le représentant d'une nation qui a asservi sa patrie, le compatriote d'administrateurs qui exigent des impôts détestés. Toutes ces raisons, d'autres encore qui s'agitent peut-être confusément dans le cerveau de celui que nous interrogeons, font que son cur est fermé, que ses lèvres ne sentr'ouvrent que pour laisser échapper un : non ! De refus, ou un je ne sais pas ! Évasif. Nous devons donc nous efforcer d'ouvrir son cur. C'est, par la confiance que nous y arriverons. Nos enquêtes auront d'autant plus de valeur que nous aurons davantage la confiance des indigènes. Il faut le dire bien haut, cette confiance un étranger, qui arrive dans un village, ne la possède pas. S'il fait une enquête, ou bien on lui dira ce qu'on ne peut pas cacher, ou des choses insignifiantes, ou des choses inexactes, ou bien on ne lui dira rien. Je m'en suis aperçu personnellement bien des fois. Mais, il faut aussi le répéter, le missionnaire est presque toujours un homme qui possède la confiance des indigènes ; un missionnaire n'est jamais un étranger dans les endroits où il passe. Cette confiance, il en jouit personnellement : le missionnaire, à cause de ses fonctions, de la vie qu'il mène, des services qu'il rend, est connu dans la région où il a sa résidence. Petits et grands, riches et pauvres le voient tous les jours, ont des relations avec lui, lui demandent souvent des services. Le missionnaire parle la langue des indigènes, vit de leur vie, aborde tout le monde, il est presque un indigène. Les chrétiens ont confiance en lui, c'est naturel ; mais les payeras partagent aussi cette confiance, c'est un fait indéniable. Même dans les régions éloignées de sa résidence, le missionnaire n'est pas un étranger : il partage la confiance que possèdent ses confrères, ou les chrétiens de la région. Il m'est arrivé bien des fois de faire des recherches, soit au point de vue linguistique, soit au point de vue des études religieuses, dans des provinces où mon nom n'était pas connu. Je trouvais toujours là un missionnaire, tin prêtre indigène, un dignitaire de chrétienté, qui m'accompagnait, qui me donnait tous les renseignements désirables, qui me mettait en relation avec les personnes que je voulais voir, qui me faisait participer à la confiance dont il jouissait auprès des indigènes. Venu seul, tous les curs auraient été fermés, toutes les bouches auraient été muettes ; étant avec un homme en qui on avait confiance, on ne se défiait plus de moi, et on répondait à mes questions. Voilà ce qui fait la supériorité du missionnaire quand il veut bien s'occuper de recherches sur les religions. On a confiance en lui, on lui dit ce qu'on ne dirait pas à un autre. Qu'on me permette de citer ici un fait que j'ai raconté ailleurs1 : Je m'occupais de rechercher les ruines des monuments laissés dans la province de Quang tri par les Chams, les prédécesseurs des Annamites. Partis en barque pour aller faire l'administration pascale dans une paroisse de mon district, nous descendions le fleuve, un de mes confrères et moi. On m'avait signalé, dans le village de Tra Bat, une cuve en pierre. Arrivés en face du village, nous abordons à un des débarcadères. Le chemin nous conduit à une maison d'apparence riche. C'est l'habitation d'un lettré. Les portes sont fermées hermétiquement. A notre approche, nous entendons un grand remue-ménage dans la salle principale. Une servante a dû dire que des Européens s'avançaient, et tout le monde s'est terré dans les chambres de derrière. Nous ne sommes cependant pas des brigands. Nous tenons poliment à l'entrée de la cour, et envoyons un de nos notables chrétiens-qui nous suivent, pour parlementer.

    1. Les Missions Catholiques : A la recherche des ruines Chames, n° 1939, 3 août 1906.

    Un jeune étudiant, le propriétaire de la maison, sort prudemment, puis un autre. Nous exposons-le but de notre visite. Nos hôtes rient de leur peur : « Vous êtes-bien des Français, disent-ils, mais les missionnaires ne sont pas des Français comme les autres ». Vous l'avouerai-je, cette remarque-nous fit plaisir, mais nous attrista en même temps. En tout cas, elle marque bien cette confiance dont jouit le missionnaire, même dans des villages entièrement payens, confiance dont les autres-Européens sont loin de bénéficier. Notre hôte s'excuse de ne pouvoir nous accompagner dans nos recherches ; mais il met à notre disposition un domestique. Nous voilà partis à la recherche de la cuve en pierre laissée, croyais-je, par les Chams. Hélas ! C'était une vulgaire cuve en maçonnerie, prouvant seulement qu'il y avait eu jadis, dans ce jardin, l'habitation d'un riche Annamite. Faut-il renoncer à toute découverte ? Je ne me décourageais pas, et bien m'en prit. Il s'agit d'ouvrir la bouche et le cur du domestique qui nous accompagne. Pour cela ne brusquons pas les choses ! Nous asseyons sur le rebord du bassin ; nous roulons une cigarette ; je donne à mon guide une pincée de tabac. Tout en nous reposant, nous causons. Le guide finit par s'ouvrir, et me dit, non sans un reste d'hésitation : « Père, il y a là-bas, à l'autre bout du village, dans un bosquet, un moulin à décortiquer le riz, en pierre. C'est, luvre des sauvages. Un beau matin, il est sorti de terre, et des buffliers l'ont aperçu » J'avais ce que je cherchais. Nous rendons à l'endroit indiqué, et, je découvre, au pied d'un monceau de briques, ruines d'une ancienne tourchame, un énorme bassin, dans un état de conservation parfaite. Je donnai un large pourboire au guide, pour le récompenser d'avoir eu confiance en moi. Je citerai un autre fait analogue1 : Je m'occupais de recherches sur le culte des pierres en Annam. On m'avait signalé l'existence d'un Génie-Pierre dans le village de Phuong-Son. Le village et la région environnante étaient encore complètement payens. Je pars, par une belle après-midi d'hiver, avec un de mes confrères. Arrivés au village, nous entrons dans une maison d'apparence convenable. C'est justement un des notables du village qui y habite. On s'empresse, on étend une natte neuve sur l'estrade d'honneur, on active avec un éventail le petit feu de char bon pour la cuisson du thé, on cause et je finis par raconter qu'on m'avait dit que dans le village on rendait un culte à un Génie-Pierre, et que nous serions heureux de contempler cette merveille.

    1. Les Missions Catholiques, n° 2211, 20 octobre 1911.

    Oh, Père, que c'est fâcheux ! Cet Esprit, dont le pouvoir surnaturel est très grand, ne se laisse voir qu'aux jours des cérémonies rituelles. Vous pourrez revenir ces jours-là. D'ailleurs le gardien de la pagode est absent, nous n'avons pas la clef ! Etc. etc. Je ne m'étonne pas d'entendre ces réponses. Je les ai déjà entendues bien des fois. Mais je sais ce que cela veut dire. Donc, redoublons de prudence et de diplomatie. La moindre brusquerie, le moindre manque de tact rendraient nos démarches inutiles. Je regrette ostensiblement d'être si mal servi par les circonstances. Tout en nous épongeant, en nous éventant, en fumant des cigarettes, en dégustant le grand bol de thé bouillant qu'on nous apporte, en nous intéressant à la fabrication de deux nasses en bambou qu'un domestique est en train de tresser dans un coin de la maison, nous prenons patience. Le but de notre voyage semble passer au dernier plan. Mais il n'est pas oublié. De temps en temps, je lance une interrogation, ou bien mes interlocuteurs me citent un lambeau de légende concernant le Génie-Pierre. Je n'y fais presque pas attention. Des voisins, des notables du village sont venus peu à peu. On cause de choses et d'autres, de l'état des rivières, du manque d'eau, de la récolte des patates, du nouveau canal que l'administrateur vient de faire creuser dans la région. On s'aperçoit que nous n'avons pas le noir dessein que l'on avait pu supposer tout d'abord. Peu à peu il se trouve que le gardien de la pagode vient justement de revenir chez lui ; on a retrouvé la clef ; la défense de pénétrer dans le sanctuaire n'est pas tellement sévère qu'on voulait bien le dire..... « Eh bien ! Allons voir le Génie-Pierre ». « Mais tout de suite, Père ! » Et nous partons. La partie était gagnée, parce que nous avions su gagner la confiance des indigènes.

    ***

    V. Poursuivant la comparaison commencée, je dirai que, si celui qui fait des recherches religieuses doit ouvrir le cur et la bouche des indigènes, il doit, pour ce qui le regarde, ouvrir ses yeux et ses oreilles, c'est-à-dire qu'il doit être constamment attentif à l'objet de ses recherches. Il m'est arrivé bien des fois, dans mes voyages, de passer près d'endroits intéressants à un point de vue, ou à un autre. Je demandais aux indigènes que je rencontrais sur mon chemin ou dans leur maison : Est ce qu'il y a quelques légendes se rapportant à ce temple ? Le Génie que vous vénérez là, est-ce qu'il a fait sentir son pouvoir par quelques manifestations remarquables? On me répondait : non ! C'est que, ou bien on ne savait rien, ou bien on ne se rappelait pas sur le moment les faits auxquels je faisais allusion, ou bien on ne voulait rien me dire. Bien souvent il arrivera qu'une enquête directe, commencée à brûle-pourpoint, ne produira aucun résultat, non parce qu'il n'y aura rien à recueillir, mais parce que, pour une des multiples raisons que l'ai indiquées au cours de cette étude, les indigènes ne diront rien. Par contre, un mot entendu passant dans une conversation, une allusion, une histoire racontée à propos de toute autre chose, vous mettront sur la voie de remarques intéressantes, amorceront une étude tout à fait nouvelle, seront le point de départ d'une enquête des plus fructueuses. Que l'enquêteur soit donc toujours attentif ! Qu'il saisisse toutes les occasions d'apprendre. Je lui en signalerai quelques-unes : en route, lorsque devant lui ou derrière lui, des files d'indigènes se rendent au marché ; ou bien lorsqu'il passe les bacs en compagnie de nombreux indigènes; en barque lorsque les rameurs causent entre eux en palanquin, lorsque les porteurs charment les longueurs de la route en s'entretenant avec les autres passants ; ou bien lorsqu'il s'arrête dans une auberge pour boire un bol de thé. Qu'il ne néglige aucune des occasions qu'il a d'entendre des indigènes causer librement entre eux, il fera des trouvailles intéressantes. La trouvaille faite, qu'il se hâte d'en prendre note, s'il se défie de sa mémoire, et, arrivé à un certain âge du moins, il faut toujours s'en défier. Que cette note qu'il a prise, il ne la perde pas de vue. Presque toujours, elle ne sera pas une explication complète ; elle se terminera par un point d'interrogation, c'est-à-dire que, quelque soin qu'on ait pris de se faire expliquer, sur le moment, ce qu'on vient d'entendre, il restera toujours quelque obscurité. Que l'enquêteur poursuive son enquête auprès d'autres indigènes. Il ne saurait espérer arriver d'un seul coup à la pleine compréhension d'une question. Tel indigène sait une bribe de vérité, tel autre une autre bribe. L'un vous donnera telle explication d'un fait, un autre expliquera le fait d'une façon différente. Celui-ci vous racontera telle légende ; celui-là une autre ; ou bien le premier vous donnera le commencement d'une légende dont vêtis rencontrerez la fin ailleurs. C'est en glanant de-ci de-là qu'on pourra réunir une sorte de corps de doctrine. Et encore, comme je l'ai dit plus haut, il restera un certain nombre de points obscurs que personne ne vous expliquera. Qu'on le sache bien, ce n'est qu'à la longue, avec de la patience et de l'habileté, en ayant constamment l'esprit en éveil, qu'on pourra étudier avec fruit la religion du pays où l'on est. Et dire cependant que beaucoup de théories à la mode sont basées sur des faits remarqués, pour ainsi dire, en courant ! Il faut, ai-je dit plus haut, gagner la confiance des indigènes ; il faut donc éviter soigneusement ce qui pourrait faire perdre cette confiance que les indigènes ont en nous. J'ai recommandé tout à l'heure de noter à l'instant le renseignement que l'on venait d'obtenir. Il importe souvent de ne pas faire voir que l'on écrit. Revenant un jour d'une fête célébrée dans une des paroisses de mon district, je suivais, à cheval, une route par oit je passais rarement. Je remarque, au milieu des rizières, un bouquet de grands arbres, qui couronnait une légère éminence : « Comment appelez-vous ce bosquet », demandai-je à un paysan : « Père, c'est le con dàng » dàng est un vieux mot cham, dieu, divin, sacré, que les Annamites ont reçu de leurs prédécesseurs, et qu'ils emploient, sans en comprendre le sens, pour désigner les ruines des anciens édifices chams. Je me dirige vers le bosquet. Aussitôt deux ou trois gardiens de buffles accourent. Ils me donnent tous les renseignements que je demande : sur le territoire de quel village est l'emplacement ? Au dire des gens, d'où viennent ces briques ? Quelles légendes ont cours sur ces ruines, quelles cérémonies y pratique-t-on actuellement ? etc. Content des résultats obtenus, je sors un petit carnet et me mets à écrire ce que j'ai entendu. Certainement, la figure de mes petits gardiens de buffles dut changer d'expression, et un air sournois dut remplacer l'air de confiance qui y régnait tout à l'heure. Toujours est-il que je voulus me rendre compte si le socle de la statue que l'on voyait émerger de terre était bien je crois, il serait placé selon les rites. Pour cela il fallait savoir où était le nord. Je demandais aux petits buffliers : « De quel côté le soleil se lève-t-il ? » « Je ne sais pas, Père ». Telle fut la réponse qu'ils me firent aussitôt ; réponse nettement menteuse, car il n'est pas un Annamite des champs qui ne soit parfaitement au courant des phénomènes ordinaires qui se passent dans le ciel. « Allons donc, à ton âge, tu ne sais pas encore de quel côté se lève le soleil ? » « Il se lève par là, Père ! ». Et il m'indiquait la région montagneuse, c'est-à-dire approximativement l'ouest. J'avais sorti trop tôt mon papier et mon crayon. Mes indicateurs, effrayés, ne voulaient plus rien dire, ou me donnaient des renseignements faux. Il est ici une question que j'aurais voulu traiter. Il faut être complet quand on étudie un fait religieux. Malheureusement je dois, sur ce point, reconnaître mon incompétence. Je me suis toujours aperçu, quand j'avais essayé de décrire une cérémonie ou d'étudier un temple, par exemple, que j'avais omis un ou plusieurs détails parfois importants. Je ne parle pas de ces détails qui manquent matériellement dans le cas que l'on étudie et que, par conséquent on est obligé nécessairement de laisser de côté. Je parle de choses arrivées par inadvertance. Je me permets de signaler ce fait aux organisateurs de semaines d'ethnologie religieuse. Il arrive souvent que le missionnaire, par exemple, visite un temple situé dans une région éloignée de sa résidence. Il n'est là qu'en passant, il n'a que quelques heure à consacrer à cette visite. Il faut donc qu'il emploie son temps le mieux possible, il faut qu'il note tout ce qu'il y a à noter, car il ne viendra peut-être plus dans ce temple. S'il a omis quelque chose dans sa description, c'est une Omission irréparable. Ou bien encore, le missionnaire sera témoin d'une cérémonie religieuse. Certaines de ces cérémonies se font à des intervalles éloignés, une fois par an, tous les trois ans, tous les six ans, par exemple. En tout cas, une cérémonie religieuse se compose d'actes assez compliqués, faits en même temps par plusieurs acteurs et accomplis en un temps relativement court. Pour ce cas aussi, il faut que l'enquêteur note tout, très vite, d'une manière complète. C'est difficile, mais la besogne lui serait singulièrement facilitée dans un cas comme dans l'autre, s'il avait à sa disposition un programme, une sorte de guide, qui lui signalerait, d'une façon méthodique et complète, tous les points sur lesquels doit se porter son attention. Il pourrait ainsi agir plus vite, et ne serait pas exposé à omettre, par inadvertance, des détails importants, ou seulement intéressants. Ces programmes, ces questionnaires ont été rédigés déjà, je le sais. Mais je lisais naguère un auteur, M. Boucart, qui en faisait une critique motivée. Il serait bon, peut-être même nécessaire, que la direction des semaines d'ethnologie religieuse confiât à un spécialiste au courant des nouveaux besoins de l'ethnologie et de la science des religions, le soin de rédiger un questionnaire spécialement destiné à guider les efforts des missionnaires. C'est un simple desideratum que j'expose. Je suis certain que, s'il répond vraiment à un besoin général, il en sera tenu compte.
    Lorsque l'attention de l'enquêteur aura été mise en éveil par un mot entendu en passant, ou par la vue d'une pagode, d'un pan de mur, d'une statue, d'un cube entouré d'emblèmes religieux, par toute autre circonstance, comment l'enquête devra-t-elle être poursuivie ? Naturellement par des interrogations. Disons quelques mots des gens qu'il interrogera. Ce sont les chrétiens qu'un missionnaire sera porté à interroger tout d'abord. En Europe, trop souvent, le prêtre ne voit les fidèles qu'à l'église ou dans de rares visites. En mission, il n'en est pas ainsi. Depuis le matin jusqu'assez tard dans la nuit, le missionnaire est constamment en rapport avec les chrétiens de sa paroisse. C'est dans sa maison un va-et-vient ininterrompu d'hommes, d'enfants, de femmes, de dignitaires de chrétientés, qui viennent lui demander un service, lui faire une visite de politesse, lui conter un ennui, lui demander un conseil ou un secours, lui apporter quelques présents, ou simplement causer avec lui pour tuer le temps. Lorsqu'il se déplace, il est toujours accompagné de quelques domestiques ou de quelques chrétiens qui le suivent pour lui faire escorte, ou pour l'importuner encore de leurs demandes. Dans leurs rencontres avec le missionnaire, ces chrétiens parlent de tout et de tous, car, il faut le dire, un visiteur annamite, et, je crois qu'il en est un peu ainsi dans les autres pays de mission, un visiteur annamite, dis-je, ne sait jamais s'en aller. Pour lui, rien de plus agréable que de causer, assis sur une natte, une cigarette à la bouche, la joue gonflée par une juteuse chique de bétel. On peut poser toutes les questions dans ces conditions. Le visiteur sera heureux de trouver une raison de prolonger sa visite. Quel crédit doit-on accorder à ce que raconteront ? Il faut, je crois, distinguer. Quand ils vous énoncent un fait, vous pouvez les croire. Il n'y aura qu'à se précautionner contre les erreurs possibles à tout narrateur quel qu'il soit. Un chrétien vous dira : « Dans tel temple on vénère telle divinité, tel fait merveilleux, les payens croient telle chose. Dans leurs cérémonies religieuses, voilà comment ils agissent ». Il n'y a pas de motif pour mettre en doute la réalité du fait annoncé. Votre informateur aurait pu tout aussi bien vous dire « Hier il a plu. Aujourd'hui il fait soleil ». Ce sont des faits sur lesquels il peut se tromper, mais qu'on doit admettre jusqu'à preuve du contraire. Si on lui demande : « Pourquoi les payens font-ils telle chose ? Que signifie l'emploi de tel objet ? » Cest, un autre genre de questions. S'il faut croire un chrétien qui vous raconte un fait, il faut se méfier de lui lorsqu'il vous donne une explication qu'il a entendue de la bouche d'un payen. Mais elle peut être aussi de son crû, et alors il faut s'en défier, car le chrétien a pu être, en vous la donnant, influencé par ses propres croyances. La religion chrétienne a en effet, importé, en entrant dans le pays, tout un bagage d'idées, des mots, qui sont tout à fait étrangers à la mentalité d'un indigène payen. Le chrétien est tenté, surtout lorsqu'il parle à un missionnaire, de les employer à temps et à contretemps. Il faudra donc contrôler soigneusement l'explication d'un fait religieux qui vous aura été donnée par un chrétien. Ce contrôle regarde l'exactitude de l'explication donnée. Il est un autre contrôle que l'on doit faire, c'est celui des mots employés par un chrétien. Le christianisme a introduis, ai-je dit, des idées étrangères à la mentalité indigène ; or, il arrive souvent que ces idées nouvelles ont été glissées dans des mots anciens préalablement vides, en 'tout ou en partie, de leur sens ordinaire. Cette substitution d'idées, sous un même vocable, s'est faite peu à peu, si on considère l'ensemble de la langue. Elle se fait encore continuellement, si l'on considère la formation religieuse de chaque individu, surtout des nouveaux chrétiens. Mais elle est un fait réel, un fait achevé dans beaucoup de cas. Le même mot a un sens différent, suivant qu'il est employé par un chrétien ou par un payen. Pour ce qui concerne l'Annamite, par exemple, le mot qui, pour un chrétien, signifiera l'âme telle ou à peu près telle que nous la concevons en Europe, aura, pour un payen, un sens beaucoup plus vague, et, en tout cas, ne désignera pas un principe unique de vie. Les mots « thiêng ou thiêng liêng », traduiront, pour un chrétien, l'idée de spiritualité au sens chrétien du mot ; pour un payen, ils exprimeront l'idée de faits extraordinaires produits par une cause surnaturelle invisible. Les « diables et démons », des chrétiens, ne seront pas les « diables et démons » d'un payen. Aux mots auxquels un chrétien attachera une idée de « création ex nihilo », l'esprit d'un payent sera totalement étranger. Les exemples pourraient être multipliés. Pour comprendre un fait religieux ou une croyance payenne, il faut, lorsque le renseignement est donné par un chrétien, peser soigneusement le sens des mots, voir d'abord si le même mot est employé dans les mêmes circonstances par les payens, et si oui, vider complètement ce mot de l'idée chrétienne, pour y substituer l'idée payenne. Ce n'est qu'à cette condition que le renseignement aura sa pleine valeur. Ce double contrôle, d'ailleurs, doit être exercé même pour les renseignements donnés par des payens, car les idées et les mots chrétiens se sont glissés chez eux dans beaucoup d'endroits. Mais, d'ordinaire, on reconnaîtra aisément les cas où un payen énonce des idées, parle un langage qui ne sont pas ses idées, son langage ordinaires. Les idées, tout comme les mots, sont des outils délicats qui demandent à être maniés par quelqu'un qui en a l'habitude. Un chrétien emploiera les mots chrétiens dans les cas où ils doivent être employés ; dans la conversation d'un payen, au contraire, ces mots détonnent souvent, comme une note fausse. Les chrétiens seront donc des documentateurs précieux, parce qu'ils ont une grande confiance dans le missionnaire, et qu'ils disent tout ce qu'ils savent, ce que les payens ont une tendance naturelle à tenir secret. Mais on peut se demander si les chrétiens savent tout ce qui concerne la religion des payens. Non, certes, ils ne savent pas tout. Ils remarquent certains faits, ils recueillent certaines croyances, mais leur connaissance de la religion de leurs compatriotes, reste néanmoins fragmentaire. Je parle ici des chrétiens de longue date, des chrétiens qui le sont de père en fils, surtout des chrétiens appartenant à des villages entièrement convertis. Mais à côté de ceux-là, il y a des fidèles qui sont en rapports constants avec les payens, les médecins, les commerçants et commerçantes qui vont de marché en marché, les familles demeurant au milieu d'une communauté en majorité payenne ; il y a, surtout, les nouveaux convertis. Tous ces chrétiens, les derniers surtout, sont très renseignés sur les superstitions, sur les croyances, sur les pratiques des payens. J'ai parlé des médecins, des commerçants, je dois mentionner aussi les artisans qui vont exercer leur métier dans tous les villages. Le missionnaire pourra recruter parmi eux des collecteurs de faits, des informateurs de profession qui feront, pour son compte, des enquêtes sur tel ou tel point, sur telle ou telle question. Bien dirigée, leur collaboration donnera de précieux renseignements et multipliera l'activité du missionnaire. Ainsi donc, si l'on considère la bonne volonté de l'informateur, les chrétiens ont le premier rang. Mais, si l'on considère l'exactitude de l'information, il faut préférer les payens. Ce sont les payens que le missionnaire interrogera surtout ; c'est parmi eux qu'il fera la plus abondante moisson. Les payens lui donneront non seulement des faits exacts, mais encore des détails précis, des renseignements complets, abstraction faite des cas que j'ai signalés déjà, dans lesquels l'ignorance de la personne interrogée, ou sa mentalité particulière, mettront des bornes à la claire exposition d'un sujet, et, par conséquent, à la compréhension d'une question. Parmi les payens, comme parmi les chrétiens, il y a des gens plus ou moins aptes à donner des renseignements. D'une façon générale, chez les gens du peuple, on trouvera la manifestation sincère, naïve, touchante parfois du sentiment religieux. L'homme du peuple, souvent ne comprend pas. Ne lui demandez donc pas trop d'explications ; mais il pratique sa religion avec foi, avec ardeur. Quand il fait un acte religieux, il sait à quel sentiment il obéit. Chez lui, l'acte n'est pas un rite dénué de sens. Il fait une offrande aux êtres surnaturels, parce qu'il croit en leur puissance, parce qu'il reconnaît leur domaine souverain, parce qu'il espère en obtenir une faveur. C'est donc, chez l'homme du peuple que l'on ira pour se renseigner, si l'on veut connaître à quel mobile obéit le payen qui fait un acte religieux. J'ai remarqué que les femmes sont plus religieuses ordinairement, plus attachées à leurs pratiques, que les hommes. De même les pêcheurs, les gens qui habitent sur la lisière de la grande montagne, ou qui vont travailler dans la forêt sont plus dévots, ou, si l'on veut, plus superstitieux, que les cultivateurs de la plaine. La cause de cet état de choses est facile à apercevoir. Rien de plus incertain que le travail du pêcheur, rien de plus dangereux aussi. Les périls que court le bûcheron, soit de la part des fauves, soit de la part de l'insalubrité de la montagne, ne sont pas moins grands ni moins nombreux. La vie précaire, que mènent ces gens, reporte davantage leurs pensées vers les êtres qu'ils croient planer au-dessus de l'humanité, et dont dépend leur vie et leur bonheur. C'est donc dans ces diverses catégories de payens que l'on fera une abondante collection de faits religieux, surtout de faits magiques, Une autre classe d'informateurs est constituée par les sorciers, par les gardiens de pagode, par les prêtres, lorsqu'il y en a. Pour eux, souvent, la religion est un métier, e le sais ; mais même parmi les sorciers, on rencontre des gens qui opèrent avec foi. Je me souviens d'un gardien de pagode qui me donna des renseignements fort précis sur une pratique curieuse de possession, et qui était, certes, convaincu de la réalité des faits qu'il me racontait. Ce qui rend précieux les renseignements donnés, par cette classe d'informateurs, c'est qu'ils connaissent, je dirai, en employant un terme familier, tous les trucs du métier. Ils savent, par le menu, tous les détails d'une cérémonie, tous les noms des génies vénérés dans la pagode, leurs attributions, les légendes qui circulent à leur sujet. Si l'on parvient à gagner leur confiance, on aura bientôt des monceaux de documents certains, exacts, précis, circonstanciés. Les lettrés, les savants, eux, vous donneront les explications des faits ; ils vous indiqueront pourquoi on fait telle cérémonie ; ils vous feront voir le bien fondé de telle croyance ; ils vous donneront le sens d'un mot. Ces renseignements ont leur prix. Mais il faut les contrôler. Un lettré, souvent, affecte de ne pas penser comme tout le monde. Il sera enclin à chercher une explication alambiquée, subtile, qui souvent, n'expliquera rien, ou compliquera l'étude d'une question. Surtout il ne voudra pas qu'il soit dit qu'il est resté sans réponse à. une interrogation. Sa vanité, sa réputation de savant y est engagée. Il vous donnera une explication forgée sur le moment et qui, par conséquent, n'aura pas grande valeur. J'ai dit, plus haut, qu'il ne faut pas trop demander d'explications à l'homme du peuple. Je dois corriger ce que cette assertion a de trop rigoureux. C'est chez l'homme du peuple, chez le bon paysan, que l'on aura souvent l'explication d'un fait le plus simple, le plus vrai, le plus commun. Il ne faut pas s'étonner de voir un fait expliqué de diverses manières suivant les gens que l'on consulte. Cela prouve tout simplement que l'esprit humain, suivant les hommes, suivant les circonstances, envisage différemment une même chose. Et le phénomène que nous remarquons aujourd'hui a dû se produire jadis, de sorte qu'il me semble bien osé de vouloir donner, comme on le fait souvent, une explication unique d'un fait que l'on remarque chez plusieurs peuples, en divers points du globe. Mais je m'écarte de mon sujet. Disons, pour terminer cette question, que, lorsque l'enquêteur se trouve ainsi en face de plusieurs explications, il ferait une faute contre la probité scientifique en n'en retenant qu'une, celle qui lui paraîtrait la plus raisonnable. Il doit les mentionner tous, quelques ridicules qu'il les trouve. Peut-être, parmi celles qu'il est porté à dédaigner, se trouve la vraie. En tout cas, il me semble que l'on doit toujours indiquer quelles sont les personnes auprès desquelles on a recueilli les renseignements obtenus. C'est comme une sorte d'estampille, qui assure la valeur de la marchandise. Le lecteur ou les savants qui utiliseront les matériaux réunis par l'enquêteur, sauront quel est le degré de certitude, selon les circonstances, d'un renseignement fourni par un chrétien ancien ou jeune dans la foi, ou par un payen, homme du peuple, lettré ou professionnel de la religion. Mais je m'aperçois que, en énumérant les personnes que le missionnaire peut interroger, j'oublie les confrères du missionnaire. Est-ce qu'ils n'auraient rien, à nous apprendre sur les matières qui nous intéressent ? Je me souviens de l'admiration que témoignait un grand publiciste de Paris, pour les connaissances variées des missionnaires: « Vous savez tout sur l'IndoChine, me disait-il, depuis les intrigues du palais royal, les curriculum vite des grands mandarins du royaume, jusqu'au prix d'un régime de bananes sur les marchés, suivant les saisons ; tout vous est connu. Oh ! Quel livre intéressant vous feriez sur l'IndoChine, si vous mettiez vos connaissances en commun ». De fait les missionnaires, les vieux missionnaires surtout, sont des puits de vérités, des mines de renseignements. Mais, pour profiter de leur expérience, il faut, parfois, user de politique. Et puis, les uns savent une chose, les autres en savent une autre. Celui-ci sait d'une manière, celui-là d'une autre. Un vieux missionnaire que j'interrogeais, sur des faits linguistiques, me disait : « Interrogez-moi sur la manière dont on dit, en annamite, telle ou telle chose ; mais, de grâce, ne me demandez pas la raison pour laquelle on emploie telle tournure plutôt que telle autre ». Un autre de mes confrères, au contraire, à une grande pratique de la langue joignait la connaissance raisonnée des lois qui régissent la langue. Quand je lui posais une question, je voyais tout de suite un homme qui avait été arrêté par la même difficulté, et qui l'avait résolue. De même, tous les missionnaires ont une connaissance plus ou moins étendue, plus ou moins raisonnée des faits religieux. Ils feront volontiers part de ce qu'ils savent à celui des confrères qu'ils verront s'intéresser à ces questions. De plus, les missionnaires possèdent sur la plupart des indigènes un grand avantage : ils ont exercé le ministère dans des régions parfois très éloignées les unes des autres. Telle pratique, telle croyance, sur lesquelles on les consultera, leur rappellera une cérémonie, une croyance qu'ils ont observées ailleurs. On pourra, de la sorte, étendre considérablement son champ d'action, ou noter des variantes intéressantes d'un même fait religieux. Les missionnaires avec lesquels on ne peut s'aboucher de vive voix pourraient aussi être mis à contribution. Dans le cours de mes recherches sur les dialectes annamites, par deux fois, j'ai envoyé à mes confrères des diverses régions de langue annamite, une sorte de circulaire, dans laquelle je leur exposais l'objet de mes études et les renseignements que j'attendais d'eux. En ces deux circonstances, je me fais un plaisir de le reconnaître, je reçus des réponses. Elles ne furent pas nombreuses, mais quelques-unes étaient d'une richesse de données, d'une précision et d'une clarté d'exposition vraiment remarquables. L'une surtout, qui émanait d'un prêtre annamite, fit mon admiration. La première fois, j'avais envoyé ma circulaire indistinctement un peu à tout le monde. La, seconde fois, je l'adressai aux vicaires apostoliques, les priant de la distribuer à ceux de leurs missionnaires qu'ils jugeraient les plus aptes à me rendre le service demandé. Je crois que la seconde méthode est la meilleure. Comme je l'ai dit, les missionnaires savent beaucoup de choses, mais, c'est un fait reconnu, ils ont toutes les peines du monde à mettre, par écrit, ce qu'ils savent. Ce n'est pas, un effet de la paresse ou d'une certaine indifférence ; les causes de cette sorte d'inertie épistolaire dont sont atteints les missionnaires sont plus complexes. Elles sont même indéfinissables. C'est une sorte de disposition subconsciente, qui fait qu'on n'a jamais le temps de faire une lettre, même urgente, et qu'on renvoie toujours au prochain courtier. Croyez-moi, je souffre, par intermittence du même mal. Par conséquent, quand on croira devoir consulter le missionnaire d'une mission voisine, il vaut mieux se renseigner d'abord, et écrire à ceux surtout qui n'ont pas trop horreur de la plume.
    1913/130-145
    130-145
    Vietnam
    1913
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