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Instructions pratiques pour les missionnaires qui font des observations religieuses 1

Instructions pratiques pour les missionnaires qui font des observations religieuses PAR M. CADIÈRE Missionnaire en Cochinchine Septentrionale.
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    Instructions pratiques pour les missionnaires qui font des observations religieuses

    PAR M. CADIÈRE

    Missionnaire en Cochinchine Septentrionale.

    Aux réunions qui, sous le nom de Semaine d'Ethnologie, se sont tenues à Louvain au mois d'août 1912, un de nos missionnaires, M. Cadière, a lu un rapport très remarquable et très remarqué sur la méthode scientifique de faire des observations religieuses. Ce travail, qui peut être fort utile à quelques-uns de nos missionnaires, a entièrement sa place dans nos Annales, quoiqu'il ne soit pas absolument dans la note ordinaire des lettres et des articles que nous publions. Aussi n'avons-nous pas hésité à l'insérer, persuadé que nos lecteurs en apprécieront la haute portée comme l'ont fait les Congressistes de Louvain.

    LE missionnaire, qui peut étudier la religion du peuple au milieu duquel il vit, doit : 1° employer une méthode d'investigation ; 2° faire preuve de certaines qualités, éviter certains défauts, d'ordre purement pratique. Pour ce qui regarde la méthode, il ne suffit pas d'en avoir une, il est nécessaire de l'employer comme il faut ; l'industrie moderne produit des machines d'une précision admirable pour travailler le bois ou le fer, pour tisser les étoffes ; avec elles, un ouvrier habile produit des merveilles, mais un mauvais ouvrier ne saura jamais s'en servir. Récemment je visitais, à Lyon, l'école de tissage pour la soie. Je possède, dans ma paroisse, un couvent de religieuses annamites qui fabriquent beaucoup de soierie ; j'aurais désiré, à la fois, perfectionner leurs produits et simplifier leur travail. Je vis donc, à Lyon, des machines merveilleuses faisant rapidement un travail irréprochable. Mais il m'aurait fallu plusieurs mois d'apprentissage pour apprendre à m'en servir. De retour en Annam, j'aurais du, à peine formé moi-même, former à mon tour des élèves ; le travail dépassait mes forces. Il en est de même pour les travaux intellectuels ; une méthode de travail, un instrument de travail, comme on dit si justement, ne donnera des résultats sérieux, que si on s'en sert comme il faut. Sous ce rapport, jai quelque expérience. C'est de cette expérience que je voudrais aujourd'hui vous faire profiter. Je vous dirai simplement les fautes que j'ai commises, et que je commets encore parfois.

    ***

    I Une des conditions, je dirai absolument indispensable pour faire des études d'histoire religieuse, c'est de savoir la langue du pays, et de la savoir à fond. J'ai connu des gens intelligents, travailleurs, ayant reçu en France une formation supérieure, étant en possession d'une méthode de travail excellente, qui, arrivés en IndoChine, ne sachant pas un mot d'annamite, ou sachant à peine dire quelques phrases stéréotypées avec leur personnel, se livraient à des recherches sur la religion des Annamites, et même, publiaient des études sur certains points de cette religion. Ces gens-là, n'ai-je pas le droit de me défier beaucoup de leurs travaux ? Quelle que soit la méthode avec laquelle ils ont conduit leur enquête, leurs conclusions seront toujours caduques. Soit qu'ils interrogent eux-mêmes des indigènes, soit qu'ils se servent d'un interprète, les résultats seront toujours incertains. A la question qu'ils posent, le paysan annamite répond toujours « ya ! », Ce qui est parfois le signe de l'affirmation, mais, le plus souvent, est la réponse respectueuse de l'inférieur au supérieur. Cela peut signifier oui ; mais aussi : je n'ai pas compris ; ou : je ne sais pas ce que vous me demandez. Supposons un degré de connaissance de l'annamite un peu supérieur : les chances d'erreurs ne sont pas encore écartées. Il est simple, partant facile, de demander à un Annamite de nous servir un bol de thé, ou de nous vendre un poulet ou du riz ; on peut aussi assez facilement lui demander par où il faut passer pour se rendre à tel ou tel endroit ; ce sont des idées très peu compliquées ; mais il est des questions plus complexes. Un administrateur qui dirige, en employant la langue annamite, sa domesticité ou ses porteurs, peut être incapable, quand il se déplace, de suivre la discussion d'un procès. Les questions religieuses sont plus délicates encore. Il faut pour se rendre compte des nuances du sentiment religieux, connaître les nuances de la langue. Pour connaître exactement l'objet d'une croyance, il faut comprendre pleinement le sens des mots qui expriment cette croyance. Pour pénétrer dans les replis de la conscience religieuse, il faut, avec netteté, mais aussi avec beaucoup de tact, poser de nombreuses questions que quelqu'un qui balbutie l'annamite ne peut poser.
    Mais, dira-t-on, on a le secours de l'interprète. Oh ! Méfiez-vous de l'interprète ! Une des plaies des diverses administrations coloniales, c'est l'interprète. Tout le monde le reconnaît en théorie ; en pratique, c'est autre chose ; on dirait que c'est un mal nécessaire. Mais laissons de côté le point de vue administratif. Au point de vue qui nous occupe, le rôle de l'interprète est aussi néfaste. Vous êtes maître de votre pensée, vous savez ce que vous voulez demander ; mais il n'en est pas de même de l'interprète, du moins dans la plupart des cas. Il y a bien des nuances de votre pensée qui lui échappent. Il ne traduira donc pas exactement ce que vous lui avez dit, d'où inexactitude ou imprécision dans les réponses, lesquelles réponses seront elles-mêmes traduites plus ou moins exactement en français. Double cause d'erreurs ou d'imprécision. L'interprète pourra influencer la réponse par la manière dont il posera la question ; lui-même pourra influencer la marche générale de votre enquête. Cette question d'influence est d'une grande importance. Je l'ai remarqué bien des fois dans des questions d'ordre administratif.
    Les débats tournent en faveur de l'une ou de l'autre des deux parties, suivant la manière dont l'interprète traduit les questions que l'Administrateur lui ordonne de faire. Je ne parle pas de traduction matériellement inexacte ; je ne fais allusion qu'à des réticences, qu'à des nuances presque insaisissables de sens, qu'à un mot presque synonyme employé pour un autre, qu'à un air de sévérité et de reproche, ou de bonté, ou d'encouragement, employé à propos, et qui ferme la bouche de l'interlocuteur, ou, au contraire, le pousse à dire tout ce qu'il sait. Dans les questions administratives, le résultat de cette intervention de l'interprète sera la condamnation d'un innocent, l'acquittement d'un criminel. Dans les questions qui nous occupent, le résultat sera moins grave ; mais l'enquête pourra être complètement faussée. Si l'interprète a une fois compris, et ils sont tous assez fins pour le comprendre, que vous avez des idées préconçues, que vous voudriez bien que telle chose soit, soyez assuré que telle chose sera. Il s'arrangera pour que toutes les réponses s'harmonisent avec votre système préconçu. Pour faire des observations religieuses, il faut donc savoir la langue, et il faut la bien savoir. Je n'ai bien compris la notion que les Annamites se faisaient des âmes qu'ils supposent comme cause des diverses opérations du composé humain, que lorsque mes études sur la phonétique de la langue annamite m'ont fait voir que le mot signifiant, « principes vitaux inférieurs, » était apparenté, ainsi que le mot qui désigne les principes vitaux inférieurs, à toute une famille de mots,1 qui signifient haleine, souffle, vapeur, émanation, influence. Mais il y aura toujours des notions qui vous échapperont, parce que les mots qui les rendent ont une signification ondoyante, un sens peu précis. Demandant un jour au mandarin, directeur de l'enseignement dans la province où je résidais, pour quelle raison, devant les pagodes consacrées aux cinq éléments, on plante presque toujours une même espèce d'arbre sorte de ficus, il me répondit par une phrase composée de deux mots sino annamites, dont je ne voyais pas bien le sens. Fallait-il traduire : cet arbre renferme « l'esprit de vie, une énergie vitale », ou bien : cet arbre « donne naissance à un esprit à un souffle, à une énergie » ?
    Je voulus faire préciser le sens que le haut mandarin avait eu en vue ; j'y perdis, non pas mon latin, mais mon annamite et mon chinois. Depuis j'ai essayé de me faire expliquer cette phrase, que je considère comme importante, pour comprendre le culte de certains arbres en Annam ; j'ai interrogée des paysans et des lettrés, des mandarins, des bonzes, des gardiens de pagode, et je suis toujours à la recherche d'une explication satisfaisante. Mais je reviendrai plus loin sur ce point des croyances religieuses qu'il faut se résoudre, avec regret, à laisser dans un certain vague.

    ***

    II. La condition dont je viens de parler, connaître, et connaître parfaitement la langue du pays où on se trouve, est d'ordre intellectuel. Il y a une autre règle, d'ordre moral celle-ci, que devra observer celui qui s'occupe d'études religieuses : il devra être respectueux pour les diverses manifestations du sentiment religieux qu'il étudie. Certains seront peut-être surpris d'entendre un missionnaire émettre cette proposition. Je dois donc tout d'abord préciser le sens de mes paroles.

    1. Le manuscrit porte les mots annamites, malheureusement nous ne possédons pas les caractères nécessaires pour les imprimer.

    Quand je demande du respect pour les religions non chrétiennes, je n'entends pas que l'on puisse se permettre le moindre acte qui pourrait être interprété comme un signe d'adhésion à la religion que l'on étudie. Un chrétien qui, visitant une pagode, se permettrait, pour se concilier les bonnes grâces du gardien, d'offrir un bâtonnet d'encens à l'idole, ferait une action grandement répréhensible. Le missionnaire, sur ce point, doit se surveiller bien plus sévèrement qu'un laïque, surtout s'il est accompagné de chrétiens. Je ne parle donc ici que d'actes de respect purement civil, ne donnant lieu à aucune équivoque, ne pouvant causer aucun scandale. Ce respect des croyances d'autrui, tel que je l'entends, est grandement utile, indispensable même au missionnaire, non seulement s'il veut simplement étudier la religion des payens qui l'entourent, mais encore s'il veut convertir ceux-ci. Ce n'est pas en méprisant ouvertement les pratiques religieuses, qu'il gagnera les coeurs et provoquera l'adhésion des volontés. Même quand il aborde les discussions religieuses au point de vue de l'apostolat, le missionnaire doit, je crois, se montrer respectueux des manifestations de sentiments religieux qu'il n'approuve pas, mais qui, étant sincères, sont, par là même, dignes de respect. Donc, en étudiant une religion, on respectera les lieux consacrés au culte. De même qu'on enlève son chapeau en entrant chez son hôte, on peut, sans scandale, se découvrir quand on pénètre dans une pagode. Jeter sa cigarette à la porte, mettre sa pipe dans sa poche, ne sont pas des actes qui seront mal interprétés par les chrétiens, s'il s'en trouve là, et par contre, ils vous gagnent la sympathie des payens. En examinant une statue religieuse, il y a plusieurs manières de soulever les voiles qui la couvrent. On peut le faire soi-même, sans hâte ni irrévérence, avec cette gravité presque religieuse que les Extrêmes Orientaux prisent tant. Bien mieux, on priera le gardien de la pagode de s'acquitter de ce soin. S'il croit, avant de le faire, devoir allumer un bâtonnet d'encens, on fera semblant de ne pas le remarquer ; s'il s'incline devant l'idole, on ne se croira pas obligé de l'imiter ; car c'est un acte qui dépasserait notablement ce respect que je demande chez le visiteur d'une pagode. Si, en copiant l'inscription d'un panneau laqué, on remarque une belle sentence morale, on pourra en faire remarquer la noblesse et l'élévation, en ajoutant que la religion chrétienne en renferme de plus belles encore. Si, dans le courant de la visite, on vous arrête devant une niche fermée qu'on ne veut pas vous ouvrir, ou devant une statue voilée, qu'on ne veut pas découvrir, on se gardera bien d'ouvrir la niche de force, d'enlever soi-même le voile d'autorité ; ce serait s'attirer, peut-être, des histoires très ennuyeuses et interminables. A tout le moins, on fermerait la bouche à ses guides, dont on ne pourrait plus espérer la moindre explication, et on jetterait dans l'âme de ceux qui vous entourent des germes de haine et de mépris, dont la religion en général se ressentirait. On n'insistera pas ; on passera son chemin, en ayant l'air de respecter la défense qu'on vous fait. Avec un peu d'habileté, il vous sera facile, au bout de quelque temps, soit en feignant un grand respect, soit en promettant un pourboire un peu important, d'arriver au but que vous vous proposez d'atteindre ; toutes les portes s'ouvriront, tous les voiles tomberont.
    On sera respectueux des croyances dans les personnes. Le missionnaire, qui s'occupe d'histoire de religion, est exposé à entendre raconter les histoires les plus singulières, les explications les plus baroques, les croyances les plus bizarres. Qu'il écoute tout avec une curiosité intéressée. Qu'il imite le médecin qui, dans une visite, fait causer le malade, provoque des explications, ne l'arrête jamais, ne le contredit jamais, même lorsque celui-ci raconte des souffrances imaginaires, ou se trompe dans les détails qu'il donne et dans les conclusions qu'il tire sur son état. Il ne doit jamais oublier que les croyances qu'on lui expose sont sincères, qu'elles sont des ma infestations, bien qu'erronées, d'un des sentiments les plus nobles de l'humanité, le sentiment religieux, et qu'à ce double titre, elles ont droit au respect. Donc jamais de critiques, de moqueries malveillantes ; sans parler de l'effet moral qu'elles produiraient, elles arrêteraient net l'enquête. Votre interlocuteur saisi de honte ou blessé dans le plus vif de ses sentiments ne dirait plus rien, ou ne répondrait qu'avec ennui et dégoût à vos questions.
    Ce respect des croyances doit se manifester par le choix des mots que l'on emploie. Il y a des langues qui emploient pour désigner les êtres surnaturels, ou les actes religieux, certaines expressions emphatiques ou nobles. En annam, par exemple, un esprit sera toujours désigné par un payen par le mot « ong » « Monsieur », ou « ngai » « Lui », pronom emphatique, sans parler du mot spécifique « than », « génie ». Un chrétien, au contraire, emploiera volontiers, surtout devant le missionnaire, le pronom méprisant des inférieurs, «han», ou « no ». Si l'on parle avec un payen et qu'on veuille obtenir de lui des explications sur ses croyances, qu'on se garde bien d'employer le pronom méprisant. En parlant avec respect, on se conciliera la sympathie de son interlocuteur sous tous les points de vue, et, par ailleurs, on ne scandalisera pas les chrétiens qui pourraient assister à l'entretien, car eux-mêmes emploient souvent, en causant avec des payens, les pronoms nobles.
    Je sais bien que le conseil que je donne là est d'une application parfois délicate. Le missionnaire n'est pas seulement un savant qui collectionne les phénomènes religieux, il n'est pas un dilettante qui accueille indistinctement toutes les manifestations de la piété des payens ; il est aussi un prêtre qui souffre de voir ses semblables dans l'erreur ; il est un apôtre qui veut conquérir des âmes à son Dieu. Que faire alors, avec un payen de bonne foi qui lui raconte ses croyances? Je l'ai dit plus haut : qu'il imite le médecin qui fait causer le malade, puis rédige une ordonnance en quelques mots. Il devra donc pousser son enquête, au point de vue scientifique, en évitant de formuler le moindre signe de mépris ou de moquerie ; puis, à la fin de la conversation, s'il le juge nécessaire ou simplement utile, il pourra en quelques mots, exposer sa croyance à lui, et faire voir la puérilité ou la fausseté de la croyance qu'on vient de lui exposer. En ce faisant, il aura peut-être déposé dans le coeur de celui qui l'écoute, un germe de salut qui, se développant peu à peu, sous l'influence de la grâce, amènera, au moment propice, la conversion d'une âme ; il aura indiqué au malade le remède surnaturel qui est de nature à le guérir ; il aura fait son devoir. Mais qu'on le sache, la guérison sera d'autant plus assurée, que le médecin aura fait preuve de plus de respect pour le malade.
    J'allai visiter un jour, en compagnie d'un confrère, la statue brahme du village de M. Xuyen. Nous pénétrons dans l'enclos de la pagode et nous nous dirigeons vers la maison du gardien. Un enfant de dix à douze ans qui y était, se sauve à toutes jambes, en nous apercevant ; nous l'appelons, ce lui est une raison de courir plus vite. Nous attendons quelques instants ; personne ne vient. Nous décidons à entrer dans la pagode dont la porte s'ouvre en face de nous, et nous examinons la statue. Cependant nous avons entendu la crécelle du village que l'on frappe à coups redoublés. Il se passe sans doute quelque chose de grave dans le pays. Nous entendons du bruit en dehors de la pagode ; des voix discutent et s'interpellent. C'est le commandant du relai de poste, son adjoint, le chef du village, d'autres notables, qui se sont assemblés et viennent voir qui a osé pénétrer dans le temple de la déesse vénérée. Nous sortons. Mon confrère est fort connu dans la région ; le commandant du relais de poste fut même son obligé, dans une circonstance délicate, et il lui devait d'être resté en charge. On s'explique. Le gamin qui s'était sauvé et avait donné l'alarme à contretemps, est tancé vertement. On s'assied dans la maison du gardien et l'on se met à causer sur la statue au pouvoir merveilleux.
    En moi-même je me réjouissais de ce que l'histoire se fût terminée d'une façon si heureuse. Nous avions, en une certaine façon, manqué de respect envers la déesse, en pénétrant dans son temple sans autorisation ; nous avions commis une imprudence qui aurait pu, en d'autres circonstances, nous attirer une histoire épineuse ; en tout cas, elle aurait pu rendre infructueuse l'enquête que nous poursuivions.

    ***

    III. Une troisième condition pour faire des études sur les religions étrangères d'une façon vraiment utile et profitable, c'est de ne pas influencer la réponse de ceux qui vous donnent des renseignements. On me permettra, ici encore, de citer des faits qui me sont personnels. Je m'étais proposé de faire, dans la province de Quangtri, quelques recherches sur l'histoire locale. Je crus que j'aurais grand avantage à m'adresser à l'Administrateur, chef de la province. C'était un homme intelligent, actif, qui comprit l'utilité de mes recherches et se mit à ma disposition. Il adressa à tous les villages une circulaire qui contenait un questionnaire assez court, mais très clair, que j'avais dressé. Les villages répondirent une première fois. L'administrateur me déclara que les réponses étaient absolument nulles sous tous les points de vue. Il lança une nouvelle circulaire, donnant des explications plus détaillées. Les réponses des villages arrivèrent plus volumineuses, mais tout aussi nulles au point de vue scientifique. Je demandais, par exemple, s'il y avait dans le territoire du village des monuments anciens ; dans les réponses on ne signalait même pas les vestiges, que je connaissais par ailleurs. A d'autres questions on répondait par un « oui », ou par un « non », ou par un : « Je ne sais pas», prudent.
    J'ai dans un coin de ma bibliothèque un amas de paperasses munies du sceau des villages, contresignées du sceau des mandarins régionaux, du grand sceau des mandarins provinciaux, et enfin du cabinet du Résident de France. Cela forme un ballot respectable comme volume ; comme valeur scientifique, c'est absolument nul. J'ajouterai que chaque fois que les villages avaient rédigé leur réponse, les notables avaient dû se réunir et délibérer, qu'on avait dû acheter le papier et l'encre nécessaires, que le maire avait dû se rendre, aux frais de la commune, auprès des mandarins régionaux, avec des présents en argent ou en espèces ; que dans un village, au moins, cette enquête avait donné naissance à un procès de préséance fort long et dispendieux pour les deux parties. J'avais été cause que les villages de la province avaient fait des dépenses dont l'ensemble représentait une somme assez importante, et tout cela sans résultat appréciable. Le même fait m'était arrivé, mais avec des résultats négatifs moins prononcés, et sans que j'eusse occasionné aux habitants des dépenses exagérées, dans une autre province où je voulais connaître le nom vulgaire de tous les villages. Concluons que l'on obtiendra difficilement je dirai même il est presque impossible d'obtenir des résultats sérieux par la voie administrative. Pour un Annamite du peuple, je ne sais pas si l'on doit généraliser la proposition et l'appliquer aux divers peuples dune civilisation autre que la nôtre, pour un Annamite, dis-je, tout ce qui est administratif sent le fagot. L'administration s'occupe principalement de réprimer les délits et de recueillir l'impôt ; si le mandarin vous demande soit le nom d'un « Génie », soit les traditions qui concernent un vieux monument, ou toute autre question qui paraît inoffensive au premier abord, méfiez-vous ! Il y a quelque anguille sous roche ; c'est un nouvel impôt qu'on prépare ; ou bien, c'est quelque crime que l'on veut découvrir. Méfions-nous ! Donc, ou bien l'on ne répondra rien, ou bien on répondra par un oui, ou par un non ; en tout cas, en employant le moins de mots possible ; ou bien, si l'on a intérêt à répondre, on répondra tout ce qui viendra à l'esprit, sans s'inquiéter des choses. Un travail basé sur de pareils fondements n'aurait pas grande valeur ; et cependant les journaux de l'IndoChine m'apprenaient naguère qu'un administrateur avait envoyé, de la grande province où il réside, une circulaire comprenant plusieurs centaines de questions, dont beaucoup très difficiles, très délicates, ou sortant du cadre de la mentalité annamite. Chaque village devait fournir, coûte que coûte, une réponse de tant de dizaines ou de centaines de pages. Les villages qui n'auraient pas le nombre voulu de pages seraient condamnés à une amende assez élevée, ou seraient passibles de peines disciplinaires. Celte affaire semble avoir fait couler beaucoup d'encre. Je dirai seulement ici que pour concevoir des projets pareils, il faut être jeune, c'est à dire avoir du courage et de la bonne volonté, mais aussi être inexpérimenté des choses annamites.
    On peut donc influencer l'indigène d'une manière que j'appellerai physique, quand on a la force : on donne un ordre, on fait une menace. On peut aussi l'influencer moralement. Je m'explique : « Y a-t-il des apparitions d'esprits dans ce village ? » Voilà une phrase interrogative neutre. « Il y a des gens assez naïfs pour croire qu'il y a ici des apparitions d'esprits ; tu n'y crois pas, toi au moins ? » Voilà un indigène qui répondra vivement non, quand bien même il aurait cru voir un fantôme la nuit précédente. La manière dont on pose la question peut influencer plus ou moins, on le voit par les exemples que je viens de donner, celui que l'on interroge. Ce ne sont pas seulement les mots dont on se sert, les idées que l'on exprime, mais même et surtout l'air avec lequel on pose la question qui détermine la réponse.
    Pour poser les questions d'une manière que j'ai qualifiée de neutre, c'est-à-dire qui n'incite pas les indigènes à répondre oui plutôt que non, mais à répondre suivant la réalité des choses, il faut être soi-même absolument désintéressé. Or, il arrive que l'on a parfois un certain intérêt à entendre répondre d'une façon plutôt que d'une autre à la question que l'on a posée. On a souvent reproché aux missionnaires, qui s'occupent de linguistique ou de sciences religieuses, leur manque de préparation. Les reproches qu'on leur adresse sont, je l'avoue, très souvent fondés en raison ; mais les missionnaires sont en droit d'adresser des reproches tout aussi justes aux savants qui ont reçu une préparation scientifique sérieuse. Qui dit préparation scientifique dit méthode : on poursuivra une enquête d'une façon plus méthodique, plus rationnelle, que le missionnaire qui n'aura pas eu cette formation ; mais qui dit préparation scientifique dit aussi système ; et voilà le danger. On quitte l'école avec un système préconçu que l'on a ordinairement emprunté au maître ; par conséquent, les faits que l'on étudiera devront tous, bon gré mal gré, rentrer dans ce système, et on essayera de les y faire tous rentrer. On fera une enquête avec la volonté arrêtée que les conclusions rentrent dans les cadres du système. On voit combien une enquête menée dans ces conditions laisse à désirer. Mais, me dira-t-on, celui qui a été formé à une bonne méthode de travail échappera à ce danger, car un des points essentiels d'une bonne méthode consiste précisément à étudier les faits objectivement, sans se laisser influencer par un système préconçu. Cela c'est la théorie. Mais que la pratique en est difficile ! En pratique, celui qui admet que la religion est un fait purement sociologique, sera tenté de faire rentrer dans le cadre de son système, même les arbres que les Annamites plantent auprès d'un lieu consacré pour y mettre quelque ombrage. Celui qui est convaincu que l'idée d'un Maître Souverain de la destinée humaine et de l'Univers tout entier est un produit tout à fait postérieur de l'esprit humain, sera toujours tenté d'écarter les faits qui semblent aller contre sa théorie. Le système préconçu auquel on s'est arrêté influencera souvent la manière dont on ordonnera l'enquête que l'on fait, il influencera la manière dont on posera les questions, il influencera, par conséquent, les réponses de l'indigène. Cette influence sera modérée, souvent même inconsciente, mais elle se fera sentir quand même et viciera les conclusions de l'enquête. Prenons un autre exemple. On a commencé une enquête sans idées préconçues, je le suppose ; on a étudié un grand nombre de faits qui tous s'expliquent de la même façon ; on a classé méthodiquement ces faits suivant leur nature ; on croit être en possession des principes qui les expliquent ; on a établi les conclusions de l'enquête ; on se dit, non sans quelque orgueil : j'ai trouvé ! Mais voici que tout à coup on se trouve en présence d'un fait qui paraît rebelle, qui menace de faire craquer le cadre déjà à demi rigide que l'on avait laborieusement agencé. Croyez-vous que l'on ne soit pas tenté, inconsciemment je le veux bien, mais réellement quand même, d'amener chez l'indigène que l'on interroge, une nouvelle réponse, une explication qui contredise ou atténue au moins l'explication déjà donnée et permette par là de classer le fait nouveau dans les catégories déjà trouvées et savamment étiquetées. Je ne fus pas exempt de ce travers : j'étudiais le culte des pierres. Nous suivions, avec un de mes confrères, la route mandarine merveilleusement ombragée à cet endroit, quand au pied d'un grand arbre, je remarquai une pierre blanchie à la chaux ; dans la maison voisine un vieillard était assis : « C'est un payen profondément religieux, me dit mon confrère peut-être même à demi sorcier, en tout cas passablement original ». Je m'approche, je l'interroge, je crois être en présence d'un cas très intéressant qui m'expliquait l'origine du culte des pierres ; je voyais là, me semblait-il, une pierre de transition, qui n'était plus une pierre vulgaire, mais qui n'était pas encore non plus une pierre magique ou une pierre consacrée par la présence d'un esprit. C'était la conclusion qui s'imposait, étant données les réponses du vieillard qui avait placé là la pierre, et l'avait enduite de chaux. Mais mon confrère me dit en sortant : « Comme vous êtes habile à faire dire aux gens ce que vous voulez qu'ils disent ! »
    (A suivre).
    1913/61-70
    61-70
    Vietnam
    1913
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