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Indochine Fleurs d'Annam

Indochine Fleurs d'Annam Mon prédécesseur, le P. Martin, eut toujours le grand souci du soulagement des malades. Ne disposant pas de religieuses, il s'ingénia, partout où il évangélisa, à trouver et à s'attacher des âmes de bonne volonté et de dévouement, auxquelles il sut communiquer la flamme de la charité qui le dévorait.
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    Indochine Fleurs d'Annam

    Mon prédécesseur, le P. Martin, eut toujours le grand souci du soulagement des malades. Ne disposant pas de religieuses, il s'ingénia, partout où il évangélisa, à trouver et à s'attacher des âmes de bonne volonté et de dévouement, auxquelles il sut communiquer la flamme de la charité qui le dévorait.
    A peine arrivé à Samson, il voulut fonder un petit hospice. Entouré de l'estime et de la vénération de personnages éminents, il savait, au besoin, les associer à ses oeuvres charitables. C'est ainsi que M. Robin, alors encore Résident Supérieur, plus tard Gouverneur Général, l'aida de ses propres deniers pour la construction de ce centre de bienfaisance.
    A la tête de la nouvelle maison, il plaça une femme annamite pieuse et dévouée, qu'il avait déjà utilisée ailleurs comme infirmière. Il pensait fonder un véritable hospice, mais les ressources manquant, il fallut se contenter d'un dispensaire. Entre temps, la directrice s'en irait dans les villages soigner les malades et baptiser les enfants.
    Il donna à cette charitable personne le nom de Colombe, symbole de la douceur et de l'amour. Il lui adjoignit une vieille fille, néophyte de la chrétienté, de Samson, qui répond au nom de « Mên », signifiant à la fois «aimante» et «aimée»... Je leur ai moi-même adjoint une jeune orpheline du nom de «Lan» (liseron).
    Pendant que ses deux compagnes assurent l'entretien de la maison, Colombe s'occupe exclusivement du soin des malades, des accouchements, car elle est munie de son diplôme de sage-femme, et des visites à domicile.
    L'an dernier elle a administré soixante baptêmes, tant d'enfants que d'adultes, et donné plus de trois mille consultations.
    Lorsqu'elle a découvert un adulte désireux de se convertir, elle doit au préalable lui donner l'instruction suffisante pour le baptême. On rencontre parfois des cas bien touchants. Je me contenterai de citer en exemples la conversion de Joseph Duyêt et de Maria Vû.
    Pendant la semaine qui précéda la Toussaint dernière, alors que les hommes étaient partis à la pêche, je donnai une retraite aux femmes. Quelques-unes ne montrant que peu d'empressement à assister aux exercices, j'allai les exhorter à domicile. Comme je passais devant une case païenne, une de mes chrétiennes me dit :
    Père, ici habite Monsieur Duyêt, un bien brave homme, très gravement malade et qui serait heureux de se convertir.
    J'entrai. Je trouvai là, étendu sur un misérable lit de camp enroulé dans une natte crasseuse, un homme âgé d'une cinquantaine d'années, présentant tous les signes d'une cachexie avancée.
    Eh bien ! Vieux grand-père, la santé ne va donc pas fort ?
    Oh ! Mon Père, je vais mourir bientôt. Comme je suis content de vous voir ! Car depuis longtemps je désire recevoir le baptême pour m'en aller au Paradis ?
    Quelle heureuse idée vous avez là, bon vieux grand-père. Mais qui donc vous l'a suggérée ?
    Personne, Père. C'est moi-même du fond de mon coeur qu'est né ce désir. Je sais qu'après leur mort les chrétiens s'en vont voir le Bon Dieu et vivre avec lui dans son Paradis, où ils sont heureux. J'ai tant souffert ici-bas qu'il me serait bien doux d'être heureux toujours auprès du bon Dieu !
    Mais pourquoi avoir attendu si longtemps ? Que ne m'avez vous fait prévenir plus tôt ? Si je n'avais pas, par hasard, passé devant votre porte, vous seriez peut-être mort sans m'avoir rencontré !
    Père, j'ai bien dit à mes enfants d'aller vous inviter, mais ils n'ont pas voulu le faire, ils ne veulent pas que je me convertisse. Ils ne veulent pas, mais moi je veux. N'est-ce pas Père, que vous me baptiserez pour que j'aille voir le bon Dieu ?
    Bien sûr, bon vieux grand-père. Mais avez-vous étudié quelque peu la doctrine ? Possédez-vous quelques notions sur la religion chrétienne ?
    Non, Père, je sais seulement que les chrétiens baptisés s'en vont au Paradis et je veux y aller.
    Entendu, vous irez en Paradis ; mais, pour que ce soit plus sûr, je vais, avant de vous baptiser, vous faire instruire un peu plus. Colombe se chargera de ce travail.
    Ah ! Oui, Colombe de l'hospice, je veux bien.
    Et Colombe vint, le visita chaque jour, lui expliqua les principaux mystères, les vérités primordiales de la foi, et lui apprit à prier. Depuis lors, il ne cessait de faire des invocations pieuses et de soupirer après le ciel.
    On lui administra aussi quelques remèdes, mais sans succès, il était trop affaibli.
    Je lui demandai un jour s'il désirait quelque douceur.
    Non, me répondit-il, Père, je ne désire rien qu'une seule chose, le Paradis.
    Je lui portai cependant une orange : il ne la mangea même pas tout entière.
    Comme il baissait à vue d'oeil, je le baptisai et lui donnai le nom de Joseph. Tout heureux, il ne cessait d'invoquer son Saint Patron en union avec Jésus et Marie, répétant : Jésus, Marie, Joseph, ayez pitié de moi !
    Cinq ou six jours après, je me préparais de bon matin à aller visiter un groupe de catéchumènes lorsqu'on me dit qu'il était mourant. J'envoyai Colombe aux nouvelles. Elle revint presque aussitôt me dire :
    Père, je l'ai trouvé assis sur son lit, en train de répéter ses pieuses invocations. Il a tout arrangé pour son enterrement ; il a fait promettre à ses enfants de ne faire aucune superstition, de ne brûler sur sa tombe ni bâtonnets d'encens, ni papier-monnaie. Il ne désire qu'une chose : qu'on sonne le glas à sa mort pour que les chrétiens prient pour lui. Il n'ira pas loin, mais je pense que vous avez le temps de vous rendre chez vos catéchumènes et de revenir avant qu'il ne meure:
    Je partis aussitôt. De retour vers les onze heures, j'arrivais sur la place quand j'entendis sonner le glas. Joseph Duyêt était parti pour le ciel.
    Nous avons là un exemple de l'appel à la foi par un acte de pure grâce divine, sans aucun mélange d'intérêts humains, comme il s'en rencontre quelquefois.
    J'ai remarqué que les bénéficiaires de cet amour particulier de Dieu sont des âmes droites naturellement prédisposées à recevoir la grâce.

    ***
    Bien que la conversion de la jeune Maria Vix ne présente pas un cas aussi frappant que le précédent, elle s'y rattache cependant et nous met sous les yeux la vérité de cette parole de Saint Paul : « Quiconque invoquera le Seigneur sera sauvé : mais comment invoquera-t-on celui en qui on n'a pas encore cru ? Et comment croira-t-on en celui dont on n'a pas entendu parler ? » (Rom. X, 13 et 14).
    Chaque soir, sauf pendant les trois mois les plus chauds de l'été où Samson devient plage estivale pour les citadins, je réunis mes enfants par groupes pour étudier la doctrine sous la direction de catéchistes volontaires.
    Un soir, faisant ma tournée dans les groupes, je rencontrai une fillette d'une douzaine d'années qui errait seule sur la place de l'église.
    Que fais-tu là, mon enfant, lui demandai-je, au lieu d'étudier le catéchisme ?
    C'est que, Père, je ne suis pas chrétienne.
    Quel est ton nom ?
    Je m'appelle Vû.
    Où habites-tu ?
    Chez M. Lac, qui m'a louée pour promener son bébé à califourchon sur ma hanche.
    Bonne occasion pour toi d'apprendre à connaître le bon Dieu. Ne voudrais-tu pas étudier avec les autres les prières et le catéchisme ?
    Oh ! Si, Père, je voudrais bien !
    Je la menai au groupe des commençants et elle fut, dès lors, toujours fidèle à venir aux réunions.
    Un jour, je remarquai que sa place était vide.
    Père, me dit le catéchiste, ses parents ayant appris qu'elle étudiait la religion, sont venus la reprendre pour la placer dans une famille païenne.
    Au point de vue matériel, sa situation était certainement meilleure : le travail n'était pas fatigant, la nourriture plus soignée. Malgré cela, après un mois à peine, elle se sauva chez Colombe, qui me l'amena.
    Père, me dit-elle, voici la petite Vû de retour. Elle jure que maintenant qu'elle connaît le bon Dieu, elle veut l'aimer et le servir. Pour rien au monde, elle ne consentirait à rester païenne. Que faire ? Sa maman viendra certainement la chercher.
    Ma bonne, lui répondis-je, on ne peut rejeter une âme de si bonne volonté. Acceptez-la toujours : on verra bien ce qui arrivera.
    De fait, trois semaines après, la maman était de nouveau là, réclamant son enfant.
    Je tachai de lui faire comprendre qu'elle avait tort, qu'elle ne devait pas violenter la conscience de sa fille, qu'elle ne pourrait l'enchaîner pour ainsi dire à la maison. Elle ne voulut rien entendre.
    Après tout, finis-je par lui dire, tu es la maîtresse: fais ce que tu voudras.
    Vû se mit à gémir et à pleurer, me suppliant de la garder.
    Va, mon enfant, lui dis-je. Si tu aimes toujours bien le bon Dieu, il te ramènera.
    De fait, huit jours après, elle était de retour et me disait
    Père, me voici de nouveau. Cette fois, je ne vous quitterai plus.
    Bientôt, cependant, la maman vint rôder autour du dispensaire. Vû se terra dans un coin ; sa mère fouilla partout sans pouvoir la découvrir. Déçue ; elle n'osa plus revenir. Cependant, les langues trop longues l'avaient renseignée, et Colombe redoutait des ennuis.
    Ne la rencontrez-vous pas de temps en temps ? Lui demandai-je ?
    Si, Père, tous les jours de marché.
    Eh bien ! Dites-lui ouvertement ce qu'il en est : nous verrons bien la réaction.
    Ainsi fut fait. Lorsque Colombe lui eut dit la vérité :
    Je sais, répondit-elle, je sais depuis longtemps, mais je renonce à vaincre son entêtement. Gardez-la et qu'elle devienne chrétienne, puisqu'elle le désire si fort.
    Vû, toute joyeuse, se mit à l'étude avec plus d'ardeur que jamais. Dès que j'eus décidé de la baptiser, elle se rendit chez ses parents pour les prévenir. Elle leur demanda pardon de les avoir attristés en se sauvant: de la sorte, « mais, ajouta-t-elle, l'attraction qu'exerçait sur mon coeur le bon Dieu était trop forte, je n'ai pu y résister. Du reste, je ne vous en aimerai pas moins pour autant ».
    Entendu, répondirent ses parents ; sois chrétienne et demeure toujours bonne fille.
    Le soir même, elle était de retour chez Colombe.
    Elle reçut le baptême le Samedi Saint et fit sa première Communion le jour de Pâques, dans les sentiments de la plus grande ferveur.
    Elle a maintenant quinze ans et aide déjà de son mieux Colombe : elle la continuera demain.

    A. BOURLET,
    Missionnaire de Thanh-hoa.

    1938/70-77
    70-77
    Vietnam
    1938
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