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Incendie de Hakodaté

Incendie de Hakodaté Un grand malheur vient de fondre sur la mission de Hakodate déjà si éprouvée depuis quelques années. Dans la nuit du 25 août, un incendie s'est déclaré à l'extrémité orientale de Hakodate et, comme le vent soufflait avec violence, la ville a été détruite aux trois quarts. Plus de 70.000 personnes se trouvent sans asile. Des établissements de la mission (cathédrale, résidence, maison des Surs de Saint-Paul de Chartres), il ne reste que les fondations. Impossible de sauver quoi que ce soit : il fallait fuir à la hâte.
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    Incendie de Hakodaté

    Un grand malheur vient de fondre sur la mission de Hakodate déjà si éprouvée depuis quelques années.
    Dans la nuit du 25 août, un incendie s'est déclaré à l'extrémité orientale de Hakodate et, comme le vent soufflait avec violence, la ville a été détruite aux trois quarts. Plus de 70.000 personnes se trouvent sans asile.
    Des établissements de la mission (cathédrale, résidence, maison des Surs de Saint-Paul de Chartres), il ne reste que les fondations. Impossible de sauver quoi que ce soit : il fallait fuir à la hâte.

    NOVEMBRE DÉCEMBRE, 1907. N° 60.

    Voici, sur ce sinistre, les détails qui nous sont communiqués de Hakodate par la Mère Augustine, provinciale des Religieuses de Saint-Paul de Chartres au Japon :
    Bien que le coeur gros et les yeux pleins de larmes, je vais essayer de vous décrire cette nuit terrible du 25 au 26 août, qui détruisit en une heure seulement une ville presque entière et, en trente minutes à peine, les fruits de trente années de labeur.
    Nous étions allées nous coucher bien tranquilles, après avoir été, comme de coutume, dire notre bonsoir au bon Dieu dans notre chapelle, quand une de nos Soeurs entendit sonner à la maison. Elle se leva aussitôt pour aller réveiller ma soeur Supérieure, lorsqu'elle vit, de la véranda, le feu au bord de la mer. Un vent violent, depuis plus de quinze jours, menaçait la ville des plus graves malheurs en cas d'incendie, d'autant plus qu'il faisait une chaleur tropicale, qui avait mis à sec les réservoirs et grillé les toits des maisons. Cette nuit-là, le vent soufflait du sud-est juste dans la direction de notre classe. Aussi, pour mieux voir, ma soeur Supérieure monta au troisième. Le feu était loin encore, et pas très effrayant. Mais, soudain, des coups de vent plus violents l'attisèrent, jetant des étincelles aux quatre coins de la ville et à une hauteur effrayante. Dans l'intervalle de vingt minutes, le feu prit des proportions telles que nous commençâmes à craindre, et ma soeur Supérieure donna des ordres pour faire jeter de l'eau sur la pharmacie, qui était le plus en danger. Toutefois, le péril ne paraissait pas imminent. Aussi, de tous côtés, les gens accouraient pour se réfugier chez nous, et même un médecin y amena tous ses malades, assuré qu'il se croyait de les mettre à l'abri.
    Notre tranquillité ne fut pas de longue durée, hélas ! Le vent faisait son oeuvre, et, malgré l'eau répandue en abondance, les étincelles qui pleuvaient commençaient à mettre le feu aux maisons d'alentour. Alors seulement nous cessâmes de jeter de l'eau, et chacune se rendit dans ses emplois, essayant de ramasser, au plus vite, quelques habits pour les enfants. Dans l'intervalle, le Père venait retirer le Saint-Sacrement de la chapelle, et distribuait aux quelques Soeurs présentes les saintes espèces pour les consommer... Les autres ne devaient plus revoir cette jolie chapelle où elles avaient passé de si doux moments...
    Mais déjà, les malades réfugiés chez nous étaient réinstallés sur leurs brancards, et repartaient, cette fois, pour la montagne, car notre établissement brûlait et il n'y avait pas d'autre refuge. Tous les bagages furent donc encore une fois emportés, et ce fut un spectacle bien triste de voir tout ce monde affolé, ne partant que par la force et ne sachant trop où aller.
    Notre médecin rassemblait en toute hâte ses instruments les plus coûteux et les plus précieux, et les transportait dans la serre. Nos Soeurs de la pharmacie y ajoutaient quelques débris de trousseaux, ramassés au hasard. Puis, ordre fut donné d'emmener, par la porte de derrière, les enfants avec ce qu'elles avaient pu, à grande peine, mettre sur leur dos... Seule, ma soeur Supérieure, qui voulait sauver quelques ornements, au moins comme souvenir, manquait à l'appel ! Et pourtant le feu était à la palissade ; la pharmacie brûlait. Des détonations de poudre placée, puis oubliée devant la maison, jetaient l'effroi partout... Aussi, était-il prudent d'aller chercher ma soeur Supérieure. Elle revint enfin, précédée du charpentier qui portait les ornements, sur lesquels tombaient de gros charbons enflammés.

    ***

    Bientôt la porte se refermait, et nous disions pour toujours adieu à notre maison ! Le coeur serré, mais plein de reconnaissance envers Dieu, qui nous avait toutes réunies dans notre malheur, nous montions péniblement la montagne, sans dire mot... Hélas ! Lépreuve dépassait notre courage.
    Après trois ou quatre étapes, durant lesquelles la Providence nous avait ménagé le dévouement de deux jeunes chrétiens, qui brisèrent les haies, et nous aidèrent à franchir les passages difficiles, en prenant nos bagages et portant nos jeunes enfants, nous arrivâmes enfin au grand réservoir, où nous pûmes nous sentir en sûreté.
    Alors seulement, nos pauvres enfants prirent un peu de repos. Il était 1 h. 1/2. Quant à nous, notre pensée se reportait vers notre établissement ; et, de l'endroit où nous étions, nous essayions, mais en vain, d'en apercevoir quelques vestiges. Nous ne voyions qu'un feu épouvantable, qui portait ses ravages sur la mer où deux bateaux flambaient.
    Ce qu'il y avait de monde autour de nous, ce que nous avions coudoyé de personnes dans notre fuite, est incalculable ! Le plus triste, c'est qu'il y eut beaucoup de morts et de blessés.
    Le feu avait pris aux quatre coins en même temps, et quelque vitesse que les habitants du bas de la ville avaient pu mettre à fuir, le feu les avait enveloppés et leur avait coupé la retraite.
    Jusqu'à présent, le nombre des morts est évalué à 300. Mais ce n'est pas sûr qu'il ne dépasse pas ce chiffre.
    En considérant notre bonheur d'avoir pu ainsi échapper toutes au désastre, notre misère nous parut peu de chose. Pourtant elle était grande !
    Dans leur précipitation, les enfants n'avaient trouvé que leurs plus vieux habits, qu'elles avaient pris pour leurs neufs ; et nous, nous ne possédions que ce que nous avions sur le corps.

    ***

    Vers les quatre heures du matin, ma soeur Supérieure voulut, avec quelques-unes de nos soeurs, essayer de descendre de la montagne pour voir notre maison. Par deux fois, il fallut y renoncer, si on ne voulait pas être asphyxié. Ce ne fut que vers six heures, que deux d'entre nous descendirent, et nous les attendîmes jusqu'à huit heures.
    Pendant ce temps, les Pères, qui, eux aussi, avaient dû fuir par leur palissade, n'ayant pour tout bagage qu'une petite malle renfermant leur chapelle, nous rejoignirent et nous emmenèrent chez le Père curé de Kaméda, qui nous reçut de grand coeur.
    Jusque-là, la surexcitation avait retenu nos larmes. Mais alors elles coulèrent, et l'accueil si cordial du bon Père, qui mit sa maison tout entière à notre disposition, ne fit que leur donner libre cours.
    Nous étions à. peine assises, que le Père aumônier des Trappistines arrivait, après avoir suivi nos traces depuis six heures du matin, et ce fut rivalité de dévouement entre les deux Pères.
    A la Trappe, la clôture avait été levée. Les religieuses avaient abandonné la moitié de leur couvent, s'étaient mises à l'étroit, et offraient asile aux Soeurs et aux enfants... Tant de bonté, dans de pareils moments, ne peut être apprécié que par ceux qui en sont l'objet. Aussi Dieu, qui en est témoin, peut seul nous acquitter près de nos bienfaiteurs.
    Un partage fut donc décidé. Quelques-unes de nos soeurs avec les enfants prirent le chemin de Yunono gawa (chez les Trappistines), et les autres s'installèrent à Kaméda et y firent l'apprentissage de la misère. Assises par terre pour prendre nos repas, mangeant avec des cuillers de bois, buvant dans la même tasse, nous servant des mêmes serviettes pour nous débarbouiller, nous lavions à tour de rôle deux cornettes et une chemise, pour changer à mesure, car nous étions noires à ne pas oser nous montrer... Imaginez-vous notre costume blanc au milieu des péripéties d'un pareil incendie !

    ***

    Hier, nous allâmes, pour la première fois, voir les dégâts de l'incendie. Ils sont affreux. Vingt quartiers sont complètement détruits, près de 30.000 maisons, et les plus belles de la ville. Le voyageur qui, venant par le bateau, a eu devant lui cette belle ville, ne reconnaîtrait plus, certainement, Hakodate d'autrefois.
    Pour ne parler que de ce qui nous touche de plus près, 18 à 20 hôpitaux ont disparu. Sur 20 classes, 12 ne sont qu'un monceau de ruines. Eglises catholiques, russes, protestantes, toutes brûlées. Enfin, plus de 4.000 personnes sans abri errent encore dans la montagne, jusqu'à ce que le gouvernement leur ait ouvert un asile chez ceux qui ont échappé au sinistre !

    1907/321-327
    321-327
    Japon
    1907
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