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Impressions d'un récent voyage en Chine

Impressions d'un récent voyage en Chine (1) MES FRÈRES,
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    Impressions d'un récent voyage en Chine (1)

    MES FRÈRES,

    Les impressions encore fraîches d'un récent voyage en Chine peuvent-elles fournir une matière convenable à un sermon du Dimanche ? Je l'ai cru, puisque j'ai accepté l'honneur de vous en faire part. Mais il faut s'entendre sur les impressions et le voyage dont il s'agit. Impressions : toutes de l'ordre moral et religieux. Voyage : non pas voyage d'un amateur qui choisit pour les visiter quelques localités d'accès facile, s'y renseigne par interprète et s'en va ; mais le voyage d'un ancien missionnaire de Chine, devenu dans sa vieillesse Supérieur responsable d'autres missionnaires, qui, par centaines, au Sud, à l'Ouest, au Centre, au Nord de l'immense territoire chinois, peinent pour donner à ceux qui ne l'ont pas ce qu'ils ont eux-mêmes de meilleur : la vérité chrétienne, celle dont l'Evangile nous dit qu'elle seule délivre l'homme de toutes les servitudes : Veritas libera bit vos.
    Ce voyage en pays chinois a duré de janvier à mai dernier.
    Son itinéraire couvre d'abord la province de Canton, pénètre dans l'intérieur par le chemin de fer français du Yunnan, s'enfonce bien loin vers le Nord en longeant la lisière du Thibet, s'arrête aux principales villes et résidences épiscopales de la grande province du Setchoan, Ningyuanfu, Yachow, Chengtu, Suifu, Chungking, descend la vallée du Yangtse jusqu'à Nankin par Hankeou, pousse une pointe jusqu'à Pékin, revient à Shanghai par le Shantong, s'achève en Mandchourie et se termine dans les wagons du Transsibérien. C'est bien la Chine entière traversée en diagonale de l'extrême Sud Ouest à l'extrême Nord-Est.
    J'avais vécu trente-six ans dans ces chers pays. Je les avais quittés par devoir il y a onze ans. A dix ans d'intervalle, je les revoyais avec une émotion intense. Dieu sait avec quelle attention d'esprit et de coeur j'ai tâché de comprendre ce qui s'y était passé, ce qui s'y passe et ce qui s'y passera peut-être.

    (1). Radio conférence donnée par Mgr de Guébriant, le 30 octobre 1932.

    De fait, il y a du nouveau. La situation de nos missionnaires est entièrement retournée. Ils ont perdu les garanties que les traités passés entre la Chine et les étrangers assuraient jadis à leur sécurité, à leur vie et à leurs biens. Mais ils ont grandi moralement. Les traités sont-ils donc abolis ? Nullement. Mais, pour observer des traités, il faut un gouvernement, et les Chinois n'en ont plus. Ce grand peuple, si courageux dans le combat pour l'existence, prouve, au milieu même de l'anarchie totale où il se débat, son étonnante vitalité. Que seulement l'ordre renaisse chez lui et du jour au lendemain quelle place ne prendra-t-il pas dans le monde ! En attendant il souffre, et les missionnaires catholiques souffrent avec lui, car ils sont les seuls qui, même aux heures les plus critiques, ont refusé de l'abandonner.
    L'ordre public n'est plus représenté que par des militaires qui se sont taillé çà et là des fiefs et les gouvernent comme ils peuvent, n'étant pas plus obéis de leurs subordonnés qu'ils n'ont obéi eux-mêmes. Dans la confusion universelle, tout ce qui donne une impression de stabilité, d'ordre, de tradition sûre d'elle-même, de continuité dans les vues, de confiance dans l'avenir, attire la sympathie des masses.
    Or c'est là précisément la position actuelle des missionnaires catholiques. Ils souffrent avec la population des mêmes maux qu'elle, tenant malgré tout à leurs postes en dépit de dangers qui furent parfois extrêmes, surtout aux années 1927, 28 et 29. En se solidarisant ainsi avec les Chinois, ils ont gagné le droit d'exister en Chine. On les sent implicitement, et parfois explicitement, acceptés à peu près partout, sauf dans les zones soviétisées, par le peuple dans son ensemble et même par les autorités quelles qu'elles soient, pourvu qu'elles ne soient pas communistes.
    C'est un magnifique résultat dû au sang-froid et à l'abnégation de nos Missionnaires, prêtres, frères, religieuses. Ils m'ont paru enracinés mieux qu'ils ne l'étaient au temps de l'Empire, car alors ils n'étaient que tolérés en vertu de traités plus ou moins odieux à la Chine, tandis qu'aujourd'hui c'est la nation qui les accepte librement. On discute parfois les conditions qu'on leur fera sur le terrain de l'enseignement, de la propriété, etc., mais leur existence n'est plus en cause. Tous les évêques que j'ai rencontrés, Français ou non, m'ont dit ce que j'ai senti moi-même un peu partout, sauf quelques exceptions locales : c'est que la masse de la population nous sait gré d'être restés à ses côtés aux heures anxieuses, qu'elle est contente de nous voir au milieu d'elle et que notre présence lui donne une sensation de sécurité relative qu'elle n'aurait plus si nous partions.
    Ce fait est capital, et pourtant, au sein de cette anarchie colossale, il n'exclut pas des épisodes qui semblent à chaque instant lui opposer un démenti. De ces épisodes j'ai été parfois témoin, sinon même tant soit peu victime. Rencontrant, par exemple, des troupes en marche, il m'est arrivé d'être arrêté par leurs officiers, manifestement sortis d'écoles communistes. On m'a grossièrement injurié, menacé de mort.
    J'ai visité, dans leurs résidences, des évêques, les uns Français, les autres Chinois, qui, à l'époque même de mon passage, avaient vu des militaires ou des étudiants s'introduire dans leur propre bureau et insolemment leur demander compte de ce qu'ils faisaient au coeur de la Chine. J'étais encore au Setchoan quand, à la capitale même de la province, l'évêque français fut sommé, pistolet sous la gorge de son procureur, de livrer à un général une somme d'argent fantastique. Le procureur, missionnaire âgé, en fut tellement saisi qu'il tomba malade et mourut quelques semaines plus tard. A ces outrages s'ajoutent les exactions inimaginables d'une fiscalité désordonnée qui, sous les prétextes les plus arbitraires, extorque aux Missions 50, 75 ou 90 % de leurs maigres ressources...
    Et pourtant, je le répète, ces excès, pour fréquents qu'ils soient, ne mettent pas en danger l'existence des Missions. Très souvent même, l'Evêque, les Missionnaires trouvent un accueil empressé, cordial, confiant, auprès d'autorités à juridiction très étendue, mais en somme impuissantes à les protéger, fût-ce à quelques pas de leur yamen. Comment pourrais-je oublier entre autres la fête charmante qu'organisa en mon honneur, à Chungking, le général Tang Che-tsen, d'accord avec le Maréchal gouverneur ? Excursion en automobile jusqu'au terminus des travaux en cours sur la nouvelle route carrossable de Chengtu ; pique-nique entre amis, toasts chaleureux : l'évêque de Chungking et moi, plusieurs missionnaires, le général et ses officiers, le chef de la municipalité et les notables, tous fraternisant gentiment sous les yeux de la population intéressée et sympathique. Pour s'expliquer ces contradictions invraisemblables, il ne suffit pas d'avoir visité la Chine, il ne suffit pas de la connaître, il faut l'avoir longtemps vécue...
    Et alors de tant d'impressions diverses quelle est pour moi la résultante ? Elle se ramène toute à ces deux mots admiration et optimisme.
    L'admiration d'abord : admiration pour les missionnaires et leurs chefs. Ils ont tenu des positions qui à certains moments ont été moralement intenables ; ils ont tenu, parce qu'ils voulaient tenir, parce qu'un geste de recul aurait entraîné la débâcle ; ils ont tenu des années, et ils tiennent dans une vue toute surnaturelle de leur devoir, pour l'amour de Dieu et de la Chine chrétienne. On est profondément ému quand on voit sur place quelle accoutumance touchante ils se sont faite de la vie dangereuse. D'ailleurs n'ont-ils pas une tradition ? Comment donc vivaient leurs devanciers quand, malgré les édits de proscription aux XVIIIe, XVIIIe, XIXe siècles, ils continuaient à fonder et à multiplier au coeur de la Chine des chrétientés de catacombes ? Ouant à leurs Chefs, les Evêques français, belges, italiens et autres que j'ai rencontrés ça et là au Kouangtong, au Kouangsi, au Setchoan, au Houpé et ailleurs, je les regarde comme des héros. Aux uns et aux autres, chefs ou soldats de l'armée missionnaire en Chine, le Pape, au mois d'avril dernier, a adressé une lettre qui a passé presque inaperçue dans la Presse et qui était pourtant le mieux mérité des applaudissements, la mieux placée des bénédictions. Oh ! Oui, à nos évêques, à nos missionnaires, à nos religieux et religieuses, à nos bons prêtres chinois, à nos fidèles chrétiens, de tout coeur, bravo !
    Et après l'admiration, l'optimisme. L'Eglise, au milieu même de la tempête, et un peu grâce à elle, a pris décidément racine dans le sol chinois ; c'est la plus net de mes impressions de voyage. Sa position est difficile, ses effectifs encore faibles, mais elle vit et elle vivra. Ma conviction est qu'elle a en Chine un grand avenir, non pas immédiat ni même peut-être prochain, mais certain. Les Chinois, pour mettre debout leur société nouvelle, essaieront, c'est inévitable, de se passer de religion. L'expérience durera ce qu'elle durera, mettons une génération, un peu plus ou un peu moins ; puis l'on s'apercevra que tout croule faute de base morale et d'élément spirituel. Alors, inévitablement aussi, le bon sens chinois, qui n'est pas, je vous l'assure, un vain mot, se ressaisira : on cherchera, on se rappellera, on comparera et on finira par tourner les yeux vers cette vieille Eglise, dont on sait qu'elle a enfanté les civilisations de l'Occident, cette vieille Eglise toujours présente, qui depuis trois cents ans n'a jamais fait que du bien au peuple chinois, n'a jamais douté de son avenir et de ses hautes destinées, ne l'a jamais abandonné et n'a d'ailleurs jamais cessé d'affirmer que seule elle tient la clé de tous les problèmes qui inquiètent les sociétés modernes, qu'elle seule est capable de guider sans encombre les civilisations rajeunies de l'Orient en les préservant des barbaries modernes, après les avoir débarrassées des anciennes.
    Voilà, en résumé, les impressions d'un voyage récent dans cette Chine où j'abordais pour la première fois il y a quarante-sept ans et que je parcourais encore aux premiers mois de cette année. Puissiez-vous, mes frères, sentir comme moi la fierté d'être catholiques ! Puissent les impressions de mon récent voyage ajouter quelque chose à vos sentiments d'attachement filial pour l'Eglise, cette Mère Universelle qui depuis dix-neuf siècles n'a jamais trompé la confiance de ses enfants ! Puissiez-vous aussi, c'est ma demande personnelle, estimer à sa valeur l'oeuvre de vos missionnaires et faire pour les aider ce qui dépend de vous ! J'appelle en finissant la bénédiction de Dieu sur vous tous qui m'avez écouté, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

    Inutiles, les meilleures écoles, si l'enfant trouve, en rentrant, sur la table un journal qui dit le contraire de ce qui lui a été enseigné.

    ***

    Le bonheur des riches ne consiste pas dans le bien qu'ils ont, mais dans le bien qu'ils font.
    FÉNELON.

    ***

    Je ne puis me flatter d'avoir la charité au coeur, de rendre aux autres ce qui ne leur est pas dû, si je ne commence par leur rendre ce qui, en justice, leur est dû.

    R. P. GILLET.
    1933/5-10
    5-10
    Chine
    1933
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