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Illusion et Réalité

Illusion et Réalité Que la Chine était belle il y a trente ans ! Combien charmants les Chinois ! Ils vous saluaient jusqu'à terre en souriant. Les mandarins, tout sucre et miel, se mettaient en quatre pour vous être agréables... Actuellement la guerre civile sème la ruine de tous côtés et je ne puis penser sans émotion aux beaux jours d'antan.
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    Illusion et Réalité

    Que la Chine était belle il y a trente ans ! Combien charmants les Chinois ! Ils vous saluaient jusqu'à terre en souriant. Les mandarins, tout sucre et miel, se mettaient en quatre pour vous être agréables...
    Actuellement la guerre civile sème la ruine de tous côtés et je ne puis penser sans émotion aux beaux jours d'antan.
    Quand je vis pour la première fois le pays enchanteur du Setchoan, c'était par un radieux matin de printemps : les cerisiers étaient en fleurs, les bosquets étaient pleins de chansons ; les abeilles butinaient dans les champs de fèves, des colzas géants une pluie d'or tombait sur le passant émerveillé.
    Partout folâtraient de joyeux bambins, vêtus d'habits de soie aux couleurs éclatantes rutilant au soleil.
    Du premier coup j'aimai ce pays si séduisant, ce peuple si sympathique.
    J'admirais, en particulier, ces champs fertiles, ces immenses parterres de pavots ondulant sous la brise. Devant ce poétique spectacle d'un pays tout en fleurs, je me laissais griser par les parfums et ne pensais pas au poison caché sous ces fleurs.
    Au moment de quitter Paris j'avais vu des bandes d'apaches parcourir la place de la Concorde en brandissant le drapeau noir et en hurlant : « Debout, les damnés de la terre !» Et je m'étais dit : Si de telles choses se passent en France, pays civilisé, que sera-ce en Chine, jungle inextricable peuplée de hordes sauvages ? »...
    J'avais laissé au pays un brave oncle qui, se disant bien renseigné pas son journal sur ce lointain pays, m'avait déclaré au moment des adieux : Je suis pour la liberté ; donc tu peux aller, s'il t'en chaut, te faire manger par les anthropophages du Setchoan ; mais, je tiens à te le dire, tu fais une bêtise. Aussi ne compte pas sur moi pour t'aider à courir au martyre. C'est, sans doute, quelque Jésuite qui t'a mis en tête cette idée saugrenue. Eh bien ! Voici une hache et un parapluie. La hache servira à te défendre contre les sauvages, à t'ouvrir des routes à travers les forêts, à abattre des arbres et à construire une cabane. Le parapluie te tiendra lieu de maison provisoire dans ce pays où l'eau tombe à torrent. Tout ce que je puis te promettre, c'est de boire à ta santé un petit coup de vin blanc pendant que les diables chinois te feront rôtir à petit feu ».
    C'était l'époque des Boxeurs et les journaux racontaient sur la Chine, et non sans quelque raison, les histoires les plus macabres. Mais, quand on est jeune, on n'a peur de rien. Je ne fis que rire des lugubres prophéties du cher oncle et je partis plein d'enthousiasme.
    La traversée fut des plus agréables avec de gais compagnons rêvant de mille exploits pour la conversion non seulement de la Chine, mais de l'Asie tout entière. Un bon vieil évêque de Chine, qui voyageait avec nous, avait beau nous dire : « Les Chinois sont durs à cuire, leur conversion n'est pas facile » ; nous gardions nos illusions. A vingt-cinq ans on croit tout possible ; on soupçonne les vieux missionnaires d'être un peu radoteurs. « Comment, se dit-on, la Chine n'est pas encore chrétienne ? Nos prédécesseurs n'ont pas su s'y prendre. Vous allez voir : avec les méthodes nouvelles, inspirées de l'expérience du Chanoine Joly, on ne parlait pas encore de missiologie, en un tournemain la Chine sera aussi fervente chrétienne que l'Irlande ».
    Pendant ce temps les vieux sourient dans leur longue barbe ils pensent aux aventures qui attendent les pauvres bleus se lançant le nez en l'air sans regarder à leurs pieds, et ils prient Dieu de leur épargner les trop grands déboires qui risqueraient de leur briser les ailes dès le premier essor.
    L'arrivée en Chine fut marquée par la longue et poétique navigation sur les flots bleus du Yangtse-kiang. Les bateliers, chantant en cadence, halaient la jonque antique à travers des gorges pittoresques. Parfois, dans les rapides aux eaux écumantes, le câble se rompait : la jonque alors tournoyait, menaçant de sombrer ; puis, emportée en arrière par le courant à une vitesse folle, elle disparaissait à l'horizon. Le lendemain le pénible halage recommençait. Un jour, notre pauvre esquif fut lancé au sommet d'un énorme rocher, où il resta perché ; on eut toutes les peines du monde, après avoir débarqué tous les bagages sur la rive, à le faire descendre. Je vois encore mes compagnons de voyage, pour aider les bateliers, s'atteler au câble, suant, soufflant, tirant de toutes leurs forces durant une journée entière, tandis qu'un vieux missionnaire les encourageait de la voix et du geste.
    Après avoir repris haleine à Suifu, ce fut la promenade merveilleuse vers Kiatin. Notre jonque tantôt glissait sur une onde vert d'émeraude, tantôt dansait, tournait, comme une toupie, au milieu des rapides aux eaux mugissantes. Journées délicieuses, sous un soleil printanier, entre les rives enchanteresses de collines boisées où nichent dans la verdure villages et pagodes pittoresques.
    Je passai quelques mois dans une chrétienté de la campagne, auprès d'un confrère, la crème des hommes, adoré de son petit troupeau de fidèles vraiment fervents. Je le quittai bien convaincu que les Chinois étaient le meilleur peuple de la terre et, par conséquent, facile à convertir.
    Mon installation dans une petite ville bien tranquille, endormie sous de frais ombrages au bord d'une rivière, affermit ma conviction. Au milieu du bruit et de la fumée des pétards, les notables, avec de profondes révérences et dans le langage le plus fleuri, se déclarèrent presque chrétiens. « Toute la ville, me protestaient-ils, est dans l'allégresse et se réjouit de votre venue ; hormis peut-être trois ou quatre arriérés, tous les habitants savent que le Tientchou-tang (la mission catholique) fait de bonnes oeuvres et que la doctrine qu'on y enseigne est la vraie ».
    Du coup je crus la ville à moitié convertie. Je résolus de parfaire sans tarder le travail si bien commencé : chose facile, en somme, les gens étant déjà si bien disposés.
    La fête de Noël approchait : c'était une occasion favorable pour tenter un grand coup.
    Mes chrétiens, pauvres et peu nombreux, firent de fleur mieux. La grange qui servait d'église fut décorée de guirlandes, d'oriflammes, et prit un aspect des plus avenants. A tous les murs on accrocha des tableaux de saints et saintes du Paradis. De grandes pancartes exhibèrent à tous les yeux les principales vérités de la religion, le Credo, les Commandements de Dieu et de l'Eglise, etc.
    Un tout petit Enfant Jésus souriait dans sa modeste crèche.
    Enfin, détail plus important, je préparai un beau petit sermon, qui, dans mon idée, ne pouvait manquer de faire merveille.
    Le grand jour arriva.
    L'illumination fut des mieux réussies. De tous côtés on avait suspendu des lanternes en papier de toutes couleurs et de toutes formes. Baleines et cachalots, tortues et serpents de mer, bêtes féroces, dragons terrifiants, oiseaux et mammifères connus et inconnus, se balançaient au souffle de la brise, un lumignon dans leur intérieur. C'était féerique !
    Les spectateurs, ravis, échangeaient leurs impressions, narrant d'invraisemblables histoires sur des animaux plus ou moins fabuleux : ici l'oiseau dragon mangeant du feu, là l'ours dragon, qui, l'hiver, se sustente en se léchant les pattes, mais le printemps venu, se laisse éventrer par le chasseur, qu'il ligote aussitôt avec ses boyaux et emporte au fond de sa caverne pour le dévorer, etc.
    Quand il s'agit de dragons ou d'oiseaux fabuleux, l'imagination chinoise ne conaît plus de frein. Combien de fois n'ai-je pas entendu de nos prêtres chinois affirmer sans rire avoir vu se promener autour du « Lac du Dragon » des bêtes apocalyptiques. L'un d'eux assure avoir assisté un soir au souper fantastique d'un oiseau dragon. Des charbonniers étaient réunis dans la forêt autour d'un bon feu ; soudain l'oiseau diabolique fonce sur le groupe et gloutonnement avale tous les charbons ardents. Terrorisés, les pauvres gens, aplatis contre le sol, n'osèrent bouger pour rallumer le feu et claquèrent des dents jusqu'à l'aurore, à demi morts de peur et de froid.
    Un autre raconte avec conviction sa randonnée infernale sur le dos d'un sanglier dragon entre Suifu et la frontière du Yunnan. Il allait visiter une chrétienté ; soudain, comme il grimpait la montagne par un sentier abrupt, un sanglier dragon, dévalant la côte, lui passe entre les jambes et l'emporte à une vitesse vertigineuse. Heureusement le monstre avait sa queue dressée en l'air, raide comme un mât ; notre brave prêtre s'y tenait cramponné en invoquant tous les saints du Paradis : ça roulait, ça tanguait, le pauvre cavalier en avait le mal de mer, tant et si bien qu'il finit par dégringoler au fond d'un ravin, où les chrétiens le trouvèrent le lendemain plus mort que vif. Il n'avait rien de casser, mais il était tellement contusionné qu'il lui fallut trois mois pour se remettre.
    Cette digression un peu longue, montre à quel point les Chinois s'intéressent à ces sortes d'histoires et explique pourquoi mon illumination obtint un plein succès. Toute la ville accourut pour voir ces merveilles ; entre temps les gens ravis lurent les affiches résumant la doctrine et, opinant du bonnet, se disant convaincus de la vérité de la religion catholique, ils se disposèrent à assister avec dévotion à la messe de minuit.
    Mais avant cela, il leur fallait, bon gré mal gré, entendre le petit sermon auquel j'avais apporté tous mes soins et sur lequel je comptais pour faire sensation. Avant donc de monter à l'autel, je me hisse sur une table et, avec de grands gestes, je débite mon discours à une assistance attentive et sympathique. J'explique le sens de la fête de Noël, j'invite les âmes de bonne volonté à reconnaître l'Enfant Jésus comme leur Sauveur, seul moyen pour aller jouir au ciel d'un bonheur éternel.
    Je fus écouté dans un profond silence et sans que fût proférée la moindre objection.
    L'assistance à la messe du matin fut moins nombreuse qu'à minuit, mais toute la journée le défilé des visiteurs continua devant la crèche.
    Je suis accablé de bonnes paroles, de belles promesses ; les notables en buvant le thé me débitent des périodes bien cadencées, mais, dès que je parle de conversion, chacun se défile aussitôt, le sourire aux lèvres.
    La nuit venait et je n'espérais plus aucun miracle de la grâce, lorsqu'une bonne vieille s'approche timidement et me déclare qu'elle est décidée à embrasser la religion catholique. Je me réjouissais déjà de ce succès dû évidemment à mon petit discours, quand, au bout d'un instant, je dus me rendre compte que la brave vieille était complètement sourde, oui, sourde comme une borne kilométrique. Elle m'avait vu faire des gestes, mais n'avait pas entendu un seul mot de ma touchante allocution. Le bon Dieu l'avait seule convertie.
    Comme elle ne savait ni lire ni écrire, il fallut pendant de longs mois, lui crier dans le tuyau de l'oreille les paroles du Pater, de l'Ave Maria et quelques bribes de doctrine. Vers la fin de l'année suivante, je la baptisai : elle avait 82 ans.
    Quelques jours après son baptême elle s'éteignit doucement et sûrement, par la miséricorde du bon Dieu, s'en fut droit au Paradis.
    Voilà mon premier succès oratoire, mon premier baptême en Chine.
    Il y a de cela trente ans, quand les Chinois étaient chairmans !...

    Un Missionnaire du Setchoan.
    1933/171-175
    171-175
    Chine
    1933
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