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Hué, Un séminaire au temps des persécutions

Hué Un séminaire au temps des persécutions Par le P. A. Chapuis, Missionnaire apostolique. Le séminaire de Ke-sen.
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    Hué

    Un séminaire au temps des persécutions

    Par le P. A. Chapuis,
    Missionnaire apostolique.

    Le séminaire de Ke-sen.

    Ce fut pendant le règne et la persécution de Thieu-Tri que le séminaire de la Haute Cochinchine fut installé à Ke-sen ; il y resta jusqu'en 1861. On fit choix de cette chrétienté de préférence à bien d'autres parce qu'elle était retirée loin des païens, plus à l'abri des perquisitions des mandarins ; parce qu'elle était le centre de l'important groupement des chrétiens de Sen-bang (Ke-sen et Kebang), et à proximité du grand massif du Ba-benh, où il était facile de fuir et de se cacher quand une alerte était signalée.
    Le P. Paul Galy Carles (Co Ly) en fut le premier supérieur. Dès son arrivée à Ke-sen il s'occupa spécialement du séminaire, bien qu'il dirigeât en même temps le district et le couvent, le prêtre-Jean Trung (Hoan) restant chargé de la chrétienté. Depuis quatre ans il vivait plus ou moins caché dans son séminaire, sans trop se montrer au dehors dans la crainte d'être vu par quelque païen, quand il écrivait au sujet de son genre de vie :
    « Vous connaissez la destinée des missionnaires de Cochinchine. Tandis que leurs confrères des autres contrées, donnant un libre essor à leur zèle, exploitent avec une infatigable ardeur la portion de terrain qui leur est échue en partage, et rappellent en plusieurs endroits les glorieux travaux des apôtres, eux, renfermés dans de secrets réduits, exercent les humbles fonctions de pédagogues. Il est vrai que là ne se bornent pas tous leurs soins. Du fond de leur retraite, ils veillent sur leurs districts respectifs, dirigent les prêtres indigènes, excitent le dévouement des caté schistes, règlent les affaires des chrétiens et pourvoient à tous leurs besoins spirituels; en un mot ils sont l'âme de la mission.
    « Ce serait une grande erreur de penser que nos jours s'écoulent misérablement, aussi tristes qu'inutiles, dans une sombre réclusion.
    Pour moi, quand je n'aurais fait que préparer, de loin ou de près, un seul élève au sacerdoce, je ne croirais pas avoir perdu mon temps. Je conviens qu'aux yeux de la nature notre genre de vie n'est rien moins qu'agréable ; mais que sommes-nous venus chercher en mission? Nos aises, et nos commodités ? Personne ne le pense... »
    Le séminaire de Ke-sen était situé sur le territoire du hameau Dau, un peu en dessous du cimetière.
    Le terrain de forme rectangulaire sans être très vaste était bien suffisant pour une communauté avec toutes ses dépendances. Il était entouré de haies de bambous, de cactus, et d'arbustes épineux pour le cacher et aussi pour le protéger, autant contre le tigre que contre les maraudeurs.
    Au dire des chrétiens de Ke-sen, l'établissement se composait de six maisons en bois et planches, couvertes en paille, qui ne différaient pas des habitations annamites, et dont il ne reste plus aucune trace aujourd'hui ; les ruines elles-mêmes ont péri, sauf l'ancien puits qui fournit encore une bonne eau aux habitants du jardin.
    Sur le devant de la propriété, des habitations privées cachaient le séminaire de telle sorte que les étrangers qui longeaient le chemin ne pouvaient le voir.
    Il n'y eut d'abord qu'une vingtaine d'élèves, plus tard ils y furent jusqu'à 35 et plus, mais leur nombre n'avait rien de régulier, car ordinairement après une préparation et une épreuve plus ou moins longue; le Vicaire apostolique envoyait continuer leurs études au Collège Général de Pinang ceux qu'on jugeait capables de réussir.
    Plusieurs grands séminaristes venaient en aide au P. Galy, entre autres Huong, qui après sa prêtrise fut chargé de la chrétienté de Ke-sen.
    Les chrétiens trouvaient que le règlement du séminaire était sévère, parce qu'en dehors des domestiques personne ne pouvait entrer dans la maison ; mais les élèves s'y plaisaient beaucoup à cause de la grande campagne, de la tranquillité du site et des belles promenades qu'ils faisaient aux environs de la forêt.
    Le P. Galy resta environ 6 ans chargé du séminaire et du district. Ce fut, sauf quelques fausses alertes, un temps assez calme, malheureusement troublé un moment par l'incendie de la maison du missionnaire.
    Vers 1853, la grande persécution l'obligea de fuir, et depuis on ne trouve plus aucune trace de lui à Ke-sen.
    Après son départ, le séminaire continua à fonctionner avec deux prêtres indigènes aidés par de grands séminaristes, jusqu'au jour où parut l'édit de persécution générale du 18 septembre 1855. Il fut alors supprimé et les constructions complètement rasées.
    Dès que le décret a été connu, écrivait Mgr Pellerin le 16 décembre suivant, notre collège de Ke-sen, qui avait été jusqu'ici assez tranquille, a dû être démoli de fond en comble, car les païens savaient son existence et sa destination: Les élèves ont été envoyés dans leurs familles ou dispersés par petits groupes dans des maisons particulières ».
    Lorsque le calme fut un peu revenu, on le rétablit le plus secrètement possible, et les grands séminaristes, à qui Mgr Pellerin enseignait la théologie à Di-loan avant l'édit de persécution générale, s'installèrent à Ke-sen.
    Mgr Sohier s'y tenait ordinairement caché avec le P. Choulex (Co Trong).
    Le prêtre Paul Ninh qui fut presque toute sa vie chargé de la chrétienté de Ke-sen y reçut la prêtrise, et le diacre Cang y professa plusieurs années. Il y avait alors quatre classes pour les petits séminaristes, mais il fallait prendre beaucoup de précautions pour ne pas être découvert.
    « Dans la nuit du 1er au 2 mars 1861, a raconté Mgr Sohier, nous fumes avertis qu'un ordre avait été donné aux mandarins de Donghoi, de faire des perquisitions dans les chrétientés de Ke-sen et de Ke-bang, dans le but d'arrêter l'évêque Binh1. De grand matin donc, nous prîmes la fuite et allâmes chercher un asile dans les forêts voisines, où nous passâmes sept jours, M. Barbier 2 et moi, ainsi que tous les élèves de notre collège ».
    Cependant des espions rôdaient toujours dans les environs, en sorte que les proscrits vivaient tous dans des craintes continuelles bien qu'ils fussent venus se cacher dans des maisons chrétiennes.
    « Ce qui augmenta singulièrement nos craintes ajoute Mgr Sohier, ce fut la trahison de deux chrétiens de Ke-sen, irrités contre les autorités de la paroisse et qui connaissaient toutes nos affaires. Ils firent une requête dans laquelle ils déclaraient qu'à Ke-sen ou à Ke-bang il y avait trois Européens, les PP. Barbier, Choulex et moi, avec trois prêtres indigènes, une trentaine d'élèves, une maison de religieuses, etc... L'un d'eux porta lui-même la dénonciation aux mandarins de Dong-hoi. Heureusement, en donnant les noms des chrétiens qui nous accompagnaient, il ajouta que nous étions tous partis pour les montagnes.
    « Les mandarins ayant peine à croire à de si graves accusations, et craignant d'être compromis si l'on faisait une si grosse capture dans leur département, renvoyèrent le délateur prendra de nouvelles informations, et lui promirent de grandes récompenses, s'il nous livrait aux satellites. Ce qui nous embarrassait le plus, c'est qu'on ne savait où cacher les livres de notre collège et les objets religieux, pour les dérober à la connaissance des deux Judas. Craignant que les buissons et les bois ne les dérobassent pas assez sûrement à leurs regards, on finit par les renfermer dans une fosse profonde et éloignée du village. Des hommes, qui devaient tout brûler dans le cas d'une invasion, les gardaient jour et nuit. Enfin nous nous cachâmes si bien, que les traîtres ne purent rien découvrir ; et le capitaine qui avait été envoyé avec une bande d'espions, dut s'en retourner les mains vides.

    1. Nom annamite de Mgr Sohier.
    2. Missionnaire du Tonkin méridional qui s'était réfugié à Ke-sen.

    « Le 15 mai 1861, des nouvelles plus menaçantes m'étant arrivées, je partis de Ke-sen dans la nuit suivante, emmenant avec moi deux diacres que je préparais à l'ordination, pour aller me réfugier dans la petite chrétienté de Ke-hac.
    « Comme on voyait toujours des espions rôder de côté et d'autre les paroisses de Ke-sen et de Ke-bang étaient dans une crainte continuelle des païens. A lie sen, les néophytes très craintifs ne voulurent plus ni prêtres ni élèves dans leur village : ils renversèrent tout ce qui restait des maisons du collige.
    « Les deux diacres qui m'accompagnaient tombèrent malades de la fièvre typhoïde qui régnait dans le pays, juste au milieu de leur retraite d'ordination qui fut encore une fois ajournée ».
    Le séminaire de Ke-sen n'existait plus, il était complètement détruit et cette fois pour toujours. Restaient cependant les livres et le mobilier qui étaient fort gênants pour toute la chrétienté.
    Quand parut l'édit de dispersion générale des chrétiens, Mgr So-hier les fit enterrer une seconde fois pour les cacher, mais les païens les découvrirent en fouillant un peu partout, brûlèrent les livres et s'emparèrent du mobilier.
    « Avec du temps et de l'argent, disait l'évêque, nous pourrons peu à peu nous procurer les livres latins et français les plus essentiels ; mais la destruction des dictionnaires, des livres annamites et d'une quantité de manuscrits est une perte irréparable ».

    1926/125-129
    125-129
    Vietnam
    1926
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