Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Hué : Deux excursions au pays des sauvages

Hué Deux excursions au pays des sauvages Le départ. — A Ba-Da. Au mois de septembre dernier, j'ai demandé à Monseigneur la permission d'aller chez les sauvages quelques mois. Sa Grandeur n'y vit pas de difficultés et elle m'accorda la permission à la condition cependant de trouver un missionnaire pour m'accompagner. La condition ne fut pas difficile à remplir, un de mes confrères se fit un plaisir de venir avec moi.
Add this
    Hué

    Deux excursions au pays des sauvages

    Le départ. — A Ba-Da.

    Au mois de septembre dernier, j'ai demandé à Monseigneur la permission d'aller chez les sauvages quelques mois. Sa Grandeur n'y vit pas de difficultés et elle m'accorda la permission à la condition cependant de trouver un missionnaire pour m'accompagner. La condition ne fut pas difficile à remplir, un de mes confrères se fit un plaisir de venir avec moi.
    Partis de Nhut-Dong le 26 décembre avec deux de mes chrétiens, nous arrivâmes au premier 'village sauvage le 27 à 5 heures du soir.
    Le chemin à travers la brousse et la forêt n'est pas beau et il suit ordinairement les torrents. Nous étions fatigués. Mais le bon accueil que nous avons reçu des Moïs nous fit vite oublier ces petites misères.
    Ce village, appelé Ba-Da, est divisé en trois hameaux distants les uns des autres de quelques heures de chemin. Il se compose de vingt maisons et la population ne dépasse pas la centaine. Les habitants sont simples, hospitaliers et serviables, niais pauvres, malades de la fièvre ; ils n'ont guère d'enfants, un ou deux par famille.
    Nous restâmes chez eux trois jours, visitant les maisons et les alentours.
    Le pays n'est pas beau, les montagnes sont hautes, très boisées et remplies de bêtes féroces. Le tigre, la panthère, l'éléphant, le sanglier, y sont en permanence. Nous n'avons cependant pas fait de mauvaises rencontres. La Providence veillait sur nous.
    Nous avons pu dire la messe deux jours. L'église était grande et riche : c'était la belle nature ; mais l'autel était rustique et pauvre. Quelques pierres placées les unes sur les autres faisaient le corps principal de cet autel champêtre : pour chandeliers, deux bâtons fixés en terre; ma petite croix de missionnaire suspendue à une branche servait de crucifix ; pour vases de fleurs, les arbres de la forêt et pour baldaquin la voûte du ciel. En fait d'ornements nous n'avions que le strict nécessaire : une pierre sacrée, la nappe, un ornement blanc, notre calice de mission, un petit missel, du vin et des hosties; le tout enveloppé dans ma couverture.
    Si vous voulez avoir l'inventaire complet de nos bagages, ajoutez à cela quelques habits de rechange, une petite marmite pour faire la soupe, une poêle pour frire, un kilo de sel (car on n'en trouve guère dans ces montagnes), et quelques médecines en cas d'accidents; voilà tous nos bagages. Nous marchions un peu à l'apostolique, néanmoins rien ne nous manqua.
    Mais alors, me direz-vous, comment faisiez-vous pour vivre?
    Les sauvages sont très hospitaliers et très charitables; chez eux vous ne rencontrez pas un seul mendiant. Si parfois il y a quelques personnes dans la misère, soit parce que la moisson a été perdue, soit par maladie ou par la mort d'un membre de la famille, le village les aide et les nourrit. De même il reçoit les étrangers et leur donne des vivres.
    A notre arrivée dans un village, on venait nous inviter à nous rendre dans la maison commune ou le plus souvent dans la maison du chef.
    A peine étions-nous installés, chaque famille apportait une écuelle de riz, des oeufs, des fruits, du poisson et une poule au chef de la maison. Celui-ci mettait le riz dans un plat, les oeufs et les fruits dans un autre, puis debout et tourné vers un angle de la maison, il adressait la prière suivante au Ciel.
    « Voici des étrangers que nous avons reçus dans le village; nous leur offrons du riz, des poules, des oeufs et des fruits à manger ; nous prions le Ciel de les protéger, de les préserver de tout malheur pendant qu'ils demeurent chez nous; nous demandons aussi au Ciel de faire que ces étrangers ne soient pas pour le village la cause de quelques malheurs ».
    Celte prière terminée il nous offrait le tout en nous priant de vouloir bien accepter ces modestes présents.
    Tous les villages petits et grands nous reçurent avec le même cérémonial.
    Voilà comment le bon Dieu eut soin de nous pendant deux mois et plus de voyage, au milieu d'une population sauvage.
    Chaque famille doit el veut prendre part à l'entretien des étrangers. Je ne pourrai pas vous dire si ces braves gens savent que les hommes sont tous frères, qu'ils descendent tous d'Adam et d'Eve, mais en pratique ils observent fort bien la fraternité et la charité. Je n'ai pu m'empêcher de penser que sous bien des rapports ces pauvres sauvages donneraient quelques leçons aux gens civilisés et instruits et même à beaucoup de chrétiens. Pas un village ne s'est permis de nous demander le paiement de notre nourriture ou de nos guides, mais nous leur donnions toujours quelque petite récompense.

    A Tuc Tria.

    Le 31 décembre, après avoir remercié les braves gens de Ba-Da, nous partîmes vers les 7 heures du matin avec trois sauvages comme guides. Nous pensions prendre un chemin de traverse afin de pouvoir arriver dans une journée au second village moï, mais la pluie, qui depuis quelque temps ne cessait de tomber, fit enfler les torrents à tel point, qu'il nous fut impossible de les passer. Nous fûmes obligés de redescendre pendant quelques heures pour prendre une autre route plus longue.
    A 4 heures du soir nous arrivâmes très fatigués à Tuc Tria. La pluie n'avait pas cessé un instant. Le sentier était affreux. On montait à pic pour redescendre à pic, ou bien on marchait dans les torrents sur des pierres glissantes, au risque de tomber dans des gouffres. Heureusement nous avons trouvé une famille chrétienne qui nous a bien reçus et bien soignés. Cependant la nuit ne fut pas bonne. Le froid était vif et nos couvertures mouillées n'ont pu nous réchauffer. Le matin grâce à un petit autel qui se trouvait dans la maison, nous avons célébré notre messe. Pendant la nuit l'eau de la rivière était montée de 2 mètres, donc impossible de partir. Nous fûmes obligés de rester là deux jours.

    A Ke-Tre. — Maisons. — Quelques coutumes.

    Le 2 janvier l'eau ayant baissé, à 8 heures du matin nous reprîmes la route de la montagne. Au départ le ciel n'était pas beau, mais il ne pleuvait pas. Vers 11 heures la pluie recommença et augmenta les difficultés déjà très grandes du chemin. Pour arriver au village, nous avons dû traverser trois fois un torrent large et profond ; l'eau nous arrivait aux épaules. A 1 heure de l'après-midi nous atteignîmes le village, mouillés comme des poissons.
    Ce village appelé Ke-Tre par les Annamites et Ta-Y par les Moïs, peut avoir une population de 300 à 400 personnes appartenant à la même tribu que ceux de Ba-Da et la plupart sont parents. Il y a cependant une différence notable entre les deux villages. A Ba-Da les maisons sont éparpillées çà et là sur les diverses propriétés; à Ke-Tre, elles sont réunies et forment un vrai village avec places et rues. Vous savez que les maisons des sauvages sont sur pilotis et élevées de terre d'environ 2 mètres. Figurez-vous quatre colonnes fixées en terre ou simplement posées sur des pierres, puis à la hauteur de 2 mètres 4 traverses relient ces quatre colonnes ensemble. Sur ces traverses est un plancher en bambous fermé par une cloison également en bambous avec portes et fenêtres. Le toit est en paille de rotin. On monte dans ces maisons par une échelle très rudimentaire ; c'est un tronc d'arbre avec des entailles pour mettre les pieds ; l'une des extrémités est fixée en terre et l'autre repose sur une des traverses du plancher. Le dessous de la maison est ouvert : on y met le bois à brûler, les cochons, les poules, les buffles, les vaches et les chèvres.
    Chaque sauvage possède deux maisons ; une dans sa propriété et l'autre au village. Il habite dans la première pendant les semailles et la récolte ; le reste de l'année il demeure à la maison du village. Celle-ci est très grande et très solide ; elle peut facilement mesurer 38 mètres de long sur 12 de large, et elle est divisée en plusieurs compartiments par des cloisons en bambous. Il y a un corridor au milieu qui va d'une extrémité à l'autre, et à chaque bout, une porte. Ainsi les familles (car il y a 5 à 6 familles par maison) peuvent communiquer entre elles sans sortir.
    Au milieu de cette immense maison est une salle commune qui ordinairement est bien ornée et bien entretenue. C'est là qu'on reçoit les étrangers et qu'on se réunit pour les affaires. Les femmes ne peuvent pas s'y asseoir, mais il leur est permis de venir voir, écouter et parler, à la porte seulement. La nuit, les garçons et les hommes non mariés doivent y coucher, car les sauvages n'admettent pas que les garçons et les filles, même frères et soeurs, dorment dans le même compartiment.
    Chaque famille a son foyer qui est toujours au milieu de la pièce, pour s'asseoir et se coucher autour. Les sauvages n'ont pas d'autres lits.
    Dans la salle commune sont quatre foyers qui ne s'éteignent jamais. Les sauvages, en effet, ont toujours besoin de feu pour cuire les aliments, pour se chauffer et allumer la pipe; comme ils n'ont pas d'allumettes, en route ils se servent du briquet. Nous restâmes deux jours à Ke-Tre, attendant le beau temps pour continuer notre voyage, mais nous avons été déçus dans notre espérance. La pluie ne cessa de tomber et le torrent de grossir.

    A Tam-Brin. — La Rivière Blanche.
    Les sangsues.

    Le 5 janvier malgré la pluie nous nous décidâmes à partir pour le village de Tam-Brin qui est le dernier de la tribu des Ba-Y. C'est un tout petit village d'une cinquantaine d'habitants pauvres et maladifs, mais aimables et très joyeux. Partis de Ke-Tre à 9 heures du matin nous arrivâmes à Tam-Brin vers 3 heures du soir, mouillés jusqu'aux os. Mais comme nous étions annoncés, ces braves gens nous avaient préparé un grand feu pour nous réchauffer. Le lendemain, jour de l'Epiphanie, nous avons dit la messe dans la maison. Nos hôtes nous avaient promis d'être respectueux et de ne faire aucun bruit; ils ont tenu parole.
    Nous pensions repartir après la messe et nous avons été tout étonnés quand les sauvages nous dirent que c'était impossible. En voici la raison : A une heure du village, coule une rivière large et profonde appelée « Rivière Blanche ». Elle paraît en effet blanche à cause du remous que l'eau fait en tombant en cascade et en roulant au milieu des rochers. Les sauvages passent cette rivière à la nage en se tenant à une corde en rotin, attachée aux deux berges; il nous était impossible de faire comme eux à cause de nos bagages. Il a donc fallu construire un radeau, ce qui demanda une journée de travail à quatre hommes.
    Vers midi une éclaircie se produisit ; j'en ai profité pour mettre le nez dehors et pour visiter les 6 maisons qui composent le village. Le chef était malade, il avait la fièvre, et comme il est âgé, je crois qu'il ne guérira pas. Chose étonnante, il n'y a pas de médecin chez ces sauvages et ils ne connaissent aucun remède. Quand ils sont malades, ils se couchent près du feu et laissent agir la nature. Cependant d'après les renseignements que j'ai pris, la mortalité n'est pas forte, les vieillards sont nombreux et les malades rares. Serait-ce le cas de dire que les médecins et les médecines tuent plus d'hommes que les maladies?
    Pour ces pauvres gens les maladies sont des punitions du ciel ou du diable. Vous êtes malade? Donc vous avez offensé le ciel ou le diable; il faut les apaiser en offrant un buffle ou une poule au ciel, et au diable un cochon. S'ils daignent accepter vos présents, vous allez guérir, sinon vous devez mourir. Voilà toute leur thérapeutique. Dans notre voyage nous avons rencontré quelques lépreux qui habitent des cabanes isolées et en dehors du village. Ils ne peuvent ni prendre part à la vie commune, ni entrer dans les maisons, et à leur mort on les enterre très loin et dans un endroit où personne ne passe.
    Le lendemain 7 janvier, nous partîmes de bonne heure vers la direction de la Rivière Blanche où le radeau nous attendait. La pluie tombait dru et le froid était vif. Nous avons dû marcher dans le lit d'un torrent avec de l'eau au-dessus des genoux. Après 3 heures de route, nous arrivâmes à la Rivière Blanche qui ce jour-là roulait ses eaux avec fracas. Le radeau paraissait solide, mais petit. Il nous a fallu passer un à un.
    Après la rivière, nous avons franchi une montagne de 1.800 mètres. Les sauvages ne font pas de zigzags, ils suivent la ligne droite. Nous montâmes donc à pic par un chemin affreux et glissant, au milieu d'une brousse épaisse et haute de 2 mètres; bien souvent on n'apercevait pas le ciel. Les mains nous servaient autant que les pieds. — 4 heures d'une telle montée et nous mit à boule de forces. Il était 3 heures de l'après-midi, il fallait penser à chercher un gîte pour la nuit. Nous fîmes encore un quart d'heure de route; puis nous nous arrêtâmes près d'un ruisseau. Il y avait là une hutte construite par des sauvages avec des branches et des feuilles. Elle nous servit d'abri contre la pluie et le vent.
    Mes conducteurs allumèrent trois grands feux pour cuire le riz et surtout pour nous sécher et nous réchauffer. La nuit ne fut pas trop mauvaise. Assis près d'un grand feu, la couverture sur le dos, nous avons pu reposer quelques heures, Le matin nous continuâmes à escalader la montagne (double pic) sous une forte pluie et un vent glacial. A 10 heures nous étions au sommet. Nous voulions nous arrêter un instant pour essayer de voir le pays, mais le froid était insupportable el d'ailleurs on apercevait peu de chose. La descente fut plus difficile que la montée. Dans ces forêts, il y a une sangsue appelée sangsue des bois, qui se précipite sur les passants avec une adresse incroyable. C'est un petit animal long comme une aiguille, qui passe et se glisse partout et vous suce le sang. En 10 minutes, elle devient grosse comme un doigt. Il y en a des milliers et des milliers et il faut prendre des précautions inouïes pour s'en préserver. Nous marchions très lentement à cause du chemin glissant et des herbes qui avaient envahi le sentier. Les sangsues en profitèrent pour nous tirer le sang. A chaque instant nous devions nous arrêter pour les arracher par poignées de 30 à 40. Le sang ruisselait sur tout notre corps et nos habits étaient littéralement rouges. Ces bêtes cherchent toujours les endroits malades et les jointures. Avez-vous une égratignure une plaie, aux jambes ou aux pieds, c'est là qu'elles s'enfoncent. La descente a duré 6 heures; ce furent 6 heures de supplice. Vers 4 heures du soir nous arrivâmes à A-Tia, premier village de ceux qu'on appelle les Moyens Sauvages.
    Le village se montra très complaisant et très hospitalier. Malgré tout, nous ne faisions pas belle figure, nous n'en pouvions plus. Heureusement la nuit fut bonne, et le matin une grande partie de la fatigue avait disparu. Pendant que mon compagnon était à la maison, en prenant des renseignements et des notes j'allai visiter le village d'A-Le qui se trouve à deux heures vers le sud.

    Sur le versant du Mékong. — Les Moïs Cao.

    Jusqu'ici nous avons traversé et longé plusieurs vallées, escaladé plusieurs chaînes de montagnes, mais nous sommes restés sur le versant de Hué. Les eaux coulaient vers le nord et l'est. Maintenant nous voici sur le versant opposé et les eaux coulent vers le Mékong.
    Le pays et les habitants sont un peu différents. La population moï se divise en trois grandes tribus. La première, moins nombreuse appelée Ba-Y, dont nous venions de traverser quelques villages, habite les régions qui avoisinent le pays civilisé. Les hommes de cette tribu, comme je l'ai déjà fait remarquer, sont simples, hospitaliers et serviables, mais pauvres et maladifs. Ils habitent une région très boisée et malsaine. Ils sont un peu nomades et changent facilement de village.
    La tribu des Moyens Sauvages appelés Pa-Kho habite ordinairement sur le bord des rivières, dans des vallées larges et sur des plateaux. Ils sont hospitaliers et serviables comme les Ba-Y, mais robustes et les familles sont nombreuses et à l'aise.
    La troisième grande tribu, les Moïs Cao, n'habite que les hautes régions. Les villages sont perchés sur les hauteurs et on n'y arrive que difficilement. Les habitants ne sont généralement ni avenants ni hospitaliers, plutôt méchants et voleurs.
    Ces trois grandes tribus se subdivisent en plusieurs autres qui portent différents noms. Leur langage est le même, mais les mots se prononcent autrement. Aussi à les entendre parler, on dirait que la langue n'est pas la même.
    Ils sont grands, élancés et bien membrés. Ils feraient de magnifiques soldats alpins. Les femmes sont d'une taille moyenne, mais trapue.
    Le sauvage ne fait que deux repas par jour, à 9 heures du matin et à 4 heures du soir. Ces deux repas lui suffisent parce qu'il ne travaille pas beaucoup. Les membres de la famille ne mangent pas ensemble ; chacun prend sa part et va la manger où il veut. La nourriture est substantielle et saine. Les feuilles de bananier remplacent la vaisselle et les deux mains servent de cuiller, de fourchette et de couteau.
    En général l'homme est paresseux, il ne travaille que 3 à 4 heures par jour ; le reste du temps, il fume sa pipe assise près du feu. La femme travaille beaucoup plus; c'est elle qui est chargée du ménage. Chaque jour elle doit piler le riz pour les deux repas, aller chercher l'eau à la rivière pour l'usage de la maison, le bois à la forêt pour le feu et pour la nourriture des porcs et des poules. N'allez pas croire cependant qu'elle est malheureuse ! Elle ne travaille pas autant que les femmes annamites, et bien moins que nos paysannes d'Europe.
    La sauvagesse met son bébé sur son dos et le maintient là avec une espèce de couverture de 50 centimètres de large dont l'un des bouts lui passe sous l'épaule droite et l'autre sur la gauche et elle les noue ensemble par devant. L'enfant ainsi ficelé a la tête et les bras libres, mais il ne peut remuer ni tomber. Sur le dos de sa mère le petit dort son bon sommeil ; il est continuellement bercé; s'il reste éveillé, les cheveux et les épaules de sa maman lui servent de jouets et les diverses occupations et mouvements de celle-ci de distractions. Quand la sauvagesse doit porter la hotte sur son dos, elle fait glisser la couverture de droite à gauche et l'enfant lentement passe sous le bras droit de la mère et vient se reposer sur son sein.
    Les sauvages sont habillés très simplement et très légèrement. Les hommes pour tout habit portent le langouti qui est une ceinture de toile blanche, large comme la main et dont l'un des bouts passe entre les jambes. L'habit de la femme ressemble à un sac ouvert aux deux bouts; il s'attache aux reins et descend un peu au-dessus des genoux ; ensuite il y a une espèce de gilet qui couvre la poitrine. Les bras et les jambes restent nus. Ces habits sont en coton et de couleur bleue. Riches et pauvres, sans distinction, portent les habits de même couleur et de même matière. Les enfants, garçons et filles, sont habillés comme les grandes personnes. Il est très rare de rencontrer des enfants complètement nus.
    Au soleil et à la pluie, les sauvages vont nu tète et nu-pieds. Ils portent les cheveux longs qu'ils nouent de différentes manières. Ils n'ont pas de barbe, mais tous portent des pendants d'oreilles et des bracelets. Les femmes ont des bracelets énormes qui leur enveloppent les bras jusqu'aux coudes et pèsent plus d'un kilo; mais étant habituées à les porter depuis leur jeunesse, elles n'en sont pas incommodées.
    Tous, hommes, femmes et enfants fument la pipe. Les femmes surtout ne la quittent jamais, si ce n'est pour manger et dormir. Ils comptent les distances par pipes. Si vous leur demandez la distance pour aller d'un village à l'autre, ils vous répondent qu'il y a 2, 3, 4 pipes. Cela fait environ 2, 3 ou 4 heures de route ; la pipe des sauvages, des femmes surtout, est très grand.
    En route ils portent la lance, le sabre ou la serpe pour se défendre des bêtes. Dans plusieurs villages la maison commune est un véritable arsenal. Le sauvage est très habile à tirer de l'arc et ordinairement il emploie des flèches empoisonnées. Le poison, est très violent. Une bête touchée par une flèche empoisonnée, tombe dans quelques minutes mortes, comme foudroyée.

    A A-Dout. — Les Mariages.

    Le 10 janvier nous repartîmes de A-Tia vers 9 heures du matin. Le ciel était beau et le chemin pas très mauvais. Nous arrivâmes vers midi à A-Dout, village où nous avons été reçus comme de vieilles connaissances. Quelques hommes de ce village étaient descendus, il y a plusieurs années, demander à se convertir ; ils avaient déjà appris des prières quand l'un d'eux tomba malade et mourut. Cette mort presque subite épouvanta les autres qui reprirent le chemin de la montagne. Ils nous reçurent avec de grandes démonstrations de joie. Hommes, femmes et enfants étaient venus nous attendre à l'entrée du village et on lisait sur leurs figures le plaisir qu'ils ressentaient de nous voir. A leur grand contentement, nous restâmes quatre jours chez eux mais un peu malgré nous. Mon confrère dont l'enflure des jambes et des pieds et les nombreuses plaies semblaient la veille prendre une bonne tournure, après quelques heures de marche, fut réduit à un état très inquiétant. Les jambes et les pieds étaient devenus énormes et les plaies envenimées par la boue et quelques sangsues suppuraient beaucoup.
    Que faire ? Continuer la route? Nous allions dans l'inconnu et au milieu d'une population sauvage. Retourner sur nos pas? Ce n'était pas facile. Nous trouvions dans une triste position. Réflexion faite, nous avons cru que le mieux était de nous remettre entre les mains de la Providence et de saint Antoine. En effet, le patron des causes perdues nous tira de cette triste situation. Trois jours de repos firent un bien considérable à mon compagnon. Il ne pouvait pas encore continuer la route, mais il y avait espoir que tout cela ne serait pas grave. De plus les sauvages, voyant que nous étions inquiets et tristes, nous offrirent un éléphant soit pour retourner, soit pour continuer notre voyage. Nous étions donc sauvés, saint Antoine venait à notre secours. Nous décidâmes de partir le lendemain 14 janvier, mon confrère sur l'éléphant et moi, qui était solide, à pied comme un simple facteur. Ainsi nous pouvions poursuivre notre voyage. Ces quatre jours ne furent pas perdus, nous avons appris pas mal de choses, qui, sans cet arrêt forcé, auraient passé inaperçues.
    Chez les sauvages, on se marie comme partout ailleurs, avec celte différence cependant, que les garçons doivent dépenser beaucoup pour obtenir une fille en mariage. Un homme d'une condition ordinaire donne pour sa femme, soit en nature, soit en barres d'argent, une somme de 700 à 800 francs environ aux parents ; puis habits, bracelets, pendants d'oreilles, collier en perles, à sa future. On dit que les femmes sont peu nombreuses et qu'il n'y en a pas assez pour tous. C'est inexact. Les femmes sont certainement plus nombreuses que les hommes.
    Les sauvages m'ont donné de la dépense des garçons une raison très acceptable et prouvant le soin que les parents prennent de leurs filles qui doivent pour ainsi dire perdre leurs parents et devenir la propriété d'un autre. Après son mariage la fille peut tomber dans la misère ou au moins dans la gêne ; elle peut avoir une nombreuse famille et perdre son mari. Alors qui l'aidera ? Qui l'assistera ? Afin d'éviter ces inconvénients, les parents de la fille demandent au futur une forte somme qu'ils mettent en réserve pour les mauvais jours. On m'a affirmé que cet argent est fidèlement rendu peu à peu suivant les besoins du nouveau ménage, et très souvent, quand le gendre se conduit bien, les parents y ajoutent beaucoup du leur. Cette manière de faire a ainsi l'avantage d'obliger le gendre à être respectueux et soumis envers les parents, car fréquemment celui-ci est aimable, respectueux, obséquieux même avant le mariage, mais les noces faites, il devient froid, arrogant, et quelquefois il défend à sa femme de fréquenter sa famille.
    Ce sont les parents qui font les mariages et souvent à l'insu des enfants qui se soumettent sans difficulté. Ils sont assez indifférents pour le choix de leurs compagnes. L'affection n'est guère connue chez eux. Les filles sont données en mariage vers l'âge de 12 à 18 ans et très souvent elles aident ainsi à fournir la somme nécessaire pour le mariage de leurs frères. En général les sauvages n'ont qu'une femme: la polygamie n'est en usage que chez les riches.
    Comme je l'ai dit, la femme travaille plus que l'homme. Or dans les maisons riches il y a beaucoup à faire, une femme ne pourrait suffire à tout. D'autre part, aucun sauvage, si pauvre soit-il, ne s'abaisse à être domestique. Alors, que faire ? Il faut acheter une seconde femme et peut-être une troisième pour aider la première. Quand il y a plusieurs femmes dans la maison, elles habitent ensemble et ne font qu'un ménage : la première est la maîtresse et tient les clefs, les autres lui doivent obéissance et respect. On dit qu'il n'y a pas de disputes entre elles ; elles se conduisent comme des soeurs. J'ai quelques raisons d'en douter.
    (A suivre.)

    1927/295-304
    295-304
    Vietnam
    1927
    Aucune image