Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Horreur ! Un Japonais !...

Horreur ! Un Japonais !...
Add this
    Horreur ! Un Japonais !...

    Le village de Kuékitsao (Torrent des Fougères) se mire dans les eaux claires de la rivière Min, entre Suifu et Kiatin. En face de ce petit port tranquille une île divise le fleuve en deux bras d'égale importance ; mais, à moins d'être frétées spécialement pour aller à Kuékitsao, les barques passent toujours entre l'île et l'autre rive, car les eaux y sont plus calmes, le courant moins impétueux. Aussi beaucoup de voyageurs ignorent même l'existence de ce village ou, du moins, ne l'ont jamais aperçu derrière le rideau des grands arbres de l'île.
    C'est ce qui explique qu'ayant bien souvent navigué entre Suifu et Kiatin, je n'avais pas encore eu l'occasion de voir ce beau village entouré de remparts comme une petite ville. Il a même un air guerrier avec ses huit tours aux meurtrières évasées à l'extérieur, selon la technique chinoise moderne. Le mur d'enceinte date de plusieurs siècles mais les tours sont récentes. Là veillent nuit et jour de nombreux gardes nationaux armés jusqu'aux dents, car de temps immémorial des bandes redoutables de brigands infestent les montagnes d'alentour.
    Il y a trois ans, le chef de la garde nationale m'avait écrit une lettre très courtoise pour m'inviter à me rendre à son « humble village », me promettant son aide pour établir des écoles et convertir les habitants ; il s'inscrivait même en tête des premiers catéchumènes. Malheureusement, comme je me disposais à me mettre en route, je tombai gravement malade. Sur ces entrefaites les brigands se rendirent maîtres du village par surprise, escaladant les remparts pendant une nuit si noire que les sentinelles ne s'aperçurent de rien. Bien entendu tout fut livré au pillage, les plus belles boutiques furent brûlées ; trente des défenseurs de la place furent tués dans la bataille à travers les rues et le commandant de la garde nationale fut trouvé parmi les morts.
    Durant près d'une année les brigands régnèrent en maîtres dans la région. Enfin la milice intervint : quelques-uns des pillards avec leur chef furent pris et fusillés, les autres s'enfuirent au loin dans les montagnes. La paix rétablie, je résolus d'aller voir cet intéressant village.
    A peine avais-je abordé dans le petit port que je fus surpris de voir de tous côtés une foule de gens en train de déchiffrer et de commenter des affiches placardées dans tous les coins du village, sur les murs, sur des troncs d'arbres, à l'intérieur comme à l'extérieur des boutiques ; il y en avait partout et de toutes les couleurs. C'était j'aurais dû m'en douter, des affiches antijaponaises, représentant des scènes atroces. Les murs de la chambre de l'auberge où je parvins à m'installer en étaient tapissés. On y voyait des Japonais caricaturés en vrais diables, en monstres hideux, massacrant des femmes et des enfants chinois, crevant les yeux, coupant le nez, la langue, les oreilles à de pauvres paysans, ou, ayant mis le feu à des maisons, empêchant les vieillards d'en sortir et jetant des enfants dans le brasier.
    Comme je récitais tranquillement mon bréviaire, voici qu'une femme curieuse met le nez à la porte entr'ouverte et, m'apercevant, pousse soudain un hurlement d'effroi : « Horreur ! Un Japonais !... » Elle s'enfuit épouvantée et va raconter partout, dans l'auberge et dans la rue, l'effarante nouvelle. Bientôt tout le village est informé : « Un de ces terribles Japonais massacreurs de pauvres Chinois s'est glissé sournoisement dans le tranquille village ; si l'on ne prend immédiatement des mesures de défense, les plus grands malheurs vont fondre sur le village : les habitants vont être massacrés, les maisons incendiées ; il faut aviser sans retard. Courons chercher les gendarmes ». Déjà des centaines de gens s'ameutent dans la rue ; la situation devient inquiétante. Récemment deux Japonais ont été massacrés à Chengtu, capitale de la province ; par le temps qui court, même au fond de la Chine, il n'est pas intéressant d'être pris pour un Japonais.
    Cependant le commandant de la garde nationale, averti, a alerté les vaillants guerriers qui veillent sur le rempart et dans les tours ; il fait bourrer à mitraille les vieux canons et ordonne de tirer quelques coups pour effrayer l'ennemi ; puis, plein de courage, revolver au poing et brandissant un grand sabre de la main gauche, il bondit vers l'auberge où se terre le Japonais abhorré. Ce jeune homme, qui a remplacé le vieux chef assassiné par les brigands, est plein de fougue ; il s'est déjà battu plusieurs fois avec les brigands et n'a peur de rien ; aussi les villageois se sentent-ils déjà un peu tranquillisés. Il ne craint pas les Japonais : il est de ceux qui sont convaincus que, d'ici cinq ans, la Chine sera non seulement capable de tenir tête au Soleil Levant, mais de partir à la conquête de ce ramassis de petites îles, vieil édifice branlant, déjà à moitié détruit par les tremblements de terre et les éruptions volcaniques, paraît-il. A la foule tumultueuse qui assiège l'auberge, il dit d'un ton assuré : « Ne vous en faites pas. Je me charge de mettre à la raison le terrible Japonais ! » Ce disant il envahit l'auberge avec cinquante gendarmes armés jusqu'aux dents et qui marchent à l'ennemi d'un pas décidé, baïonnette au canon : il s'agit de sauver le village et toute la Chine en même temps. Guidés par la mégère qui a découvert le dangereux Japonais, tous s'avancent, puis le commandant risque un coup d'oeil par la porte entr'ouverte de la chambre où je me repose, et soudain on entend un cri suivi d'un éclat de rire, puis ces mots : « Mais vous êtes fous ! Ce n'est pas un Japonais, c'est le Père Yû, que je connais bien, puisque je suis un de ses élèves ». Sur ce les vaillants rires poussent un soupir de soulagement : pas de bataille en perspective, cela vaut mieux, car avec ces astucieux Japonais, on ne sait jamais ce qui pourrait arriver !
    Mais déjà le courageux commandant m'a aimablement salué et nous voilà buvant le thé et nous racontant comment nous-nous trouvons tous deux à Kuékitsao. Alors qu'il n'était que sous-chef à Kouan-in-tchang, il avait étudié la religion pendant que j'y bâtissais la résidence et les écoles, mais il avait eu son changement avant d'avoir pu être baptisé, et, comme il s'était distingué par la capture de plusieurs brigands, il était monté en grade et venait d'être nommé chef à Kuékitsao.
    Pendant ce temps, la foule apprenait avec joyeuse stupéfaction que le fameux Japonais s'était transformé en vieux missionnaire français. Mais cela paraissait incroyable ; aussi dus-je me présenter à la foule. Le jeune chef fit alors un discours sur la religion, expliquant dans quel but j'étais venu en Chine et se proclamant lui-même catholique. Cependant, comme il n'était pas encore très fort sur la doctrine, il me demanda des explications et passa la nuit à étudier le catéchisme. Il prévoyait sans doute ce qui allait arriver les jours suivants. En effet, la nouvelle extraordinaire s'était répandue au loin dans les campagnes et jusqu'au fond des montagnes qu'à Kuékitsao un espion japonais avait été arrêté après un combat acharné et qu'on allait le fusiller sur la place publique pour apprendre aux autres à rester chez eux. Aussi hommes, femmes, enfants accouraient de partout pour voir ce criminel Japonais et assister au spectacle de la mise à mort de ce sauvage.
    Mais quelle déception à l'arrivée ! Pas de Japonais : un simple Français Tout de même personne ne voulait s'être dérangé pour rien ; chacun voulait voir le personnage qui avait ainsi mis tout le pays sens dessus dessous. Pendant quelques jours ce fut un défilé ininterrompu dans ma chambre : « Alors vous n'êtes pas Japonais », me disaient certains d'un air visiblement mécontent, pensant probablement : « Quel dommage ! On aurait été si heureux de le voir fusiller ! » Enfants et fillettes me tâtaient d'un doigt craintif, de bonnes vieilles palpaient mes vêtements ; chacun voulait être payé de son dérangement et pouvoir raconter plus tard, au coin du feu durant les veillées d'hiver, qu'il avait vu de près et même touché un ogre japonais.
    Mais on m'interrogeait aussi sur la France et sur la religion. Le chef de la garde nationale venait plusieurs fois dans la journée, adressant alors à tous des discours d'une indéniable ferveur. Je distribuai un bon nombre de catéchismes et plus de deux cents personnes donnèrent leurs noms au catéchuménat ; dans le nombre figuraient le maire du village et la mégère qui avait failli déchaîner une catastrophe en me prenant pour un Japonais. Le chef de la garde nationale voulait l'arrêter ; je lui dis : « Je ne suis pas venu pour faire emprisonner les gens, mais pour les convertir. Il faut lui expliquer la doctrine, cela vaudra beaucoup mieux. Puisqu'elle loge dans cette auberge et qu'on dit son mari gravement malade, conduis moi dans sa chambre et aide moi à convertir ce pauvre homme ». Le bon Dieu arrangea si bien les choses que, quelques jours après, le malade s'envolait au Paradis après avoir été instruit des principales vérités de la religion et reçu le baptême. Sa femme a non seulement appris les prières et le catéchisme, mais les enseigne déjà aux autres. Le maire du village et un des premiers notables seront bientôt baptisés avec une vingtaine d'autres personnes.
    En résumé, j'espère, moyennant la grâce de Dieu, avoir bientôt à Kuékitsao un groupe de fervents chrétiens. Malgré ces heureux résultats, les deux jeunes gens qui m'accompagnaient dans cette première expédition et qui, au moment du danger, s'étaient prudemment cachés, l'un sous le plancher vermoulu, l'autre sous la paille dans l'étable à porcs, ne sont pas encore pleinement rassurés : ils ne tiennent pas du tout, ni ici ni ailleurs, à être pris pour des Japonais.

    UN MISSIONNAIRE DE SUIFU (Setchoan).

    1938/178-181
    178-181
    Chine
    1938
    Aucune image