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Histoires de brigands

HISTOIRES DE BRIGANDS
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    HISTOIRES DE BRIGANDS



    Pendant les années qui suivirent l'établissement de la république en Chine, c'est-à-dire de 1912 à 1929, nous vécûmes souvent, à Chungking et dans les environs, sous la menace des brigands ; une fois même, ils arrivèrent jusqu'à s'emparer de la sous-préfecture. J'étais alors supérieur du petit séminaire de la Mission et, à plusieurs reprises, j'eus maille à partir avec ces indésirables. Le chef de la milice locale d'un district voisin m'avait bien envoyé une escouade d'hommes pour assurer la protection du séminaire, mais, le cas échéant, aurait-il été bien prudent de se confier à leur bravoure? Vous allez vous en rendre compte.

    Un soir d'alerte, nous venions d'être avertis qu'une bande approchait. Le sergent me prévint aussitôt que ses soldats se retireraient dans la forêt voisine pour y tendre des embuscades aux audacieux brigands. Nous ne fûmes pas attaqués, mais je savais jusqu'à quel point nous pouvions compter sur de tels défenseurs. J'avais davantage confiance en une trentaine de fusils Gras que m'avait prêtés un général ami, trop éloigné lui-même pour nous porter secours en cas de danger. J'avais donc mis ces armes entre les mains de mes plus grands élèves, et les exercices militaires durent alterner avec les heures d'étude : « Si tu veux la paix, prépare la guerre », dit le proverbe! Nous n'eûmes pas à nous servir des fusils, par protection divine sans doute, mais aussi, bien sûr car « Aide-toi, le ciel t'aidera » parce que les bandits savaient que nous ne nous laisserions pas faire.

    Et il arriva que, dans les marchés, les brigands, après avoir pillé et accaparé tout ce qui était destiné à y être vendu, tenaient eux-mêmes étalage des denrées usuelles : riz, sel, tabac, etc., qui étaient cédées à des prix défiant toute concurrence. Un jour, dans un sac de sel qui venait d'être acheté, notre cuisinier trouva un doigt fraîchement coupé, peine sans doute infligée à quelque victime récalcitrante ; je lui recommandai de garder le secret à ce sujet et d'employer quand même le sel non maculé, car nous ne pouvions songer à nous en procurer ailleurs...

    Un tel voisinage nous ménageait parfois de curieuses surprises. Je reçus un matin, d'un de leurs chefs, un mot m'avertissant que sa bande passerait dans l'après-midi devant le séminaire, mais que nous n'avions nullement à nous inquiéter, ils ne chercheraient pas à entrer. Je ne me persuadais guère que l'on pût nous tendre un traquenard, ayant eu plusieurs fois l'occasion de constater que ces pirates sont hommes de parole et tiennent ce qu'ils ont promis. Toutefois, sans avertir personne du message reçu, je pris, par mesure de prudence, les précautions les plus nécessaires et, comme la communauté devait se rendre en promenade ce jour-là, je jugeai bon de l'y conduire moi-même. Nous n'avions pas fait deux kilomètres à l'intérieur de la forêt qu'un courrier me rejoignait : « Père ! Que faire ? Les brigands sont au séminaire ! » Je désigne à mes séminaristes un coin écarté pour s'y abriter (il est toujours à craindre en pareil cas que des élèves soient pris comme otages) et, au galop de mon cheval, je rentre à la maison. Tout un monde affolé d'habitants du voisinage étaient accourus chez nous pour y chercher protection, mais de brigands, point.

    Qu'y a-t-il donc ? Demandai-je.

    Il y a que les brigands viennent de passer devant la porte et ils sont certainement blottis dans le bois d'à-côté pour nous jouer ce soir un mauvais tour!

    Mais les brigands étaient déjà loin. Leur chef avait tenu parole. J'appris plus tard que ce chef était un ancien élève du séminaire ; il n'avait donc pas gardé trop mauvais souvenir de la maison, pour s'être comporté de la sorte à notre égard! Remarquons d'ailleurs qu'il est très rare que nos séminaristes chinois, quand ils tournent mal après avoir abandonné leur vocation, deviennent des ennemis ou des sectaires.

    Un autre exemple encore.

    C'était en 1927. J'effectuais sur le Fleuve Bleu un voyage de plusieurs jours en barque, accompagné d'une dizaine de jeunes recrues pour le séminaire, de deux grands élèves de première et de deux professeurs indigènes. Au second soir de la navigation, nous ne pûmes arriver à l'étape, une ville riveraine, que très tard et dans la nuit noire, ce qui nous fit aborder malheureusement à l'endroit le plus retiré du port, où nous pensions être bien tranquilles. Déjà, lanternes allumées, nous avions étendu nos couvertures et nous nous préparions à dormir, quand soudain firent irruption sur la barque des personnages en uniformes militaires et armés de coutelas. Sans m'adresser la parole ni me molester, ils s'emparèrent aussitôt des deux professeurs et de l'un des deux grands élèves, les ligotèrent, puis les emmenèrent. Celui qui semblait être le chef nous intima l'ordre d'évacuer l'une de nos barques, alléguant qu'il en avait besoin ; en quelques minutes, bagages et literie furent donc transportés sur la seconde barque ainsi remplie à craquer. Que faire ensuite ? Me rendre à la police militaire pour porter plainte ? Il n'y fallait pas songer, surtout à cette heure tardive et alors que j'ignorais si nos pillards ne faisaient pas eux-mêmes partie de la police. Et qu'adviendrait-il en mon absence ? Les enfants perdraient la tête et nos bagages seraient pillés. Espérant que la bonne Providence s'occuperait de nous, j'attendis en me promenant sur la berge. Vers minuit arriva une escouade de soldats armés de pistolets Mauser ; ils s'avancèrent vers moi pour échanger quelques mots :

    Est-ce vous l'étranger qui vient d'être victime d'une agression de soldats révoltés ?

    C'est bien moi, répondis-je. Et je narrai ce qui venait de nous arriver.

    Reconnaîtriez-vous votre barque ?

    Très certainement.

    Veuillez alors nous conduire à sa recherche.

    Nous n'allâmes pas loin. Bientôt j'aperçus la barque, sur le devant de laquelle se tenait debout, fier et arrogant, son ravisseur en tenue de sampanier.

    Voilà la barque en question, et voilà l'homme qui nous l'a prise.

    C'est lui! Vous en êtes bien sûr ? Dans ce cas, nous l'exécutons séance tenante.

    Bien certainement j'en étais sûr, j'aurais reconnu mon homme entre mille. Mais il me répugnait, à moi, prêtre, de voir, sur un mot de ma bouche, un coupable exécuté à mes pieds.

    Je puis me tromper, ajoutai-je.

    Et le brigand, qui se donnait comme un simple nautonier, fut laissé en liberté ; il n'eut même pas la délicatesse de faire un petit signe pour me dire merci.

    Sur ces entrefaites, nos trois captifs, dont l'un avait pu s'échapper et était allé prévenir les employés de la police, nous rejoignaient, n'ayant rien eu à souffrir, si ce n'est de la perte de leurs montres et argent de poche. Ils s'estimaient heureux de s'en être tirés à si bon compte. Or j'ai su dans la suite, par des séminaristes qui le tenaient du lieutenant lui-même des soldats rebelles transformés en pirates, que celui-ci était encore un de mes anciens élèves du séminaire ayant poursuivi ses études jus qu'en théologie. A l'arrivée de notre barque, il se trouvait sur la rive d'où, grâce à nos lanternes allumées, il nous avait reconnus de loin. Evitant de se montrer, il avait donné l'ordre à ses hommes d'appréhender les deux professeurs et l'élève, son ancien condisciple : il avait contre eux quelques vieilles rancunes dont l'occasion s'offrait à lui de tirer une vengeance pas trop sévère. Et il avait recommandé de ne pas toucher à ma personne ni aux petits élèves...

    Chose piquante encore, le général qui commandait alors la ville était un ancien et célèbre chef de bandes qui, au moment où il se procurait, par incursions et déprédations, l'argent et les fusils nécessaires à l'achat de son généralat, gardait avec les missionnaires des relations très courtoises, ne permettant pas qu'eux et leurs chrétiens fussent molestés. Cette nuit-là, apprenant qu'un missionnaire était en danger, il avait à la hâte dépêchée des soldats de sa garde personnelle pour le délivrer. Il s'est d'ailleurs vaillamment conduit au début de la guerre sino japonaise actuelle et a été blessé à la tête de ses troupes.



    ***



    D'autres fois, les rencontres que je fis des bandits furent plus désagréables. Un jour de mai, j'avais à parcourir une cinquantaine de kilomètres (en Chine, les porteurs de palanquins, comme les porteurs de fardeaux de 50 kg, couvrent facilement en une journée une étape de 50 km.). Vers midi, nous nous étions arrêtés dans un bourg pour y prendre notre repas. Le mien fut vite expédié et, pendant que les porteurs et mon domestique achevaient tranquillement le leur, je pris seul les devants, n'ayant pour toute arme et toute compagnie que mon calumet, en l'espèce une longue pipe chinoise faite d'un tuyau de bambou auquel est adapté un foyer porte-cigare, et je venais de passer entre deux chaumières se faisant face en bordure de la route, quand, de leur cachette, quatre bandits armés firent irruption sur moi.

    Inutile de résister. Ils m'entraînent dans une des cabanes dont ils ont soigneusement camouflé les ouvertures servant de fenêtres, verrouillent la porte et se mettent en devoir de me fouiller de la tête aux pieds. A part ma montre et quelques menues pièces de monnaie, ils ne trouvèrent rien qui pût les enrichir. Mon chapelet, pourtant, retint leur attention : païens, ils n'arrivaient pas à en saisir l'usage ou l'utilité, et ils l'emportèrent par curiosité. Ils me laissèrent mes habits, mais me ligotèrent les mains et les pieds. Malgré ma promesse de ne pas fuir, la ligature des poignets derrière le dos fut si serrée que j'en gardai longtemps la rouge marque et qu'il fallut huit jours pour que s'y rétablît la circulation du sang. Ils me présentèrent un petit banc pour m'asseoir et, ma pipe étant tombée à terre, l'un d'eux la ramassa et, la posant sur mes genoux : « Voyez, dit-il gentiment, nous vous la laissons ». « Sié, sié, grand merci », répondis-je, ne voulant pas me montrer inférieur en politesse. J'eus encore recours à leur amabilité pour leur représenter que le « banc rustique sur lequel je siégeais n'avait rien de confortable pour une vieillesse fatiguée comme la mienne » ; l'un d'entre eux me conduisit alors clopin-clopant sur un lit de famille qui se trouvait au fond de la salle obscure, il m'y installa assis et ramassa derrière mon dos les couvertures, afin que je puisse m'y appuyer. Mais, pour que je ne les reconnaisse pas, ils me couvrirent la tête d'un grand voile puant et suffocant, dont, tout doucement, par des mouvements de droite, de gauche, d'avant, d'arrière, ma tête devait arriver à se débarrasser sans qu'ils y prissent garde.

    J'étais leur premier « client », le premier voyageur de passage depuis que la bande attendait là. Bientôt, d'autres voyageurs furent saisis, internés, ligotés, pillés, et nous nous trouvâmes ainsi jusqu'à dix-huit, enfermés dans cet étroit et sombre réduit. Mon domestique, arrivé avec la chaise à porteurs, subit le même sort ; quant aux porteurs eux-mêmes, ils furent laissés dehors sans être inquiétés, il n'y avait rien à tirer d'eux !

    Alors que les malandrins fouillaient ma chaise et enlevaient de mes petits bagages ce qui leur plaisait, j'entendis mon brave homme de domestique s'adresser à leur chef comme à un grand mandarin :

    Grand homme, suppliait-il, votre puissance atteint les hauteurs du ciel, et vous êtes le plus miséricordieux des humains. Dans la chaise de mon maître étranger, il y a des papiers et des livres ; ces choses vous sont inutiles, veuillez donc lui en laisser la jouissance, et nous vous en garderons une reconnaissance de dix mille ans.

    Entendu, répondit le chef, nous sommes des gens raisonnables.

    Et de fait ils ne touchèrent pas à mes papiers, dont certains étaient de grande importance et n'enlevèrent au domestique presque rien. En bon Chinois, celui-ci avait fait preuve d'un sage réalisme et d'une politique avisée : puisque nous étions en état d'infériorité et que toute résistance ou sursaut de révolte n'eût fait qu'aggraver la situation, le meilleur n'était-il pas de composer avec l'adversaire et de sauver, par d'aimables procédés, ce que l'on pouvait sauver !

    Mais pourquoi l'un des bandits s'avisa-t-il soudain d'une distraction? Il s'en vint à moi en disant :

    Nous n'avons pas vu votre alliance de mariage, où l'avez-vous cachée ?

    Etant prêtre catholique, je n'en ai pas, les prêtres, à l'encontre des ministres protestants, ne prenant pas femme.

    Cette raison surpassait son entendement. Alors, s'adressant à mon domestique : « Où l'étranger a-t-il caché son alliance ? » Même réponse et même incompréhension. Il vient tâter mes doigts toujours ligotés puis, prenant ses grands airs et braquant son pistolet sur ma poitrine :

    Livre ton alliance d'or, ou tu es mort.

    Vous m'avez, répondis-je, condamné les doigts des mains et des pieds ; avec quoi voulez-vous que je la recherche, cette alliance ? Cherchez vous-même. Je vous répète d'ailleurs que je n'en ai pas.

    Le forban n'insista plus. Mais, de dépit, il prit le chapeau de feutre que je portais sur la tête, l'essaya, le jugea à sa convenance et l'adopta.

    Des cris vinrent interrompre les lucratives opérations de ces chevaliers du maquis. Une bonne vieille d'environ soixante-dix ans venait d'être arrêtée à son tour ; et comme on voulait la soulager du paquet qu'elle portait, elle résistait farouchement et criait à tue-tête : « Moi vivante, vous ne l'aurez pas ; à mon âge, on ne craint pas la mort ! » Ses clameurs devaient éveillée aux alentours de bien lointains échos, car les brigands, craignant qu'ainsi les miliciens de la garde locale fussent alertés, ramassèrent en hâte leur butin et gagnèrent la forêt voisine. Nous eûmes alors tôt fait de nous libérer de nos liens, grâce à un couteau de cuisine trouvé à terre, et nous filâmes sans en demander davantage...

    Que d'autres histoires de voleurs de grand chemin, et de voleurs tout court, je pourrais raconter encore! En voici une dernière.

    Un jour, ayant à faire en barque un trajet d'une dizaine de kilomètres, je louai une petite embarcation. Au moment du départ, j'étais absorbé dans une lecture et ne, remarquai pas que deux passagers, l'un à l'avant et l'autre à l'arrière, avaient pris place également dans la barque louée pourtant pour moi seul. En pareil cas, le patron du sampan ne souffle mot, il compte sur votre indulgence, espérant bien exiger de ces passagers d'occasion le prix du passage. A peine avions-nous fait la moitié de la route que le voyageur d'arrière, sous la menace du revolver, intima au patron, alors au gouvernail, l'ordre d'aborder. Et son complice de l'avant, sortant aussi son revolver, me tenait en respect. Sur la rive, des affiliés attendaient qui sautèrent dans la barque. En un clin d'oeil, je fus dépouillé de tout ce qui pouvait les intéresser, argent, montre, etc., et les bandits, en hâte, craignant d'être surpris, reprirent aussitôt le chemin du maquis.

    Est-ce à dire que partout, en Chine, il n'y eut que brigands et brigandages pendant les années qui suivirent l'établissement de la république ? Il serait injuste de l'affirmer. Les actes de piraterie comme ceux que je viens de raconter n'étaient que la conséquence de la révolution nationale, qui s'opérait peu à peu dans des fiefs administrés par des généraux trop peu préparés à leur rôle de chefs ; cette piraterie n'a d'ailleurs pas été aussi courante dans toutes les provinces de Chine qu'elle l'était au Se-tchoan el, un peu partout, d'immenses progrès furent alors réalisés dans la plupart des domaines, dans ce que nous sommes convenus d'appeler « la civilisation » au sens européen du mot. Ceci sera l'objet d'un prochain article.



    LÉON BOURGEOIS,

    Missionnaire de Chungking (Chine).


    1943/207-212
    207-212
    Chine
    1943
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