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Histoire d'un clocheton

HISTOIRE D'UN CLOCHETON Deux charpentiers s'étaient mis à l'oeuvre, et bientôt, au-dessus du pignon de ma chapelle, s'éleva un clocheton. J'avoue que je ne fus pas très satisfait du travail : trop petit pour sa hauteur, mon clocheton ressemblait plutôt à un colombier qu'au gracieux campanile que j'avais rêvé. Fallait-il le faire recommencer? Je pensais que ce seraient quelques journées de travail supplémentaires, et le second serait-il mieux que le premier?
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    HISTOIRE D'UN CLOCHETON



    Deux charpentiers s'étaient mis à l'oeuvre, et bientôt, au-dessus du pignon de ma chapelle, s'éleva un clocheton. J'avoue que je ne fus pas très satisfait du travail : trop petit pour sa hauteur, mon clocheton ressemblait plutôt à un colombier qu'au gracieux campanile que j'avais rêvé. Fallait-il le faire recommencer? Je pensais que ce seraient quelques journées de travail supplémentaires, et le second serait-il mieux que le premier?

    Je ne fus pas le seul mécontent. Mon colombier n'était pas encore terminé que le village, dont la moitié des habitants sont encore païens, manifestait sa désapprobation : le clocheton allait carrément à l'encontre d'une superstition appelée « Foung sheui », le vent du bonheur. Déjà les fenêtres ogivales gênaient singulièrement ce vent du bonheur, et voilà que le Père osait encore jucher sur le tout une petite tour qui, trop peu élevée pour moi, dépassait pour eux les limites permises... Vraiment le Père exagérait, il fallait le mettre à la raison ! On parla donc, ni plus ni moins, de renverser le clocheton et, par la même occasion, la chapelle tout entière. L'ancien propriétaire eut à comparaître devant l'assemblée des notables qui lui reprochèrent d'avoir vendu le terrain sans les consulter.

    Le P. Seznec et moi riions dans notre barbe en entendant raconter les menaces invraisemblables dont nous étions l'objet. Quant aux chrétiens, pour la plupart, ils tremblaient comme des feuilles, jeunes chrétiens encore faibles dans la foi, petit troupeau se sentant sans force en face des païens si nombreux. Pour comble de malheur, voilà qu'un enfant mâle d'une famille païenne (celle précisément dont la porte est orientée du côté de la chapelle) vint à mourir presque subitement ; on s'empressa de consulter le diable dans la personne d'un sorcier. Celui-ci examina les lieux et déclara évidemment que la chapelle était la cause du malheur ; il ajouta même qu'il y aurait une dizaine d'autres décès en peu de temps dans le village... N'osant s'adresser directement au missionnaire, les païens sommèrent un des notables chrétiens d'enjoindre au Père de démolir le fameux pigeonnier.

    Un soir, après dîner, je vois, donc arriver mon chrétien. Commission pénible...., il n'osait Parler

    Qu'y a-t-il, Yu-li, as-tu quelque affaire?

    Qui, Père, c'est le clocher.

    Ah! Le clocher! Qu'y a-t-il?

    Il faut le démolir, murmura-t-il.

    Oh! Oh! Tu crois qu'on fait un clocher pour le démolir aussitôt!

    Ce sont les païens qui m'envoient. Ils disent que si le Père ne démolit pas le clocheton, ils le démoliront eux-mêmes et tueront tous les chrétiens.

    Eh bien, qu'ils y viennent!... En tout cas, tu pourras leur dire que le premier qui touchera au clocher ou aux chrétiens, je le ferai prendre par la police et emmener à Ho-yun, là on verra ce qu'il lui en coûtera. Toi, tu es chrétien, tu ne crois plus au vent du bonheur, donc le clocher ne te gêne pas?

    Oh non! Père.

    Bien! Ne vois-tu pas qu'il serait désastreux de le démolir? Les païens diraient que vous avez eu peur d'eux ; ils vous forceraient à démolir aussi la chapelle et la résidence parce qu'elles sont trop élevées. Autrefois, vous vouliez une chapelle, une belle chapelle, et maintenant vous venez demander au Père de la démolir!

    Non, Père, seulement le clocher.

    Après, ils t'enverront demander la démolition de la chapelle, et tu oserais faire la commission!...

    Mon brave homme de chrétien n'était pas très convaincu, et encore moins rassuré. Il repartit mécontent annoncer que les Pères ne voulaient rien savoir, qu'ils étaient des entêtés...

    Qu'arriva-t-il? Rien. Les bruits sinistres s'évanouirent d'eux-mêmes. Quant aux décès, il y en eut d'autres, comme partout ailleurs. Mes ouvriers s'en allèrent, et je partis pour Canton.

    A mon retour, une dizaine de jours plus tard, il n'était plus question de mon affreux clocheton, sauf... dans ma cervelle où s'élaborait tout un plan de reconstruction. Un jour donc, Monsieur le Curé apparut sur le toit de la chapelle : les plaques de zinc sautèrent, puis la charpente, pièce par pièce. Tout en maniant marteau et tenailles, j'observais les chrétiens et les païens allant et venant... Chacun levait la tête et regardait le Père démolissant lui-même si allègement l'oeuvre qu'il avait défendue avec tant d'opiniâtreté. Tous étaient étonnés : on le serait à moins! Enfin, mon colombier fut bientôt descendu et, pour parfaire la surprise, je recouvris consciencieusement l'emplacement du clocheton disparu. La gent païenne exultai Le plus fanatique n'alla-t-il pas jusqu'à dire qu'il se préparait à brûler, en signe d'allégresse, un pétard gros comme cela, et il montrait ses deux mains ouvertes, comme si elles tenaient un obus de 75!

    Pour moi, évidemment, je riais sous cape. Une fois descendu du toit, je saisis la hache, la scie, le rabot et... je refis une nouvelle charpente. Quelques jours de travail, et me voilà de nouveau sur le toit. Les pièces de bois montent une à une, s'assemblent et gagnent en hauteur : mon nouveau clocher mesure ainsi à peu près 2 m. 50 à partir de la toiture et, le tout, une grande croix en fer forgé vient se planter au sommet, tout le village. Mes chers Chinois étaient effarés! Le nouveau était plus élevé que l'ancien, et il le paraissait d'autant plus qu'il était moins large et surmonté de la croix !

    Les chrétiens ne demandèrent pas de démolir mon oeuvre : « Au contraire, dirent-ils, celui-ci est plus joli! » Quant aux païens, ils gardèrent pour eux leur dépit, ils savaient bien, par expérience, qu'ils perdraient leur temps en réclamant quoi que ce soit.

    Désormais, la croix du Sauveur domine donc Fong-yon. Puisse-t-elle attirer à elle tous ceux qui l'ignorent encore! Et même ceux qui la maudissent! C'est mon plus grand désir et l'objet de mes prières. Daignez, chers lecteurs, y joindre les vôtres.



    Francis MOREL,

    Missionnaire de Canton (Chine).


    1942/139-140
    139-140
    Chine
    1942
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