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Histoire des trois poutres

En Chine. Histoire de trois poutres Dans ma chapelle il y a trois maîtresses poutres, deux pour soutenir le toit et la troisième pour épauler la face intérieure de la tribune. Les chrétiens ne possédant pas d'arbres de taille suffisamment grande, c'est à des païens que j'eus affaire pour les acquérir.
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    En Chine.

    Histoire de trois poutres



    Dans ma chapelle il y a trois maîtresses poutres, deux pour soutenir le toit et la troisième pour épauler la face intérieure de la tribune. Les chrétiens ne possédant pas d'arbres de taille suffisamment grande, c'est à des païens que j'eus affaire pour les acquérir.

    Tout d'abord, un païen du village où j'habite nous offrit d'aller visiter sa « sapinière ». Nous nous y rendîmes donc, le P. Seznec et moi, et fûmes heureux de repérer trois beaux arbres bien droits et assez gros. Mais quand il fallut discuter leur prix, notre vendeur entendait bien tenir la dragée haute, un peu trop haute même, il demandait, en effet, environ quatre fois plus que le prix courant. Nous pensions qu'il voulait rire, ou peut-être qu'il nous prenait pour des simplets, mais pas du tout : il croyait, le brave homme, que nous voulions faire de ses arbres des poutres superstitieuses comme on en rencontre dans toute maison chinoise, poutres fainéantes, qui se contentent de supporter des dragons ou des inscriptions sculptées. C'est cette idée, et aussi celle que tout étranger est un homme à gros sous, qui lui avaient dicté son prix. Il fallut donc le laisser choir avec ses arbres, nous ne pouvions cependant pas passer pour des Crésus ou plus simplement pour des poires !

    A quelque temps de là, un autre vendeur me proposa un prix raisonnable : ses arbres étaient moins beaux, mais suffisants. Etant sans doute peu en fonds, il m'offrit même de les abattre lui-même moyennant cinquante sous de supplément, et le marché fut conclu.

    Tout heureux de cette bonne aubaine, je me préparai à partir pour Canton, mais auparavant, je chargeai un chrétien d'ébrancher les trois arbres et de les couper d'une longueur que j'indiquai, cela afin d'éviter une trop grande charge aux porteurs.

    A mon retour, deux mois plus tard, je m'en fus palper mes arbres, mes trois précieux arbres, alors couchés à terre, comme endormis en attendant les heurts du transport. Comme ils me paraissaient un peu courts, par acquit de conscience je me mis en devoir de les mesurer. Stupeur ! Il leur manquait à chacun cinquante centimètres ! Evidemment, ce devait être diabolique, mais comme je n'ai pas une foi assez grande pour allonger les poutres, j'ai alors pensé tout bas ce qu'aurait dit le P. Le Baron : « Ça pourra toujours servir ! »

    Le plus drôle de l'histoire, c'est qu'il fallait en trouver d'autres, et que le temps pressait pour la construction qui devait commencer bientôt. La Providence nous vint en aide. Un jour que le P. Seznec était venu me visiter, nous apprîmes qu'il y avait, à environ une lieue, plusieurs gros arbres abattus depuis quelques mois, dont on voulait faire des planches de cercueils (en Chine, les planches des cercueils sont de véritables madriers). Nous partîmes immédiatement pour nous rendre compte sur place de leurs dimensions, et il se trouva que, sur six, trois faisaient très bien notre affaire. Sans plus nous attarder sur le flanc de la colline, nous descendîmes chez le propriétaire afin de discuter le prix de vente. Les pourparlers durèrent longtemps, là aussi on tenait la dragée haute. Mais nous savions que le maître de céans était fumeur d'opium, or, l'opium coûte cher, et le besoin du fumeur est impérieux; quand celui-ci n'a plus le sou, il est toujours content de vendre ce qui lui appartient, fût-ce à vil prix. Après plus d'une heure de discussion, les trois arbres étaient tombés, de vingt-cinq piastres, à vingt. Alors, le chrétien qui nous accompagnait, de dire en se levant : « Le Père en donne dix-huit, pas un sou de plus!», et nous partîmes sans attendre la réponse. Le soir même, l'acquisition était faite.

    Alors se posa la question du transport, ce qui n'était pas petite affaire dans des sentiers de montagnes, puis sur d'étroites et sinueuses diguettes de rizières. C'est donc à dos d'homme qu'il fallait envisager ce transport, nous convînmes d'un prix global pour une douzaine de porteurs pris parmi mes chrétiens.

    Voilà donc ceux-ci partis un beau matin, bien décidés à faire le trajet aller et retour dans la matinée. Midi arrive, personne; une heure, deux heures, personne toujours. Je crains un accident. Enfin l'équipe revient, mais... sans arbre !

    Père, c'est impossible, nous sommes morts de fatigue, nous renonçons au salaire promis.

    Où est l'arbre ?

    Là-bas, sur la colline, à mi-chemin.

    Eh bien, vous allez d'abord déjeuner, et nous retournerons ensemble.

    Quand mes gens furent bien restaurés, je les emmenai de nouveau, il le fallait bien, mes arbres ne pouvant venir tout seuls, Vous auriez peut-être conseillé de prendre vingt-quatre porteurs au lieu de douze, mais ici pas de routes nationales, l'étroitesse des sentiers et leurs virages brusques sont des obstacles à envisager.

    Nous voilà bientôt auprès du premier arbre : il est là, couché dans l'herbe, or mes gars avaient mis quatre ou cinq heures pour lui faire parcourir trois kilomètres, et il en reste encore autant et sur une piste plus dure... Ici, j'ouvre une parenthèse pour expliquer comment en Chine on porte les arbres sur les sentiers ou à travers les rizières : aux deux extrémités une forte liane, passée préalablement sous l'arbre, est liée à la partie supérieure, de façon à former un grand anneau dans lequel est introduite une solide perche de bois dur; des bâtons résistants sont ensuite attachés à celle-ci, formant avec elle autant de croix dont les extrémités doivent reposer sur les épaules des porteurs ; l'arbre se trouve ainsi suspendu au ras de terre entre une double haie d'hommes qui le meuvent péniblement.

    « Ho! Hisse! En avant, marche ! », Je prends le commandement de l'escouade qui s'en va non au pas cadencé, ni même à celui de procession, et le monstre se déplace peu à peu sur un sentier la plupart du temps impraticable : il faut souvent changer d'itinéraire, quelquefois aussi descendre dans la rizière où mes gens ont de la boue jusqu'à mi-jambes, tandis que l'arbre frôle le riz en herbe. Dans les passages les plus difficiles, je donne un coup de main avec des encouragements : « Allez-y, les gars ! Encore un petit coup! Ça y est ! Repos ! » On s'asseoit alors sur le colosse et on allume une pipe, car nous suons à grosses gouttes, Après beaucoup de ces tournants dangereux, nous arrivons enfin au village, la nuit tombe, mes porteurs sont fourbus. Ils font cependant bonne contenance devant la foule qui les accueille, il ne sied pas, en effet, de paraître fatigué.

    Le lendemain, les deux autres arbres prennent le même chemin d'une façon identique.

    Et maintenant vous pourriez les voir soutenant sans faiblir le toit de la chapelle, abritant Celui qui les a créés.



    FRANCIS MOREL,

    Missionnaire de Canton (Chine).




    1943/240-242
    240-242
    Chine
    1943
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