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Histoire de Phrang le chasseur 2 (Suite). (Conte Siamois)

VARIÉTÉS Histoire de Phrang le chasseur (Conte Siamois) Suite (1). 1. Voir Annales M.-E., n° 87, p. 157.
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    VARIÉTÉS



    Histoire de Phrang le chasseur



    (Conte Siamois)



    Suite (1).



    1. Voir Annales M.-E., n° 87, p. 157.



    Hélas, Phrang avait perdu sa quiétude d'autrefois ; le soir, son violon resta suspendu près de sa couche, son sommeil fut troublé et il lui sembla entendre au dehors les voix moqueuses des génies qui sans doute le narguaient de sa mésaventure. Dès le lendemain, il tenta une nouvelle expédition, mais la forêt gardait son secret, et les génies surent bien l'empêcher de pénétrer jusqu'au trésor.

    Rentré chez lui, Phrang se rappela qu'il avait construit près de sa hutte une niche pour le génie, son dieu lare à lui ; c'était une boîte à peu près grande comme une cage à serins. Il y alluma 3 bâtonnets odoriférants, se prosterna, puis présenta son offrande : une poignée de riz cuit et deux bananes pour le dessert sans doute. Le soir, il se coucha la conscience un peu plus tranquille. Pourtant, se disait-il avant de s'endormir, un peu d'or m'aurait été si utile, mes calebasses commencent à se vider, je n'ai plus de chaux pour mettre sur mon bétel, les quelques noix d'arec qui me restent sont aussi dures que la pierre de mon fusil, puis je me serais construit une cabane un peu plus confortable. J'aurais... Ah ! Satanés génies, vous n'êtes guère serviables ! Après cette oraison, Phrang s'endormit du sommeil du juste.

    Mais vers le milieu de la nuit, il fut réveillé par de petits coups secs frappés contre la cloison en bambous de sa cabane. Plus mort que vif, notre homme se garda d'ouvrir, mais bientôt il entendit une voix douce qui l'appelait : « Phrang ! Phrang ! Mon ami, ne crains rien, c'est moi, le gardien du trésor. J'ai pitié de toi, et si demain à l'aurore tu te trouves à l'entrée du bois, à l'endroit appelé sàm jéh, je te conduirai à l'arbre enchanté et les trésors seront à toi ».

    Il y avait donc des génies bienfaisants ! Phrang ne s'en serait jamais douté. Dès avant l'aurore il partit joyeux, son fusil sur l'épaule, et bientôt fut rendu à l'endroit convenu. Le jour allait paraître et le génie se montrerait sans tarder.

    Phrang s'assit pour l'attendre. Il était là depuis un instant, lorsque d'un sentier de la forêt déboucha un cerf magnifique, lequel sans se troubler nullement s'arrêta à quelques pas de lui et se mit à le considérer. Phrang ne lui laissa pas le temps de détailler sa personne ; saisissant son fusil il l'ajusta et... pan !! Un coup formidable fit retentir la forêt jusque dans ses profondeurs.

    Lorsque la fumée se fut dissipée, Phrang s'apprêtait à aller constater la mort du malheureux cerf, lorsqu'il l'aperçut qui, sans se presser davantage rentrait tranquillement sous le bois. Phrang était littéralement ahuri ; jamais de mémoire de chasseur un cerf n'avait essuyé aussi stoïquement un coup de feu, il fallait donc qu'on eut jeté un sort sur son fusil pour manquer ainsi un animal de cette taille à quelques brasses de lui. Phrang était furieux et toutes sortes de malédictions se pressaient sur sa bouche. Pour comble de malheur son génie n'avait pas l'air de se hâter ; il eut beau attendre, lorsque le soleil parut, Phrang qui savait que ces êtres mystérieux se soucient peu de voyager en plein jour, vit clairement qu'il avait été berné par son génie. Il rentra chez lui, la tête basse, jeta son fusil dans un coin et reprit ses occupations ordinaires qui, nous le savons, consistent pour un homme de sa trempe à manger, chiquer le bétel et faire la sieste.

    Mais il était vraiment à plaindre le pauvre Phrang. Autrefois, sans ambition aucune, sans besoins, les génies ne lavaient conduit jusqu'au seuil du temple de la fortune, puis ces mauvais farceurs lui avaient fermé la porte au nez. Adieu les beaux lingots d'or et d'argent!

    Phrang aurait certainement jeté à bas la niche de son dieu lare. Mais il fallait bien vivre dans l'entourage de ces êtres malfaisants. Et la preuve qu'ils étaient toujours là, c'est que cette nuit-là même, à peine Phrang se fut-il jeté sur sa natte qu'un grand bruit se fit autour de sa cabane et il s'entendit interpeller ainsi : « Phrang! Phrang ! Que me veux-tu encore ? Répondit Phrang, qui reconnut la voix de son génie de la veille, j'ai été au rendez-vous et je t'ai attendu en vain, tu m'as trompé. Phrang, répliqua le génie, tu es un sot et un ingrat, je suis venu au rendez-vous, à peine m'as-tu aperçu que tu as braqué sur moi ton fusil et m'as envoyé une grosse poignée de plomb ; heureusement je suis un esprit ; sans cela ma peau serait percée comme une écumoire. Si c'est ainsi que tu reçois tes amis, je te prie de croire que je ne viendrai plus t'offrir mes services.

    Alors c'est toi qui t'étais déguisé en cerf, comment aurais-je pu m'en douter ? Et quel chasseur, je te le demande, ayant un fusil en main peut rester impassible devant un si beau gibier? O génie, pardonne-moi, ne te venge pas, malheureux que je suis ! Je serai maudit jusqu'à la huitième génération ! » En vain Phrang se lamenta, s'arracha les cheveux, le génie avait disparu.

    Depuis ce temps les hautes herbes ont dérobé aux regards la hutte abandonnée de Phrang, la niche du dieu lare vide de présents pend lamentablement sur le piquet où elle était fixée. Phrang, hanté par la peur des génies, a renoncé à la chasse et est allé demeurer au village. Il y raconte à qui veut l'entendre ses aventures de chasseur et tout le monde le croit.



    H. JUGLAR,

    miss. ap




    1912/215
    215
    France
    1912
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