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Haine contre les missionnaires

NOS MISSIONS DE CHINE Histoire. Haine contre les Missionnaires. Protectorat de la France.
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    NOS MISSIONS DE CHINE



    Histoire. Haine contre les Missionnaires.



    Protectorat de la France.





    L'histoire de nos missions de Chine serait longue à raconter, si nous entrions dans les détails, et facilement elle formerait la matière de plusieurs volumes. Nous nous contenterons de la résumer très brièvement ; nous exposerons ensuite quelques-uns des motifs qui excitent la haine des Chinois contre les missionnaires; enfin nous parlerons du protectorat que la France exerce sur ces plages éloignées en faveur des missions.



    Ces pages touchent à des sujets graves et délicats, auxquels se rattachent de nombreuses questions que ce n'est ni l'heure ni le lieu de traiter complètement ; elles ne font donc que les effleurer ; nous le disons dès maintenant, pour éviter toute surprise à nos lecteurs, et pour nous permettre de revenir tôt ou tard sur ce même sujet.





    ***



    La Société des Missions Étrangères dirige dans l'Empire du Milieu neuf missions dont sept sont des vicariats apostoliques : le Su-tchuen occidental, le Su-tchuen oriental, le Su-tchuen méridional, le Kouy-tcheou, le Yun-nan, la Mandchourie méridionale et la Mandchourie septentrionale ; deux autres sont des 'préfectures apostoliques : le Kouang-tong et le Kouang-si.



    Elles contiennent 144,000,000 d'infidèles, 180,000 chrétiens, et sont administrées par 280 missionnaires.



    Notre histoire, en ces contrées, date de 1659, année de la nomination de Mgr Pallu et de Mgr de la Motte Lambert en qualité de vicaires apostoliques de toutes les provinces de Chine, elle va jusqu'à l'emprisonnement du P. François Fleury par le brigand Yu-man-tse, désormais célèbre, et la mort terrible et douloureuse du P. Chanès.



    C'est d'abord l'arrivée de Mgr Pallu en Chine le 27 janvier 1684 (1), suivie, la même année, de sa mort qui priva la Société des Missions-Étrangères et les chrétientés de l'Empire d'un guide expérimenté, doué d'une grande douceur et d'une sagesse éminente.



    (1). Voir Annales de la Société des Missions Etrangères, n° 3, p. 97.



    Ses successeurs, Mgr Maigrot, docteur de Sorbonne, Mgr de Lyonne, le fils du ministre de Louis XIV, d'autres moins connus, mais aussi actifs, demeurent sur le littoral ou se répandent dans les provinces les plus reculées : au Su-tchuen où MM. de la Baluère et Basset créent un séminaire et établissent des paroisses ; au Yun-nan où MM. Leblanc et Danry trouvent le moyen de vivre en bons termes avec le vice-roi, d'acheter une maison, et de baptiser plusieurs centaines de païens, pendant que M. Guéty, évangélise quelques territoires dans le Kouang-tong et M. Lirot dans le Fokien.



    En 1732, un ordre d'exil de l'empereur réunit à Macao la plupart des prêtres de la Société qui travaillent en Chine ; mais certaines âmes ont soif de travaux, de luttes et de souffrances, comme d'autres de repos, de paix et de joies, et dès qu'ils voient l'horizon s'éclaircir un peu, dès qu'ils espèrent pouvoir tromper la surveillance des mandarins, les missionnaires retournent vers leurs néophytes.



    Pourtant ce n'est pas à ce moment la belle période des missions de Chine : la question des Rites agité tous les esprits, la France n'envoie qu'un très petit nombre de ses enfants sur ces lointains rivages, et le monde catholique n'a pas assez de générosité pour offrir des ressources à l'apôtre que la pauvreté réduit souvent à l'impuissance. La première grande moitié du dix-huitième siècle s'écoule ainsi, dans une sorte de torpeur attristante, que les travaux de Mgr dé Martine ne suffisent pas à dissiper. Mais enfin Dieu se laisse toucher par les prières d'âmes saintes, et des prêtres plus nombreux quittent notre chère et douce patrie, pour aller de nouveau jeter dans les petits villages de la Chine et dans ses cités populeuses la semence qui bientôt germera.





    Le premier par lâge, par la dignité, par la sagesse, était Mgr Pottier, « un évêque d'or, disait un de ses prêtres, quoiqu'il porte une crosse de bois ». Il faisait douze lieues par jour, couchait sur la dure, mangeait à peine ; toujours doux, toujours poli, de cette politesse que l'on a tant admirée dans le clergé de France. Les missionnaires étaient dignes de leur chef : c'étaient M. Alary, observateur judicieux, âme vraiment sacerdotale, qui reviendra au Séminaire de Paris enseigner les vertus apostoliques aux aspirants des missions ; M. Gleyo, l'ancien supérieur de la petite communauté de Saint-Sulpice, si volontiers dédaigneux des moyens et des raisonnements humains, favorisé de visions merveilleuses et plongé dans une oraison continuelle : M. Moye, esprit actif, fécond, toujours pratiquant le bien et cherchant le mieux, à trente ans, simple vicaire de Metz, il fondait la Congrégation des Surs de la Providence ; à quarante ans, au fond du Su-tchuen, il donnait une nouvelle vie à l'Institut des Vierges chrétiennes ; MM. Delpont et Devaux, deux prêtres pieux, modestes et zélés ; M. de Saint-Martin, intelligence ferme, « pour qui l'ordre et la mesure étaient la pierre de touche de la sagesse » : M. Haine, qui dépensa quarante ans dans l'obscur, mais fécond et saint labeur de la formation du clergé indigène ; M. Taurin-Dufresse, qui cachait sous un extérieur froid un coup d'oeil sûr et élevé, une générosité de tous les instants et une inébranlable persévérance.



    Le nombre des chrétiens du Su-tchuen s'élève alors à quatre mille. Les missionnaires ont à lutter contre toutes sortes de difficultés. M. Gleyo reste huit ans en prison ; à peine libre, il s'élance vers le Yun-nan pour y porter la foi. M. Moye est à plusieurs reprises chassé du Kouy-tcheou. MM. Delpont et Devaux meurent dans les cachots de Pé-kin. M. de Saint-Martin, devenu évêque à la mort de Mgr Pottier, est exilé avec M. Dufresse. N'importe, luvre avance : quarante mille païens sont baptisés, des écoles sont établies, des livres de prières et de doctrine sont composés, des catéchistes sont formés, dix-sept prêtres indigènes sont ordonnés ; Mgr Dufresse succède à Mgr de Saint-Martin, et le synode du Su-tchuen vient couronner tous ces efforts, consacrer tous ces résultats et compléter l'organisation de la mission. Puis, lorsque le dernier des ouvriers a posé la dernière pierre, Dieu lui demande son sang comme un ciment précieux et fort qui donnera à l'édifice sa solidité, l'assurera contre les tempêtes de l'avenir, et le 14 septembre 1815, Mgr Gabriel Taurin-Dufresse, évêque de Tabraca, vicaire apostolique du Su-tchuen, du Yun-nan et du Kouy-tcheou, est condamné à mort et exécuté au moment où l'Église catholique, exaltant la croix du Seigneur, fait retentir ce chant de triomphe : « Fuyez, troupes ennemies, le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David a remporté la victoire ».



    A cette heure, s'arrêtent pour longtemps, hélas! Les progrès de la plupart de nos missions en Chine : pendant plusieurs années, la persécution frappe de tous côtés; puis aux emprisonnements, aux exils, aux morts sanglantes, succèdent une hostilité sourde, une défiance de tous les instants, une surveillance que rien ne lasse. Les dispositions hostiles qui ne cessèrent jamais d'exister dans une certaine mesure, principalement chez les mandarins et les lettrés, furent rendues plus mauvaises par la présence des armes, européennes.





    ***





    Depuis le seizième siècle, les Européens avaient pu établir à Canton un commerce considérable, ils l'avaient fait sans être inquiétés parce qu'ils ne cherchaient pas à étendre leur champ d'action. Mais vers le milieu du dix-neuvième siècle, ils devinrent plus nombreux, plus exigeants, et leur désir d'imposer à l'Extrême-Orient une civilisation supérieure, se heurta à l'obstination des Chinois inébranlablement attachés à leurs anciens usages ; le port de Canton ne leur suffit plus, ils prétendirent en outre s'affranchir de l'intermédiaire des douze marchands (1), auxquels le gouvernement de Pékin avait concédé le monopole du négoce avec le dehors, ils ne voulurent plus se soumettre aux taux arbitraires et aux procédés souvent sommaires des autorités locales.





    (1). Hongs





    Cette conduite qui nous parait fort naturelle, sembla parfaitement déraisonnable aux Chinois.



    Le canon parla ; les An-glais ouvrirent le feu en 1840 par la guerre dite de l'opium, qui se termina par le traité de Nankin signé en 1842, suivi en 1844 de traités conférant les mêmes avantages à la France. Notre plénipotentiaire, M.de Lagrenée, obtint plus encore :



    L'article 23 de ce traité stipula que « si, contrairement aux précédentes dispositions, des Français, quels qu'ils fussent, s'aventuraient en dehors des limites ou pénétraient au loin dans l'intérieur, ils pourraient être arrêtés par l'autorité chinoise, la quelle, dans ce cas, serait tenue de les faire conduire au consulat du port le plus voisin; mais qu'il est formellement interdit à tout individu quelconque de blesser ou de maltraiter, en aucune manière, les Français ainsi arrêtés, de peur de troubler la bonne harmonie qui doit régner entre les deux empires ». Les prêtres français étaient ainsi placés sous la sauvegarde solennelle d'un acte international.



    Dépassant la limite de ses instructions, M. de Lagrenée voulut associer les missions elles-mêmes aux bénéfices de ses succès diplomatiques.



    « Il juge digne de la France et de son gouvernement, écrit-il confidentiellement à M. Guizot, de prendre date à leur tour, après les conquêtes commerciales des Anglais, et de signaler leur action au point de vue moral et civilisateur, » et par de délicates négociations, il obtient qu'à la requête pressante du plénipotentiaire chinois Ki-ing, le gouvernement impérial accorde un édit solennel en faveur de la religion chrétienne.



    Ce succès diplomatique eut beaucoup de retentissement. On proclama partout que la Chine était ouverte au catholicisme; elle n'était pas même entr'ouverte! L'édit obtenu par Ki-ing fut à peine publié, et la haine des autorités chinoises ne désarma pas.



    Les missionnaires s'en aperçurent bien vite; heureusement, ils avaient été prudents, continuant de vivre cachés, de voyager en secret et de prêcher à voix basse, faisant observer à leurs néophytes les règles de conduite qu'ils suivaient eux-mêmes; ils passèrent donc inaperçus ou à peu près, et n'eurent tout d'abord à déplorer que peu de malheurs.



    Cependant, malgré les précautions dont il s'était entouré, un missionnaire, M. Chapdelaine, fut pris au Kouang-si et mis à mort par sentence juridique. C'était une infraction très grave au traité de 1844, un attentat au droit et une insulte à la France. De son côté, l'Angleterre se plaignait amèrement des fourberies des Chinois, qui compromettaient les intérêts de son commerce ; or, notre voisine n'entend pas raillerie sur cette matière.



    Les deux nations résolurent d'entreprendre une campagne, qui, espéraient-elles, mettrait fin aux actes de violence et de dissimulation de toutes sortes, dont elles avaient à se plaindre. Le 20 mai 1858, les alliés occupèrent les forts de Takou après une courte résistance, et les diplomates conclurent quelques jours plus tard le traité de Tien-tsin (27 mai), qui consacrait la liberté du culte chrétien, le droit pour les missionnaires de se fixer dans l'intérieur de l'empire, proclamait l'abrogation de toutes les lois portées contre les catholiques et permettait à tous les Chinois d'embrasser le christianisme.



    Mais le gouvernement ne tint nul compte de ce traité, il tendit un guet-apens aux troupes européennes, et la lutte recommença. Pékin fut pris par les alliés le 13 octobre 1860, le traité de Tien-tsin ratifié, de nouveaux articles furent ajoutés, plus catégoriques et plus favorables au catholicisme, puisque le ministre plénipotentiaire de France, le baron Gros, stipula que les anciens établissements religieux seraient rendus aux missions, et, d'après le texte chinois de la convention, des propriétés pouvaient être louées ou achetées par elles dans toute l'étendue de l'empire.





    ***





    Le protectorat catholique était fondé, il appartenait à la France, puisque seule elle avait réclamé et fait inscrire dans les traités la liberté de la prédication et du culte du vrai Dieu.



    Ce protectorat s'étendait à tous les missionnaires sans distinction de nationalité, puisque aucune différence n'avait été spécifiée entre les Français, les Allemands, les Belges, les Italiens, les Anglais, ou autres.



    Les néophytes devenaient également nos protégés, car s'ils demeuraient Chinois, et à ce titre sujets de l'empereur comme les païens, on ne pouvait admettre qu'ils pussent être battus, pillés, emprisonnés, soumis à des vexations petites ou grandes à cause de leur qualité de chrétiens : autrement, le protectorat eût été un leurre. A quoi, en effet, eut servi aux apôtres le de l'Évangile d'avoir le droit de prêcher, si personne n'avait eu celui d'écouter leurs prédications, d'embrasser leur doctrine et de la pratiquer.





    ***





    Cette fois la Chine était ouverte! Mon Dieu non, un peu plus sans doute qu'en 1844, mais pas beaucoup, et Mgr Desflêches, le vicaire apostolique du Su-tchuen oriental, qui joyeusement s'écriait : « L'avenir est à nous, » n'avait pas bien mesuré la force de résistance des Célestes et la profondeur de leur haine contre l'étranger. Depuis ce traité de Pékin , que de désastres dont nos missions ont été le théâtre ou plutôt les victimes ; pas une d'elles qui n'ait vu de nombreuses chrétientés pillées, des églises incendié es, des presbytères saccagés, des fidèles emprisonnés ou exilés, des missionnaires massacrés. Les provinces du Su-tchuen et du Kouang-si se placent à la tète de ce martyrologeavec MM.Ma-bileau, Rigaud, Hue, Berthollet, Mazel ; le Kouy-tcheou pleure MM. Néel et Müller ; leYun-nan, MM. Baptifaud et Terrasse; le Kouang-tong, M. Chanès ; la Mandchourie a eu plusieurs de ses prêtres cruellement frappés.



    Et les autres, ceux qui ont vécu dans ce milieu où le mépris s'unit contre eux à la haine: quelle a été leur vie? Quelle est-elle encore? Perdus dans un petit village des montagnes ou dans une grande cité, ayant autour d'eux quelques centaines de chrétiens, des milliers et même des millions de païens, ils sont en butte aux calomnies de toute nature ; les dires les plus absurdes sont les mieux acceptés, tantôt répandus par des hommes de bonne foi, tantôt inventés à plaisir par les lettrés, par les mandarins, par les premiers venus; les placards anonymes, les libelles diffamatoires accusent les missionnaires de forfaits étranges et de crimes extraordinaires, car les calomnies séculaires d'arracher les yeux des moribonds ou la cervelle des enfants pour en composer des remèdes ont cours aujourd'hui comme autrefois ; les nouvellistes annoncent que, pendant une nuit et à une heure qu'ils indiquent, telle église a été brillée, tel presbytère a été pillé ou le sera, et ces nouvelles, qui sont totalement fausses ou dénaturées, entretiennent la haine des païens, les excitent à imiter ces exploits imaginaires et qu'ils croient vrais, tandis qu'elles jettent l'alarme parmi les chrétiens et forcent les missionnaires à se tenir sans cesse sur le qui-vive.



    Imagine-t-on une existence qui presque tout entière se poursuit dans l'anxiété, moins pour soi que pour des oeuvres précieuses ou pour des fils chéris? Sait-on quel poids écrase le cur et quel cercle de fer étreint l'esprit? Et c'est la vie de beaucoup de missionnaires en Chine ; pas partout assurément, et il existe une différence assez notable entre l'existence des prêtres en Mandchourie et celle des prédicateurs de l'Évangile au Kouy-tcheou, au Kouang-si, au Sutchuen. Dans ces dernières provinces où les Européens sont peu connus, où le canon ne s'est pas fait entendre, où les navires à vapeur n'ont pas pénétré, les prêtres catholiques ne possèdent qu'un minimum de liberté ; ils ne pourraient ni construire une église élevée, ni installer un couvent de religieuses chinoises nombreuses, ni appeler à leur aide des religieuses européennes, ni même visiter publiquement une école de fillettes, et ils pourraient assez difficilement revêtir toujours et partout la soutane que portent les missionnaires de Manchourie.



    Cette différence apparaît au premier regard.



    Allez dans le Nord, à Moukden, à Pa-kia-tze, à New-tchoang, à Siao-hei-chan, et vous voyez de belles églises surmontées de flèches élégantes, ornées de tours massives, construites au milieu de cités populeuses ou sur de hautes collines et dominant d'immenses plaines. Jetez un regard sur la ville de Canton, et vous admirerez cette superbe cathédrale de granit, qui immortalise le nom de Mgr Guillemin. Passez au Su-tehuen, au Kouy-tcheou, au Yun-nan, au Kouang-si, et vous trouverez généralement de modestes oratoires cachés derrière des murs et ressemblant extérieurement à des maisons ordinaires. A Kouy-yang où l'on a cru pendant quelque temps jouir d'une certaine liberté, on s'est enhardi jusqu'à construire une tour de style chinois, mais de style gothique ou roman, on ne l'eût pas osé.



    Certains droits que nos prêtres ont obtenus en principe, et qui sont nécessaires à l'action apostolique, ont beaucoup de peine à être conservés ; nous nous contenterons de citer un exemple. En 1865, un de nos ministres, M. Berthémy, voulut préciser un des articles du traité de Pékin, et conclut avec le gouvernement chinois, un accord qui reconnaissait aux missionnaires le droit d'acheter des propriétés, terres ou maisons, sans l'autorisation préalable du mandarin. La convention fut à peu près appliquée pendant quelques mois, mais bientôt les autorités provinciales refusèrent de la reconnaître, elles exigèrent que l'autorisation fut demandée avant l'achat, et naturellement petits et grands mandarins s'empressèrent de la refuser. Il fallut que M. Gérard reprit la question et par une suite de communications, d'une logique vigoureuse et serrée, forçât le Tsong-li-ya-men à préciser les termes de cette première convention et à donner des ordres pour la faire exécuter.



    C'était en 1895, et dans certains endroits déjà, de nouvelles batailles ont dû être livrées pour faire reconnaître cet acte par les préfets et par les sous-préfets, et pour en obtenir l'exécution.



    Ne nous étonnons donc pas si la plupart des missions de Chine progressent lentement, et si, en dehors des baptêmes d'enfants de païens, toujours nombreux parce qu'ils sont généralement secrets, les récoltes sont pauvres. Ni les missionnaires ni les chrétiens n'ont la liberté. Ah! La liberté de prêcher le vrai Dieu, de construire de beaux temples, de fonder des hôpitaux, d'établir des orphelinats, d'installer des écoles, qui la donnera aux prédicateurs de l'Évangile à Tchongkin, à Tchen-tou, à Soui-fou, à Kouy-yang, à Kouy-hien ; la liberté pour les hommes de bonne volonté d'embrasser le christianisme sans être en butte aux soupçons, aux injures, aux mauvais traitements, quand les Chinois en jouiront-ils? Quelle différence entre ces pays et les colonies françaises ou anglaises! Les Européens ne sont pas parfaits, ils ne donnent pas toujours l'exemple de la vertu ni celui de l'honnêteté, c'est indéniable; et pourtant comparez Saigon, Hanoi, Hung-hoa, Hué au point de vue catholique, même avec Moukden, la ville la plus favorisée de nos missions de Chine.





    ***





    Pourquoi cette liberté désirée par les missionnaires, réclamée par les gouvernements, promise par les traités, n'est-elle pas accordée? Pourquoi la haine des Chinois contre les prédicateurs de l'Évangile existe-t-elle toujours implacable et agissante?



    Il y a bien des motifs à cette situation des choses et à cet état d'âme.



    Nous ne nous appesantirons pas sur une cause surnaturelle et certaine : le catholicisme, religion sainte, culte du vrai Dieu, est par essence opposé à la religion païenne, celle du de ses mandarins et de ses lettrés incapables et orgueilleux, et non des missionnaires?



    L'Empire du Milieu possède d'incomparables richesses, des ressources considérables en hommes et en argent. Qu'en fait-il? Rien, absolument rien. Il pourrait suivre l'exemple du Japon envoyer à Paris, à Londres, à Berlin, des jeunes gens intelligents s'initier aux secrets de nos sciences, à nos fabrications d'armes, à nos constructions de navires, à notre organisation financière. Les diplomates européens de Pékin le lui ont insinué ou clairement répété : ils ont ajouté que la Chine n'avait pas le droit de soustraire ses richesses à l'humanité, que si elle les laissait dormir faute de moyens ou de bonne volonté, elle ne devait pas interdire aux autres de les mettre en valeur, avec les instruments perfectionnés dont ceux-ci disposent.



    Les hommes d'État chinois ont écouté ces paroles, ils y ont répondu par de petits signes de tète approbatifs, par des clignements d'yeux admiratifs, et dans leur cervelle pétrifiée et enfantine, ils ont jugé que nous étions des ouvriers habiles peut-être, mais des gens grossiers et sans lettres; même aux jours de leurs défaites sur les champs de batailles, ils ont eu à l'égard des vainqueurs à peu près les sentiments du passant désarmé à qui un rôdeur demande, le revolver à la main, la bourse ou la vie et qui donne sa bourse.



    Après ou avant les combats par les armes, il y a eu où il y aura les combats diplomatiques. Sur ce terrain, les Célestes sont plus forts, ils ont à leur usage cieux sortes d'instruments qu'ils emploient avec une incomparable dextérité ; la ruse et l'inertie. Leur ruse va jusqu'au mensonge, bien entendu, et leur inertie jusqu'au génie ; maîtres d'eux-mêmes, ils ne se laissent pas aller aux mouvements de vivacité, raisonnent froidement dans les questions les plus brûlantes, parlent avec poids et mesure, évitant ce qui peut donner prise à l'adversaire, se permettant tout au plus quelques allusions piquantes, car ils comprennent l'esprit et manient adroitement l'ironie. Cette impassibilité démonte, agace et fatigue bientôt notre tempérament européen.



    Et puis n'oublions pas que les ministres chinois connaissent la situation respective des nations européennes, ils savent leurs ambitions et leurs faiblesses, ils n'ignorent pas l'art de s'appuyer sur les unes pour combattre les autres.



    L'Empire du Milieu est actuellement un gros enjeu; plus d'une nation voudrait le gagner en totalité ou en partie ; certaines, dit-on, préfèrent le laisser tel qu'il est et profiter largement de sa faiblesse, de sa désorganisation, de son orgueil inintelligent ; aussi les diplomates qui à Pékin représentent les gouvernements d'Europe doivent-ils être doués d'éminentes qualités, et à la finesse, à la vigueur, à l'esprit de suite, joindre la fécondité des expédients, le sang-froid, la discrétion, la science de la politique générale, la connaissance exacte et rapide de tous les événements qui d'un instant à l'autre diminuent ou augmentent l'influence de leur propre pays. Les légations de Pékin nous paraissent de gérance aussi difficile que les ambassades de Constantinople ou de Londres. Et ce n'est pas tout; quant à la suite de négociations longues et inutiles, je ne veux pas dire d'affronts patiemment endurés, une nation européenne a la tentation d'en appeler à la force, elle doit examiner si sa situation politique dans le monde le lui permet; car une action imprudemment engagée aujourd'hui peut être la cause d'un recul désastreux ou d'une guerre très grave.



    Cependant il arrive toujours un moment où la patience occidentale se lasse de l'inertie orientale ; son honneur et ses intérêts, des mensonges dont on les leurre ; les Chinois malgré leur habileté diplomatique, doivent céder, payer de leur or ou d'une partie de leur territoire la carte qu'on leur présente. Leur haine s'accroît des dommages qu'ils subissent par leur faute, et assez souvent, ils rendent les missionnaires responsables des pertes et des échecs qu'ils éprouvent.





    ***





    Cette responsabilité, les missionnaires l'ont-ils encourue ? Comme les victimes qu'on égorge et qui parfois crient au secours. Ils ont réclamé la liberté que les traités leur garantissaient et que les Célestes violaient, ils en ont appelé à la diplomatie qui pouvait faire entendre de justes revendications ; bien souvent ils se sont tus. Il y a dans les archives du Séminaire des Missions Étrangères une lettre typique sur ce sujet, elle date de 1843, et elle a trait aux persécutions d'Annam ; mais qu'il s'agisse de l'Annam ou de la Chine, les sentiments sont les mêmes et c'est pourquoi nous la citerons.



    Voici à quelle occasion elle fut écrite : Un marin de quelque renom, M. Favin-Lévêque, commandant du navire l'Héroïne, venait de délivrer cinq prêtres de la Société des Missions Étrangères enfermés depuis de longs mois dans les prisons de Hué, et condamnés à mort. Les conseils centraux de la Propagation de la Foi engagèrent les directeurs du Séminaire à demander au gouvernement français la continuation de cette protection par la force. Tout en rendant hommage au commandant Favin-Lévèque, ceux-ci ne crurent pas devoir tenter la démarche qui leur était conseillée, et qui offrait certaines chances de succès.



    « Honneur, disaient-ils, honneur à l'homme généreux qui en procurant l'élargissement de nos missionnaires, a rendu un si grand service à l'humanité et à la religion. On saura désormais que le nom du roi des Français ne retentit pas en vain aux oreilles du tyran de Cochinchine, et que les missionnaires de l'Océanie ne sont pas les seuls à qui il puisse venir en aide. Vous savez, Messieurs, que ce ne serait pas la crainte des supplices ou de la mort, qui pourrait faire désirer à nos missionnaires une semblable protection. Nos chers confesseurs vous ont peut-être dit comme à nous que les plus beaux jours de leur vie sont ceux qu'ils ont passés en prison, avec l'espérance de n'en sortir que pour aller porter leur tête sous la hache du bourreau, et que si leurs chaînes leur étaient rendues, ils les baiseraient avec amour. Aussi au milieu même de leurs compatriotes, ne semblent-ils avoir de pensées et d'affections que pour cette patrie adoptive, à laquelle un vaisseau trop lent à partir doit bientôt les rendre. Nous laisserons donc agir la Providence, et si le tyran annamite à encore soif de sang français, il en trouvera de tout prêt à couler dans les veines de ces jeunes missionnaires qui sont allés plus nombreux prendre la place de ceux que son glaive a moissonnés ».





    Les missionnaires consentent à mourir, et de leur côté, les Chinois trouvent plus aisé de s'attaquer à eux et à leurs chrétiens, dispersés dans toutes les provinces de l'empire, qu'aux banques européennes ou aux maisons de commerce des ports ouverts et très fréquentés.



    Mais la France et son gouvernement peuvent-ils laisser ces outrages et ces massacres impunis? S'il s'agit de missionnaires français, évidemment non ; les prêtres ont autant de droits à être protégés que les voyageurs et les commerçants; ils ne sont pas des isolés, des abandonnés, ils font, quoique éloignés de milliers de lieues, partie intégrante de la nation française ; s'ils sont, par quelque côté, responsables envers la patrie de leurs actes et de leur vie, en retour la patrie leur doit aide et protection.



    S'agit-il de missionnaires d'un autre pays, ou de chrétiens chinois, les traités de 1858 et de 1860 sont là qui imposent des obligations au gouvernement impérial et aux représentants de la France le droit et le devoir de prendre leur défense et de les venger.



    La Chine n'a pas oublié ces traités, mais sa haine l'emporte sur le respect de la foi jurée, et, ce qui est plus étonnant, sur la crainte des soldats ou des navires étrangers.



    Nos ministres à Pékin ont eu, depuis quarante ans, bien des procès à traiter avec le Tsong-li-ya-men sur cette question de la liberté du catholicisme ; à de rares exceptions près, ils l'ont fait avec sincérité et activité ; ce n'est pas que leur rôle ait toujours été facile, certes non : que de lettres écrites en pure perte, de démarches inutiles, de visites et de pourparlers qui n'aboutissaient pas ; les archives de la Légation de France sont sur ce sujet singulièrement instructives ; combien de fois, on trouve, dans ses cartons, dix lettres écrites avant d'obtenir une réponse nette, une affirmation catégorique, une promesse absolue dont il faudra néanmoins surveiller attentivement l'exécution sous peine de la voir abandonnée.



    Pendant longtemps, ou pour être précis, jusqu'à ce que la France soit résolument entrée dans la politique coloniale, nos diplomates n'ont traité les questions de missions qu'au point de vue catholique exclusif ; un missionnaire était-il tué, ils réclamaient une indemnité pécuniaire, un édit protecteur, une autorisation d'établir une église ou une oeuvre de charité. Depuis une dizaine d'années, ils ont agrandi leur objectif ; dans le missionnaire, ils ont vu davantage le compatriote, dont, en tant que ministres, et en dehors de tout titre religieux, ils étaient chargés ; ils ont vu plus clairement la France frappée dans un de ses enfants ou dans un de ses protégés ; et ayant par conséquent, elle aussi, droit à des excuses, à une compensation ; c'est pourquoi à la demande de dommages intérêts pour les missions ont-ils ajouté celles de libertés commerciales, de concessions de chemins de fer ou de mines, de faveurs pour tous nos nationaux.



    Sous ce rapport, nos derniers ministres, MM. Gérard et Dubail, ont été remarquables, M. Gérard surtout qui est resté plus longtemps aux affaires et était titulaire du poste de Pékin.



    Le ministre actuel, M. Pichon, marche sur leurs traces. Malheureusement la situation politique a changé en Europe et en Asie ; la France a dû s'incliner devant une nation voisine à la suite d'un incident encore présent à toutes les mémoires, elle se débat dans une crise intérieure plus qu'attristante ; ce sont là des causes de faiblesse pour son action à l'étranger ; d'autre part, la leçon donnée aux Chinois par les Japonais s'éloigne et perd de son autorité ; la révolution de palais qui, l'année dernière, s'est produite à Pékin et a replacé l'impératrice mère au pouvoir a été contraire aux Européens ; l'Angleterre nous contrecarre partout où elle nous rencontre, à Pékin, sur le fleuve Bleu, à Shang-hai, aussi bien, sinon aussi brutalement qu'en Afrique ; la Russie travaille surtout pour elle, ce qui d'ailleurs est d'un bon exemple et d'une excellente politique ; le Japon mécontent de notre attitude lors de la guerre de 1895, s'est mis du côté de la Grande-Bretagne ; notre diplomatie a donc une action extrêmement difficile ; le temps qu'elle a mis à obtenir la délivrance du P. Fleury en est une preuve, mais c'est aussi un témoignage de sa persévérance et de son infatigable activité ; il y a eu dans ces négociations, nous en avons été le témoin, une patience et une énergie peu communes déployées par notre ministre, qui, pour ses débuts en Chine, a rencontré des affaires nombreuses et délicates et n'a pas toujours trouvé l'appui que, sans doute, il espérait. Il a cependant réussi ; puisse-t-il obtenir les mêmes succès dans toutes les questions qui lui restent à traiter. Il y travaille avec ardeur, non seulement lui et ses collaborateurs à Pékin, mais tous nos agents, consuls et vice-consuls dans l'Empire du Milieu, et l'on a la joie d'affirmer de tous qu'ils suivent une voie utile à leur pays et secourable aux missions ; pourvu que la mère patrie le comprenne et ne les abandonne pas... si elle le peut.



    Cette conduite n'a pas seulement favorisé les missions, mais encore la civilisation générale, et si les Chinois croient y perdre quelque chose, ils commettent une erreur, car en réalité, c'est leur bien moral et matériel qui en sera augmenté ; il leur est déjà facile de voir de quelle utilité sont pour leurs intérêts et les bateaux à vapeur qui sillonnent une partie des fleuves et longent les côtes de l'empire, et les chemins de fer qui parcourent quelques-unes de ses plaines. Plus tard quand ils auront nettement compris l'abîme où les conduit leur fatal aveuglement, le progrès religieux accompagnera-t-il le développement matériel? Nous l'espérons parce que nous espérons que le développement matériel apporté par les Européens engendrera la liberté.



    Il y a dès maintenant des pronostics frappants de l'avenir du catholicisme en Chine, si le peuple était laissé à ses inspirations. La Mandchourie, dominée par l'influence russe, se sentant déjà à moitié détachée de l'empire, se jette en masse vers notre religion. On y compte plus de 40,000 personnes qui demandent le baptême ; il en est de même dans la province du Kouang-tong plus rapprochée du Tonkin, en rapports plus fréquents avec les Européens ; et cette fois, ce ne sont pas seulement les pauvres et les humbles qui viennent au vrai Dieu, ce sont des commerçants, des propriétaires, des agriculteurs riches ou aisés.



    La grâce de Dieu, sans doute, a soufflé sur leurs âmes, ce n'est pas nous qui le nierons ; mais il y a les causes humaines dont il faut tenir compte, et parmi elles, la présence des Européens et leur atitorité plus grande sont aux premiers rangs.



    Si nous donnions une conclusion à ces pages qui résument notre pensée plutôt qu'elles ne l'expliquent, nous souhaiterions l'ouverture de la Chine par les chemins de fer, par les bateaux à vapeur, par ce qui fait la force pacificatrice et utile de notre civilisation ; nous souhaiterions l'abandon des préjugés séculaires des Célestes contre les Européens, et également l'estime plus grande des Européens pour un peuple ingénieux, économe, habile aux affaires, et des deux côtés une notion plus exacte des droits et des devoirs, une vue plus claire de la force des uns et de la faiblesse des autres, en un mot un sentiment plus juste de ce que les Chinois doivent faire et de ce que les Européens peuvent demander ; et pour être complet, nous ajouterons une rivalité moins aiguë entre les diverses nations représentées à Pékin ; car s'il n'est pas permis à ces dernières d'oublier leurs intérêts respectifs, elles doivent toujours se souvenir des intérêts généraux de la civilisation chrétienne.






    1899/53-75
    53-75
    Chine
    1899
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