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GRIN, GRIN, GRIN .....

VARIÉTÉS GRIN, GRIN, GRIN ..... Le soir du 1er novembre dernier, un homme âgé de trente cinq ans environ, vêtu d'une robe blanche que recouvrait presque entièrement une espèce de tunique noire à manches flottantes, la tête couverte d'un chapeau de jonc à larges bords qui lui cachait à moitié le visage, d'une main tenant une sébile et s'appuyant de l'autre sur un long bâton, venait frapper à la porte de la résidence.
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    VARIÉTÉS
    GRIN, GRIN, GRIN .....
    Le soir du 1er novembre dernier, un homme âgé de trente cinq ans environ, vêtu d'une robe blanche que recouvrait presque entièrement une espèce de tunique noire à manches flottantes, la tête couverte d'un chapeau de jonc à larges bords qui lui cachait à moitié le visage, d'une main tenant une sébile et s'appuyant de l'autre sur un long bâton, venait frapper à la porte de la résidence.
    Introduit aussitôt, il s'excusa de venir, crotté comme un barbet, me déranger à une heure indue. Il allait de Kamakura à Kagoshima d'où il était originaire, et avait fait ce jour-là, à pied, par des chemins boueux, un nombre fort respectable de kilomètres. En quelques mots il me raconta son histoire.
    Son père, un des partisans du fameux Saigo Takamori, étant mort pendant la révolte de 1877, il avait été recueilli par des bonzes de la secte Zenshu qui lui avaient peu à peu enseigné leurs doctrines et leurs usages, en sorte que, avec le temps, il était à son tour devenu bonze. Sa foi bouddhique cependant soit qu'elle n'eut jamais poussé de profondes racines, soit qu'elle eut été soumise à de trop fortes épreuves, ne paraissait pas très solide ; peut-être était ce le fait de l'un et de l'autre. Quoi qu'il en soit, il avait eu deux ou trois fois occasion de s'entretenir avec tel et tel missionnaire et avait lu quelques livres d'apologétique, à la suite de quoi il s'était pris d'une certaine admiration pour le catholicisme.
    Pendant qu'il parlait, je remarquai qu'il semblait à bout de forces et lui demandai s'il n'était pas indisposé ; sur sa réponse qu'il n'avait pris aucune nourriture depuis je ne sais plus combien d'heures, je lui fis servir un repas relativement copieux dont il ne laissa pas une miette. Le pauvre homme mourait de faim.
    Après qu'il se fut restauré nous nous remîmes à parler religion et je lui donnai un petit livre intitule « Guide de la religion ». Puis, l'heure étant avancée, je l'engageai a alter se reposer et nous nous séparâmes. Il devait se remettre en route le lendemain matin, de bonne heure, et je n'espérais plus le revoir.
    Le lendemain donc, assez tard dans la matinée, je pensais à notre entretien de la veille, et j'essayais de me représenter le pauvre voyageur cheminant à l'ombre de son large chapeau de jonc, s'appuyant sur long son bâton et recueillant dans sa sébile les aumônes des fidèles bouddhistes, quand tout à coup je le vis revenir à la résidence.
    Qu'y avait-il de nouveau ?
    Il y avait qu'il venait m'annoncer sa résolution de jeter aux orties son habit de bonze et de se mettre sérieusement à l'étude de la religion chrétienne.
    J'avoue que, malgré son honnête figure, je crus devoir lui faire subir un petit examen. On entend, en effet, si rarement parler de bonzes qui se convertissent et, d'autre part, il y a dans le monde tant de filous à l'affût de toutes les occasions et au courant de tons les trucs pour soutirer et extorquer l'argent d'autrui, que personne, je pense, ne voudra me faire un crime d'avoir cherché à scruter sa conscience.
    « Cette idée d'abandonner le bouddhisme et de vous faire chrétien est donc venue tout d'un coup ? Lui demandai-je. Avez-vous bien réfléchi à la misère noire dans laquelle vous allez peut-être vous trouver dès que vous n'aurez plus, pour vous aider, la charité des fidèles bouddhistes ? J'entends bien : vous allez me répondre que vous travaillerez pour vivre ; mais encore faudrait-il savoir quel travail vous ferez ? Surtout ne comptez pas sur moi : c'est tout juste si j'ai moi-même le strict nécessaire ».
    Quand j'eus fini de le questionner il garda quelques instants le silence, comme pour me laisser le temps de lui poser d'autres questions, si le coeur m'en disait ; puis il prit à son tour la parole :
    « Hier soir, me dit-il, après vous avoir quitté, j'ai réfléchi sur ce que vous m'aviez dit de Dieu, de Jésus-Christ et de la vérité du Catholicisme. Au lieu de me coucher immédiatement, j'ai d'abord lu la première partie du « Guide de la religion », puis de nouveau j'ai bien réfléchi et j'ai pris la résolution de changer de vie. D'ailleurs, je n'ai aucune raison de vous le cacher, ce n'est pas la première fois que des doutes surgissaient dans mon esprit concernant le bouddhisme ; plusieurs fois déjà j'avais été tenté de jeter là, définitivement, mes habits de bonze et de me faire chrétien ; seulement j'attendais une occasion. Hélas ! Peut-être n'ai-je déjà que trop attendu. Et maintenant si vous voulez savoir ce que je vais faire pour vivre, je vous le dirai : je vais me faire raccommodeur de pipes. Cela ne me rapportera guère, mais je me contente de si peu ».
    Et peu après il s'en allait en ville, vendait sa défroque de bonze et, avec l'argent que cela lui rapportait et les cotisations de plusieurs chrétiens, il achetait des habits comme tout le monde en porte et des instruments de raccommodeur de pipes.
    Il demeura encore une semaine et plus à Miyazaki, étudiant la religion, s'initiant à ses nouvelles fonctions, et s'enquérant auprès de celui-ci et de celui-là, des endroits où il aurait le plus de chances de faire des affaires.
    Enfin le 11 novembre il partit, portant sur ses épaules un long bâton à l'extrémité duquel étaient suspendues deux caisses à tiroirs dans lesquels il avait entassé tout son avoir : instruments de travail, habits de rechange, livres, etc.
    Le pauvre ! Cela pesait tellement sur ses épaules qu'elles se déchirèrent et que le sang se mit à couler. Un instant il se laissa aller au découragement, mais il se ressouvint à propos de Notre Seigneur portant sa croix sur ses épaules meurtries, et ses caisses lui parurent moins lourdes.
    Dans la suite, il se procura deux mauvaises petites roues, se fit une espèce de petite voiture sur laquelle il mit ses caisses et, désormais, au lieu de les porter, il les traînait derrière lui, en même temps qu'il faisait tourner sa crécelle : « crin, crin, crin et crin, crin, crin » pour faire savoir que le raccommodeur de pipes passait.
    Ceux qui avaient des pipes à faire raccommoder l'arrêtaient, et quand il les avait raccommodées ils lui donnaient deux sous pour sa peine. Et il se remettait en route : « crin, crin, crin et crin, crin, crin ».
    Certains jours, il lui arrivait de gagner toute une fortune : trente à trente-cinq sous ! D'autres jours il n'en gagnait guère que la moitié ou le quart et même, les jours de grande pluie, ces jours ou il faisait, comme on dit, un temps à ne pas mettre un chien à la porte, il était bien obligé, lui aussi, de rester quelque part à l'abri et, ne gagnant rien, il était réduit à ne rien manger, ou du moins presque rien.
    Enfin, après avoir marché des lieues et des lieues, il arriva dans une localité où il y avait un missionnaire charitable et des chrétiens compatissants dont je tairai les noms, pour ne pas blesser leur modestie. Ils furent si bons pour lui que des proches parents n'auraient pu l'être davantage, et volontiers j'aurais parié cent contre un que, se trouvant si bien traité par eux, il ne les aurait jamais quittés. Mais non ; il avait la nostalgie de Miyazaki où il avait changé de vie, il voulait y revenir et y recevoir le baptême.
    Il se remit donc en route, traînant toujours sa petite voiture et faisant résonner sa crécelle, et il arriva ici après vingt jours de marche, le vendredi saint, 25 mars.
    Si vous l'aviez vu ! Déguenillé, les cheveux longs et en désordre ! Sûrement saint Benoît-Joseph Labre, de son vivant, ne devait pas avoir une mine plus misérable. Et avec cela il avait l'air tout content ! « Hein ? Suis-je bien ainsi que vous le souhaitez ? » Semblait-il me dire. Or, si vous voulez que je vous découvre le fond de mon coeur, je ne souhaitais pas, mais pas du tout, et je n'éprouvais pas la plus petite joie, tant s'en faut, de le voir en cet état.
    « Eh bien ! Vous êtes propre ! Lui dis-je. Il y a là, dans le voisinage, une boutique de perruquier ; sans perdre une minute, allez-y pour vous faire tondre ; après cela on vous donnera une chemise et un habit de dessus tout neuf, et alors vous pourrez vous mêler à tout le monde. Filez vite, si l'on vous voyait sale comme vous êtes, personne ne voudrait plus venir ici, crainte de se salir à votre contact. Cependant, Père, Notre Seigneur ne portait-il pas lui aussi les cheveux longs ? Et saint Benoît-Joseph Labre n'était-il pas déguenillé et couvert de poux ? Parfaitement ; Notre Seigneur portait les cheveux longs, mais à cette époque personne n'y trouvait à redire ; quant à saint Benoît-Joseph Labre il avait ses raisons d'être couvert de poux et déguenillé ; vous, vous n'avez pas les mêmes raisons, si vous continuez de fréquenter les églises, sale comme vous êtes, vous en éloignerez le monde. Cependant... Il n'y a pas de cependant, c'est à prendre ou à laisser. Si vous tenez à vos longs cheveux et à vos habits sales, gardez-les, mais alors ne revenez plus ».
    Finalement, il alla chez le perruquier, se laissa habiller de neuf et revint me demander le baptême : « Maintenant, Père, que j'ai fait la toilette du corps, je voudrais bien faire aussi celle de l'âme. Qu'en pensez-vous ? »
    Ce que j'en pensais? J'étais bien embarrassé ! Depuis qu'il était catéchumène, il avait presque toujours résidé dans cette localité où je disais, il n'y a qu'un instant, qu'il y avait des chrétiens si compatissants et un missionnaire si charitable. D'un côté, d'après les règlements de la mission, il semblait bien que c'était à ce missionnaire de décider s'il fallait ou non le baptiser ; mais, d'un autre côté, il n'avait réellement pas de domicile fixe, il était de cette catégorie de gens à qui les théologiens appliquent le terme de « valgus », et il pouvait prétendre relever de l'endroit où il se trouvait présentement.
    Que faire ? J'envoyai en un jour, coup sur coup, deux missives au missionnaire charitable déjà cité, lui exposant le cas et le priant de m'aider à y donner une solution. La réponse, pensais-je, viendra dans quatre jours. « Attendez donc quatre jours, dis-je à mon brave raccommodeur de pipes, et, en attendant, priez et étudiez le catéchisme ».
    Il attendit et j'attendis avec lui quatre jours, puis cinq, puis dix, et rien ne venait. Le missionnaire charitable était absent. Que faire ? Encore une fois que faire?
    Le pauvre homme avait les larmes aux yeux. Et certains chrétiens me disaient : « Père, baptisez-le. C'est pitié de faire attendre si longtemps le baptême à quelqu'un qui désire le recevoir. Père, baptisez-le ».
    Je l'appelai dans ma chambre, je l'interrogeai pour voir s'il connaissait les points les plus essentiels de la religion et, m'étant assure qu'il savait ce qu'il lui était possible de savoir, je lui annonçai que j'allais le baptiser.
    C'était le dimanche, 4 avril. La plupart des chrétiens étaient réunis ; je le baptisai en leur présence. Il s'appelle aujourd'hui François-Xavier.
    Le lendemain il se remettait en route, traînant toujours ses caisses et faisant joyeusement résonner sa crécelle : crin, crin, crin et crin, crin, crin....


    1910/327-331
    327-331
    France
    1910
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