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Gouarin une chrétienne héroique

Gouarin une chrétienne héroique Au mois de juin 1898, je quittai le district de Madagonda-pally pour Bangalore, où je fus chargé de l'église Saint-Joseph, dans la ville indigène.
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    Gouarin une chrétienne héroique
    Au mois de juin 1898, je quittai le district de Madagonda-pally pour Bangalore, où je fus chargé de l'église Saint-Joseph, dans la ville indigène.
    Peu de temps après mon installation, je portai les derniers sacrements à un jeune homme qui se mourait de la phtisie. Chez lui, je remarquai une femme païenne, dont l'attention à écouter les exhortations que je faisais au malade me surprit. A elle aussi j'adressai quelques paroles d'édification et elle me répondit qu'elle désirait se faire chrétienne, mais qu'elle trouverait beaucoup d'opposition de la part de son mari, qui ne voulait pas entendre parler de la religion catholique. Je l'exhortai alors à apprendre les prières et à fréquenter l'église, en attendant le moment propice de faire part à son mari de sa résolution définitive.
    Ce moment arriva au mois d'octobre quand la peste se déclara dans la ville indigène. Le mari, saisi de frayeur comme tout le monde, laissa sa femme libre d'embrasser la religion. Elle était suffisamment préparée ; je la baptisai en même temps que deux de ses enfants âgés de douze et quatorze ans et qu'elle avait instruits elle-même.
    Peu de jours après, le mari tomba frappé par le fléau dont les ravages s'étendaient rapidement sur toute la ville, emportant vieux et jeunes, riches et pauvres, faibles et robustes. Le pauvre homme qui était militaire fut transporté au lazaret ; sa femme l'y suivit. Le bon Dieu voulut que, grâce aux soins dévoués de la nouvelle chrétienne, le païen échappât à la mort après plusieurs semaines de souffrances pendant lesquelles sa femme ne le quitta pas.
    Elle l'engageait doucement à se faire chrétien, et il lui promit de se faire baptiser de retour chez lui, mais seulement avant de mourir. La nouvelle chrétienne, toute joyeuse de voir son mari se remettre peu à peu et promettre d'embrasser le catholicisme, se fit la garde-malade d'un jeune homme païen, qui était le voisin de lit de son mari. A lui aussi elle parlait de notre sainte religion, l'engageant à sauver son âme, et bientôt elle m'annonça que ce jeune homme oubliant sa maladie et ses souffrances désirait le baptême. Je le vis, je le baptisai, et deux ou trois jours plus tard il mourut paisiblement, assisté par la chrétienne qui avait été sa marraine.
    Celle-ci n'attendait plus que la permission de quitter le camp avec son mari, quand elle reçut la nouvelle que son plus jeune fils, Anthony, était lui-même très gravement atteint de la peste dans la pauvre cabane isolée qui avait remplacé la maison paternelle infestée et devenue inhabitable.
    La pauvre mère courut vers son enfant et l'apporta au camp. Pendant plusieurs semaines elle le veilla pansant une plaie après une autre, encourageant le jeune malade à supporter patiemment ses douleurs par amour pour Jésus-Christ, à souffrir pour la conversion de son père et de son frère aîné restés païens.
    Le père avait obtenu la permission de passer dans le camp spécialement destiné aux convalescents. Un jeune enfant chrétien le remplaça au lazaret. Dans quel état il arriva, il est impossible de le décrire ; il n'était pour ainsi dire qu'une plaie, seul il survivait à toute sa famille. Je m'aperçus le lendemain que sa tète fourmillait de vers, et l'odeur qui s'en échappait donnait des nausées. Je le recommandai à la nouvelle chrétienne qui en prit soin comme de son fils. Tous les jours elle lavait ses plaies et en retirait les vers qui s'y formaient. Au bout de six semaines les deux pauvres petits furent enfin guéris.
    La courageuse femme s'en retourna avec eux à sa demeure, ne pouvant se résoudre à abandonner l'orphelin qu'elle avait sauvé ; mais hélas ! Quelles nouvelles épreuves l'attendaient.
    Pendant son absence de plus de deux mois, sa maison avait été rasée par ordre du gouvernement et son mari, qu'elle croyait complètement guéri, était devenu estropié et ne pouvait marcher qu'à l'aide de béquilles ; son fils païen, le seul capable de travailler, avait disparu, de sorte que la pauvre femme fut obligée de mendier.
    Mais la ville était à moitié déserte et les rares habitants fermaient leurs portes, craignant la contagion. Ce fut donc la misère noire après la peste noire. Le pauvre mari ne tarda pas à succomber ; la pauvre femme eut au moins la consolation de le voir devenir chrétien avant de lui fermer les yeux.
    Elle vivota tant bien que mal, plutôt mal, pendant près d'un an avec ses jeunes enfants et l'orphelin qu'elle avait adopté. La peste ayant fait une nouvelle apparition à Bangalore, elle qui n'en avait pas été attaquée pendant que tous les siens en souffraient, fut prise à son tour et elle passa deux mois au lazaret d'où elle sortit sans force et incapable de travailler. J'ai eu l'occasion de la voir il y a quelques semaines et d'admirer son courage, car malgré sa pauvreté et ses souffrances, elle est toujours joyeuse et héroïque ; oui, en vérité, héroïque. N'ai-je pas le droit de lui appliquer ce mot, et trouverait on beaucoup de personnes qui seraient aussi dignes de cet éloge ?
    GOUARIN,
    Missionnaire apostolique au Mayssour

    1902/283-285
    283-285
    Inde
    1902
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