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Funérailles d'un soldat chrétien

Japon Funérailles d'un soldat chrétien
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    Japon



    Funérailles d'un soldat chrétien



    Yatsushiro est une petite ville de la grande île de Kyûshû, dans la partie méridionale du diocèse de Fukuoka. Une chrétienté y a été fondée en 1890 par le P. Corre, qui compte actuellement 200 fidèles. L'église a été construite en 1902 par le P. Lemarié, aujourd'hui encore chargé de ce poste. Les Soeurs de Saint-Paul de Chartres, qui y sont installées depuis 1900, sont au nombre de huit, dont quatre Japonaises, et y dirigent un lycée de filles, un orphelinat, un hôpital et un asile de vieillards. C'est dans le district de Yatsushiro qu'eut lieu la cérémonie funèbre dont on nous envoie le récit.



    ***



    Parmi les chrétiens de Yatsushiro était un excellent jeune homme de vingt-trois ans, Jean Araki, dont la mère, une digne veuve à la foi vivante et éclairée, après avoir essuyé bien des affronts de la part des païens, avait finalement conquis le respect et la confiance de tous. Ogawa, le village qu'habite la famille Araki, était entièrement chrétien il y a quelque trois siècles et demi ; il est aujourd'hui une forteresse du bouddhisme, avec une florissante école de bonzillons. C'est dire que son atmosphère était imprégnée de superstitions et d'aversion envers le christianisme, aversion qui peu à peu a fait place à un mépris mitigé, puis à l'indifférence et enfin à une évidente sympathie : la famille Araki, grâce à son honnêteté et à sa fermeté dans la foi, a eu une grande part dans cet heureux changement.

    Au mois d'août 1937, Jean Araki fut mobilisé et dut retourner au régiment qu'il avait quitté deux mois auparavant.

    Jean, lui dit sa mère, puisque la Patrie t'appelle, va et souviens-toi qu'un chrétien doit être un soldat meilleur que les autres, brave, désintéressé, ne reculant devant aucun sacrifice. Tu as reçu le bon Dieu dans ton coeur, garde-le fidèlement : il sera ta force et ton soutien, ton chef intérieur à qui tu dois obéir généreusement. Et, si tu dois mourir dans le combat, meurs en héros chrétien à côté de ton chef militaire que tu protégeras s'il est attaqué, que tu couvriras de ton corps ; alors je serai fière de toi !

    Oui, mère ; ce sont bien là mes dispositions : grâce à Dieu et à vos prières, je ne faillirai pas.

    Et, arrivé au front, il écrivait : « Mère, tout ce que vous m'avez recommandé, je le mets en pratique ; tous vos conseils je les suivrai et ne serai pas un lâche ».

    Et voici qu'à la fin de décembre la veuve Araki reçoit du Commandant en chef une lettre ainsi conçue : « Le 26 novembre, à Shanghai, lors d'un combat meurtrier, votre fils, s'étant porté au secours de son Capitaine en danger, est tombé mortellement blessé sur le corps de l'officier qu'il voulait protéger. Sa mort est glorieuse. Vous aviez enfanté un héros : la Patrie vous en est profondément reconnaissante ».

    GÉNÉRAL X***



    Le 10 février 1938, un télégramme nous informe que les cendres du soldat défunt doivent arriver en gare d'Ogawa et qu'il faut aller les recevoir. A l'heure indiquée, le missionnaire de Yatsushiro deux Soeurs de Saint-Paul et quatre chrétiens se joignent aux membres de la famille et se rendent à Ogawa. Les restes du défunt sont descendus du train par son frère et déposés dans une salle de la gare comme en une chapelle ardente pour y recevoir les hommages de la famille, des amis, du personnel de la gare et d'un officier qui fait fonction de maître des cérémonies. A ce titre il organise un cortège dont il prend la tête ; après lui vient le frère du défunt, portant une petite caissette recouverte d'un voile de soie blanche, qui contient les cendres du défunt ; ensuite viennent la famille et les chrétiens récitant le rosaire. Les pompiers en uniforme, les scouts et les enfants des écoles, rangés des deux côtés de la route, s'inclinent respectueusement, puis se joignent au cortège jusqu'à la maison Araki, à 5 kilomètres de là, à l'autre extrémité de la petite ville d'Ogawa. Plus de 2.000 personnes, dont le corps municipal et le corps enseignant, prennent part au défilé.

    A l'arrivée à la maison, les cendres sont déposées momentanément sous une tente dressée tout exprès devant la porte, et c'est là que le missionnaire, en présence de toute la foule, procède à la cérémonie de Levée du corps, qui n'a pu être faite à la gare : les païens se montrent non seulement corrects, mais sympathiques.

    Le lendemain, de bonne heure, les cendres furent apportées à l'église de Yatsushiro, où fut célébrée une messe solennelle suivie des cérémonies des funérailles chrétiennes conformément au Rituel.

    Le troisième jour eut lieu l'inhumation au cimetière familial. Mais les autorités ont décidé de donner aux funérailles un caractère officiel, à la fois militaire et civil ; la réunion eut lieu dans la cour de l'école. Au signal de l'officier maître des cérémonies, la procession catholique, avec les cendres du héros, se déroula en bon ordre depuis la maison Araki jusqu'à l'école : d'abord la croix et deux flambeaux, puis le clergé, composé de trois missionnaires, deux choristes, trois Soeurs de Saint-Paul et une cinquantaine de chrétiens. Tout le long du trajet, deux enfants vêtus de blanc puisaient dans leurs corbeilles des fleurs qu'ils répandaient à pleines mains sur le passage des restes du héros, à la vue des païens surpris, mais heureux de voir les catholiques rendre de tels honneurs à un soldat mort pour la patrie.

    A l'école, plus de 2.000 personnes sont déjà réunies. Au fond de la cour flottent de nombreux oriflammes que domine l'emblème catholique ; une multitude de couronnes sont disposées avec art, et c'est au milieu de ce décor que furent déposés les restes du courageux soldat qui fut aussi un vaillant chrétien. Après un moment de religieux silence, un représentant de chaque groupe de la hiérarchie sociale et ces groupes sont nombreux, s'avance, s'incline révérencieusement et lit à haute voix une courte adresse à la louange du défunt. La première fut celle du représentant du Préfet. La dernière, qui fut la mieux écoutée et la plus clairement entendue parce que l'orateur européen à la voix puissante était bien campé devant le micro, fut celle d'un missionnaire, le P. Martin, qui lut lentement son texte, essentiellement chrétien, mais intelligible pour tous.

    Ainsi se termina la cérémonie officielle.

    Aussitôt après, au signal de l'officier, le cortège catholique se reforme et se dirige vers le cimetière, situé à environ 100 mètres de distance. Les chrétiens récitent à haute voix le rosaire, tandis que les deux mêmes enfants tirent de leurs inépuisables corbeilles de nouvelles fleurs qu'ils répandent sur le chemin au devant du minuscule cercueil jusqu'au lieu de l'inhumation. La plupart des païens prennent part au cortège des catholiques, les autres se tiennent en curieux aux abords du cimetière.

    Peut-être l'acte de répandre des fleurs sur le passage des restes d'un mort, fût-il un héros, acte qui, d'ailleurs, n'est certainement pas prévu par les rubricistes, offusquera-t-il quelques lecteurs, mais les missionnaires de la brousse estiment que ce qui est de nature à édifier les païens et à les attirer à la religion, n'est pas mauvais en soi. Et en France, bien que sous une autre forme, ne prodigue-t-on pas les fleurs aux enterrements ?

    Quoi qu'il en soit, après la bénédiction de la tombe et l'exécution des chants liturgiques, l'officiant lut à haute voix une adresse à la louange du défunt, exaltant sa gloire militaire, la fermeté de sa foi et l'honneur de sa famille. Ensuite, on chanta le cantique japonais pour les morts. Cent exemplaires de ce cantique avaient été distribués la veille aux personnes amies de la famille, aussi le chant et les cérémonies catholiques obtinrent un succès qui, nous l'espérons, ne demeurera pas sans résultat.

    Et maintenant sur la tombe de Jean Araki est planté l'arbre de la croix pour rappeler à tous que le Christ est le seul Sauveur.



    F. LEMARIÉ,

    Missionnaire de Fukuoka




    1939/56-62
    56-62
    Japon
    1939
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