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Funérailles des Riches Païens en Annam

Funérailles des Riches Païens en Annam Par le P. J.-Fr. G... Missionnaire apostolique en Cochinchine orientale La Mort
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    Funérailles des Riches Païens en Annam

    Par le P. J.-Fr. G...

    Missionnaire apostolique en Cochinchine orientale

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    La Mort
    Au pays d'Annam, lorsqu'une personne est sur le point de rendre le dernier soupir, on la dépose par terre près de son lit, et un étranger couvert des vêtements ordinaires du moribond monte sur le toit de la maison pour faire, à l'instant voulu, l'appel de l'âme à sa sortie du corps. Au-dessus de la travée où repose le mourant, une ouverture a été pratiquée dans la toiture; c'est là que le héraut se place. Quand le moment est venu, il crie assez fort pour qu'on l'entende à plusieurs centaines de mètres à la ronde :
    « O les trois âmes et les sept esprits vitaux de X... (ici, le nom du mort), revenez dans votre habitation. » Telle est la formule lorsque la personne qui va mourir est un homme.
    Pour une femme, avec la même formule il évoque trois âmes et neuf esprits vitaux. Après cet appel, trois fois répété, le crieur descend, et place sur le cadavre les vêtements qu'il lui avait empruntés. Les Annamites, on le voit, croient que l'âme ne meurt pas avec le corps. Volontiers ils pensent qu'elle errait dans un coin de la maison, au fond d'un puits, à la cime d'un arbre; il suffit de l'appeler et elle reviendra dans les lieux qu'elle habitait.
    Un maître des cérémonies l'attend, tenant dans ses mains une pièce de soie rouge ayant sept pieds de longueur. Après une courte mimique pour saisir l'âme qui doit être revenue, il semble la tenir dans ses mains, il l'enveloppe soigneusement dans la soie qu'il noue de manière à former aussi bien que possible une tête, deux mains et deux pieds, puis il place ce mannequin sur le cadavre que l'on remet alors sur son lit.
    La toilette du mort
    A ce moment, le fils aîné de la famille va à la rivière puiser l'eau nécessaire pour la toilette du mort, et commence par y jeter trois sapèques, afin de se rendre favorable l'esprit des eaux.
    Dans la haie voisine, il choisit et cueille avec soin quelques feuilles de bonne odeur, et à son retour, il prépare une décoction parfumée.
    Le foyer est allumé au milieu de la cour; trois branches soutiennent au-dessus du feu une spathe d'aréquier, et c'est ce vase particulier qui sert à faire bouillir l'eau et les feuilles; car l'usage interdit absolument, dans cette circonstance, de se servir d'un ustensile ordinaire en terre ou en cuivre.
    Avec cette eau aromatisée, le fils aîné lave soigneusement le visage, les mains et les pieds du défunt, puis il le peigne et lui coupe les ongles.
    Il garde, pour les mettre dans le cercueil, les cheveux qui se détachent et les ongles coupés. Ceux-ci ne sont pas mêlés, on les place soigneusement près du membre auquel ils appartenaient.
    On sait que la coutume chez les Annamites riches, chez les lettrés particulièrement, est de porter les ongles des mains très longs. Ils montrent ainsi qu'ils n'ont pas besoin de travailler! Oh! Le naïf orgueil humain qui trouve le moyen de se manifester sous tous les cieux.
    La mise en bière. Le cercueil
    Le mort annamite doit emporter avec lui tout son vestiaire, cependant on veille à ce que le nombre de ses vêtements soit impair, trois, cinq... On le coiffe de son plus beau turban, on attache ensemble ses pieds, puis ses mains, avec un cordon de soie et quand il est enfin enveloppé d'un double suaire, on le couche dans son cercueil avec les plus grandes précautions.
    Le cercueil est de bois précieux; aux jointures on a passé un mélange de sciure de bois et de goudron du pays; le fond a été d'abord recouvert de plusieurs pouces de cendre, puis de papier blanc, enfin d'une planche ; ensuite on l'a capitonné avec plusieurs couches de papier doré et argenté, des étoffes de diverses couleurs, des couvertures légères et des coussins. Lorsque le cadavre est couché dans la bière, on comble avec du papier tous les vides qui restent encore; ainsi, quand on le portera au cimetière, on ne craindra pour lui aucune secousse; s'il était ballotté durant le parcours, il se vengerait en retirant sa protection aux siens : telle est la croyance des païens.
    Clouée en présence de toute la famille, la bière est placée sur deux chevalets au milieu de la maison, la tête du mort du côté de la porte et faisant face à l'autel des ancêtres.

    L'autel des Ancêtres

    Dans toute maison annamite, on voit au centre de la pièce principale, et dissimulée derrière un store, plusieurs tables disposées avec ordre et ornées avec plus ou moins de richesse suivant le degré de fortune. C'est l'autel des ancêtres; sur cet autel sont à peu près constamment en offrande des bâtons d'encens que l'on fait brûler en l'honneur des défunts, dont l'âme d'après une croyance nationale s'incarne, après la mort, dans une tablette d'où elle préside aux destinées de ses descendants. Ces tablettes devenues la résidence de ceux que l'on pourrait considérer comme des dieux domestiques, sont de petites planches ordinairement en bois incorruptible. Elles ont de trente à quarante centimètres de hauteur et portent, grave sur la paroi intérieure en beaux caractères dorés, le nom du défunt. C'est devant elles que s'accomplissent toutes les cérémonies prescrites par la coutume en l'honneur des morts.
    Le cercueil a donc été placé comme il convient; à gauche comme il convient; à gauche on a préparé une crédence sur laquelle on dépose avec respect le mannequin de soie rouge, et afin que la chère âme ne soit pas troublée dans son repos, un rideau la dérobe aux regards des visiteurs.
    Deux fois par jour cependant, elle quittera sa couche pour prendre les repas que le fils aîné doit lui servir sur une table installée à cet effet.
    Déjà, très peu de temps après le dernier soupir, il avait placé pieusement dans la bouche du mort sept ou neuf grains de riz, nombre correspondant à celui des esprits vitaux évoqués au moment de l'appel de l'âme. A lui encore incombe le devoir de veiller sur cette âme jusqu'au jour des obsèques. Les invitations qu'il lui adresse sont d'une naïveté parfaite.
    Pour annoncer le premier repas, il dit : « Le soleil brille, qu'il soit permis de transporter l'âme en soie sur son siège. »
    Et le soir :
    « Le soleil s'obscurcit, que l'âme veuille bien prendre un peu de nourriture avant le repos de la nuit. »
    Et tous croient que l'âme ainsi évoquée ne refuse rien, qu'elle goûte à tout, pour si abondant que soit le menu.
    Le rôle du fils aîné
    L'étiquette n'a certainement jamais rien inventé de plus ridiculement sévère que les devoirs d'un fils aîné auprès d'un mort annamite.
    Depuis l'heure du trépas jusqu'à celle des funérailles, le malheureux ne doit plus quitter le défunt. Il mange son riz près du cercueil (par piété filiale il doit s'abstenir de viande et de mets délicats), et lorsqu'il ne peut plus lutter contre le sommeil, il se couche sur la paille dont on a jonché le sol.
    A l'heure où la coutume exige que l'on verse des larmes et qu'on pousse des lamentations, il doit pleurer et gémir plus fort que tous les autres assistants.
    Si pour accomplir certains rites, il est obligé de faire quelques pas, sa contenance doit être tellement abattue que l'aide de deux personnes lui devient nécessaire. Lorsque la douleur l'accable au point qu'il tombe par terre, entraînant dans sa chute ceux qui le soutiennent, il remplit admirablement le rôle que lui impose la piété filiale.
    Cette scène a lieu généralement quand la famille reçoit l'habit de deuil, ou encore à l'occasion de la grande fête que l'on doit offrir au défunt avant sa sépulture.
    L'habit de deuil
    En Annam, l'habit de deuil est blanc. C'est une longue robe à larges manches et sans bouton, d'étoffe ordinairement grossière. La robe est sans ourlet pour le deuil d'un père; il en est de même pour la mère, dans le cas seulement où elle meurt après son mari.
    Un deuil de père et de mère dure deux ans; celui d'un mari trois ans, mais on ne porte le deuil d'une épouse que pendant une année, comme pour un frère ou un oncle.
    Quatre jours après l'ensevelissement du mort, les membres de la famille reçoivent solennellement l'habit de deuil. D'un côté les hommes, de l'autre les femmes, ils s'avancent processionnellement avec beaucoup d'ordre, et à mesure qu'ils passent devant le cercueil, un maître des cérémonies vêtu et coiffé de blanc, remet à chacun l'habit qui lui est destiné.
    Les hommes reçoivent avec la robe, la coiffure en paille tenant à la fois du chapeau et du bonnet, la ceinture en paille et un bâton noueux. Les femmes n'ont, en dehors de la tunique, qu'un voile blanc dont elles se coiffent et se couvrent le visage.
    Rites et offrandes
    Quand tout le monde est prêt, le fils aîné s'avance. Il s'appuie sur son bâton, deux assistants le soutiennent, mais sa douleur est si grande qu'il chancelle. Cependant il offre sur le siège de l'âme une tasse de vin, et il brûle quelques grains d'encens. Il accomplit ce nouveau rite au milieu des gémissements et des sanglots de toute l'assistance, pendant que les musiciens jouent leurs airs les plus bruyants.
    Soudain le silence se fait, un maître des cérémonies prononce l'éloge du défunt, rappelle le jour et l'heure de sa mort, et implore son assistance. Nouvelle explosion de douleurs après laquelle tout le monde se retire, à l'exception du fils aîné qui continue la veillée funèbre.
    Disons maintenant ce que c'est que la fête donnée au mort avant sa sépulture.
    La famille choisit un jour pour faire à celui qu'elle pleure une riche offrande qui consiste en papier doré et argenté afin de l'enrichir dans l'autre monde, en encens pour l'honorer, en arec, bétel, bufs, porcs, fruits divers pour satisfaire son appétit qu'on suppose insatiable chez un trépassé.
    Des tables ont été disposées pour recevoir ces présents et aussi ceux des visiteurs: parents plus éloignés, connaissances, à qui on adresse, pour la circonstance, une invitation qu'ils se font un devoir d'accepter. Au signal donné par le maître des cérémonies, tous les membres de la famille grands et petits viennent sur deux rangs prendre place près du cercueil. Ils pleurent et se lamentent tous; c'est à ce moment que le fils aîné incapable parfois de supporter le poids de sa douleur, se laisse tomber à plusieurs reprises. Ce n'est qu'au prix des plus grands efforts qu'il peut enfin arriver jusqu'au pied du cercueil, où il s'agenouille au milieu de sa famille.
    Le maître des cérémonies n'attendait que sa présence pour brûler l'encens et répandre le vin devant le siège de l'âme. Il remet la tasse et ce qu'elle contient encore sur le lit même du mannequin en soie. Alors à haute voix, très distinctement, il nomme le fils aîné, deux ou trois proches parents, et fait au défunt l'énumération des offrandes sans exception. Il termine en le félicitant de laisser de dignes représentants qui honorent sa mémoire par ce témoignage de piété filiale; ici, il rappelle le nom et la dignité du défunt ainsi que le jour et le mois de sa mort.
    Les Annamites croient par cette prodigalité procurer le bonheur du trépassé, car, pour eux, le bonheur ou le malheur des âmes dans l'autre monde dépend de l'observation ou de la violation du culte des ancêtres. Un fils qui ne laisse souffrir ni de la faim ni de la soif son père défunt, mais qui au contraire lui sert de copieux et fréquents repas, est un digne fils et celui qu'il honore est le plus fortuné des habitants du royaume des morts.
    Il semble que le but principal de cette hécatombe d'animaux immolés en un seul jour soit de rendre heureux celui qui n'est plus; mais que la vanité tient de place aussi dans le programme! on veut être loué, on veut paraître. Enfin l'économie et la gourmandise y ont encore leur part. Ce repas si copieux que le mort ne consommera certes pas, servira à traiter largement les visiteurs qui vont se présenter nombreux à cette occasion.
    L'offrande solennelle
    Le jour de l'offrande solennelle et les jours suivants sont généralement choisis par le village, les parents éloignés et les connaissances, pour venir offrir leurs condoléances à la famille en deuil; l'usage veut que tout visiteur, parent ou étranger, présente en même temps son obole destinée à couvrir les très grands frais de la sépulture. Personne n'oserait arriver les mains vides, mais naturellement l'offrande varie suivant le degré de parenté, d'amitié et la situation de fortune.
    A mesure qu'ils se présentent, le fils aîné vient les recevoir et les conduit devant le cercueil où il fait avec eux quatre prosternations profondes, en disant respectueusement: des parents, des connaissances viennent par amitié rendre visite et offrir des présents. Et immédiatement il fait deux prosternations aux visiteurs en témoignage de la reconnaissance du défunt. Après cette cérémonie, des serviteurs ou quelques membres de la famille invitent aimablement les visiteurs à s'asseoir sur des lits de camp souvent préparés autour du cercueil, et un repas leur est servi.
    Quarante, cinquante convives, quelquefois même davantage mangent et boivent à la santé de l'âme qui vient de quitter ce monde.
    Bonum vinum ltificat cor hominum. Bientôt les cerveaux s'échauffent, les fronts s'illuminent, on cause vivement, on rit, et c'est ainsi que la maison mortuaire devient une salle de festin, un lieu de fête : les vivants se réjouissent avec les morts et les aident à consommer le menu abondant dont ces derniers s'étaient contentés de humer les parfums.
    Le lieu de la sépulture
    En France chaque commune a un cimetière pour enterrer ses morts; sauf quelques cas prévus, la loi ne permet pas de différer la sépulture au delà de vingt-quatre heures, et par mesure d'hygiène la fosse doit avoir une profondeur donnée.
    Le code annamite est muet sur ce sujet, il laisse toute liberté aux familles; aussi chacun enterre ses morts dans un lieu de son choix, de préférence près de sa demeure, dans un terrain qui est sa propriété, ou plutôt, à l'endroit et à la date désignés par le devin consulté à ce sujet. C'est en effet le sorcier qui révèle aux parents les désirs du mort : celui-ci veut reposer dans tel lieu, et demande à être enterré tel jour.
    Si l'endroit désigné et jugé nécessaire n'est pas une propriété de la famille, on sacrifie parfois une somme considérable pour l'acquérir, et c'est dans ce cas que le métier de sorcier est lucratif.
    On comprend que celui-ci exploite volontiers les familles crédules et riches, que le plus souvent le terrain choisi appartient à un compère qu'il a averti d'abord et avec lequel il partage ensuite les bénéfices de la vente, en se moquant de la crédulité de ses clients. Mais il y a, dit-on, des devins honnêtes et convaincus qui se donnent bien du mal pour trouver un emplacement propice. C'est que tous ne conviennent pas aux sépultures: on doit toujours préférer un sol en pente, situé au pied d'une montagne, et entouré à droite et à gauche de collines s'abaissant graduellement jusqu'à la plaine. Quel mort oserait se plaindre et ne pas trouver un doux repos dans un tombeau situé de la sorte !
    Si le sorcier habite une vaste plaine, il lui est impossible de trouver pour le mort une demeure selon ses désirs; mais du moins il aura le soin de choisir un site élevé en face d'un bel horizon. Il offre alors à l'esprit protecteur du lieu un sacrifice dont la victime est une poule, à laquelle il joint de l'arec, du bétel, du vin et du papier argenté et doré.
    Il reste à trouver l'orientation du tombeau. Pour y réussir, le devin a recours à une boussole dont l'aiguille n'indique certainement pas toujours le nord. Une seconde consultation des sorts lui indique le jour fixé pour la sépulture. Souvent cette seconde consultation est cruelle pour la famille, pour le fils aîné principalement, car il n'est pas rare, surtout quand le défunt est un grand homme, que les sorts exigent qu'on le garde, huit quinze jours et même un mois.
    Quand le sorcier vient faire part à la famille du résultat de ses recherches et de ses consultations, il l'assure que le défunt se plaira dans le lieu qu'il a choisi. En reconnaissance de la piété filiale des siens, il ne peut manquer de leur accorder aide et protection, par conséquent nul doute qu'ils ne soient heureux et que leurs affaires ne prospèrent.
    Avant la sépulture
    Quelques jours avant la sépulture, deux maîtres des cérémonies se présentent, tenant chacun un cierge allumé; l'un va prendre sur le lit où elle repose, l'âme du défunt toujours enveloppée dans son vêtement en soie; l'autre détache près du cercueil la bande de soie rouge, sur laquelle sont inscrits le nom, la dignité et l'âge du défunt.
    « Veuillez, dit-on à l'âme, vous présenter devant l'autel de vos ancêtres avant de gagner les rivages ténébreux. »
    Deux aides placent l'âme sur le siège qui sert à la transporter.
    A cette cérémonie assistent tous les enfants et tous les petits-enfants revêtus de l'habit de deuil complet; ils versent de nouveaux torrents de larmes, tandis qu'on transporte le siège de l'âme devant l'autel des ancêtres. Le fils aîné, après deux profondes prosternations, se met à genoux devant les tablettes; près de lui un maître des cérémonies verse du vin et la dépose sur lautel, puis lui-même se met à genoux et dune voix émue il dit tout haut:
    « Le fils pieux X... a perdu son père qui est sur le point de gagner le séjour des ténèbres, et il demande à venir offrir ses hommages devant les mânes de ses ancêtres. »
    Cest comme une demande de reconnaissance officielle de la dignité de sacrificateur, transmise au fils aîné par la mort de son père; à lui désormais dhonorer les ancêtres de la famille selon les rites nationaux, a lui de leur donner à boire et à manger aux jours déterminés. Et pour prouver aux ancêtres quils ne sont pas dupes dune supercherie, le même maître des cérémonies tourné du côté du siège de lâme, prie celle-ci de vouloir bien sapprocher de ses ancêtres; le second maître des cérémonies la prend et avec un religieux respect la dépose sur lautel en présence de tous les enfants qui se tiennent debout derrière elle.
    Avec un sérieux imperturbable le fils aîné fait quatre prosternations au nom de son père défunt ou de sa mère défunte, puis quatre autres en son nom propre, il demande ensuite aux ancêtres la permission de se retirer, et lâme en soie est rapportée sur son lit de repos.
    La veille des funérailles on balaie avec le plus grand soin le chemin que doit parcourir le cortège, et pour rendre propices au défunt les esprits qui ont la garde de ce chemin, un homme réputé de grande vertu, ordinairement avancé en âge et constitué en dignité dans la commune, leur fait un sacrifice. Après sêtre prosterné quatre fois, il brûle à genoux de lencens, verse du vin et loffre aux esprits, tandis quun maître des cérémonies, également à genoux à gauche du vénénérable sacrificateur, demande à haute voix aux esprits de vouloir bien protéger lâme durant son trajet de la maison mortuaire au tombeau, afin que rien ne puisse troubler sa tranquillité.
    Lenterrement
    Le lendemain dès le point du jour, une animation extraordinaire règne dans la maison mortuaire. On va, on vient, on pleure, on prépare tout ce qui est nécessaire pour conduire le défunt à sa dernière demeure; à lextérieur, les curieux mâchent nonchalamment leur chique de bétel et ségaient parfois aux propos de quelques rieurs.
    Au son monotone du tambour qui annonce le départ prochain, les parents et les amis du défunt se pressent et vont par groupes pleurer autour du cercueil.
    Déjà le brancard monumental, pour lusage duquel on paye à la commune un droit assez élevé, a été transporté devant la maison du défunt. Il est très beau, peint en rouge, laqué, verni et doré, avec de jolies découpures en bois; sur chaque côté tombent des rideaux souvent artistement brodés, et qui dérobent la bière à la vue des assistants. Quel est lAnnamite qui na pas désiré une fois en sa vie être porté à sa dernière demeure sur ce magnifique catafalque !
    Les enfants se traînent, une dernière fois, près du cercueil où ils font deux prosternations en sanglotant; le directeur des pompes funèbres donne un signal, et aussitôt tous ceux qui ont quelque fonction à remplir se rendent à la place quils doivent occuper. Les quarante porteurs enlèvent le cercueil; les enfants et les petits-enfants du défunt pleurent près de lautel des ancêtres; ils brûlent de lencens devant les tablettes et leur offrent du vin; ils font encore des offrandes aux âmes abandonnées, âmes nombreuses auxquelles personne ne pense, dont aucun descendant ne soccupe, qui par conséquent souffrent de la faim et de la soif. Nest-il pas à redouter, pensent les païens, que ces âmes affamées ne se jettent avec avidité sur les mets préparés ? Dans cette crainte, ils les conjurent de ne pas troubler la cérémonie des funérailles, soit en faisant pencher par vengeance le cercueil dun côté ou de lautre, soit en inquiétant lâme lorsquelle prendra son repas.
    Il y a encore un esprit qui a la garde des brancards; on le supplie de ne pas permettre quils cassent en route. Quel malheur si le cercueil était précipité à terre ou dans la boue! Nul doute que lâme du défunt ne se vengeât dans la suite dun manquement si grave de piété filiale. Elle maudirait ses descendants et ce serait leur ruine totale !
    Les assistants se rangent sur deux files, les hommes dun côté, les femmes de lautre.
    « On a déjà dressé la maison funéraire, dit à haute voix un maître des cérémonies; quil soit permis de conduire lâme en avant. »
    Quatre hommes soulèvent le siège de lâme sur leurs épaules, et le cortège funèbre se met en marche.
    En tête, savancent deux guerriers masqués; leurs grands yeux, leurs longues et épaisses moustaches demprunt, le chapeau de forme bizarre qui les coiffe, le bouclier, la lance dont ils sont armés, tout cela donne à ces chevaliers un aspect terrible. Cest quils sont chargés de faire peur au diable et de lempêcher de nuire à lâme; avec leur bouclier, ils parent les coups de lennemi invisible ; ils le percent de leur lance, sil ose sapprocher.
    Cependant comme il nest pas très sûr que le démon se laisse intimider durant tout le parcours, on use dun second stratagème. A une faible distance des guerriers et précédant lâme on porte une oriflamme rouge, sur laquelle sont inscrits les caractères trang tin (fidèle) si le mort est un homme, trinh thuân (chaste et pacifique) si cest une femme. A la vue de ces caractères louant la vertu du défunt, lesprit malin nose approcher et ne peut lui nuire.
    Un ou plusieurs tambours énormes sont portés par deux individus; ils sont surmontés dun parasol, et frappés par des mains vigoureuses, ils assourdissent tous les passants; des drapeaux, des oriflammes en grand nombre sont disséminés sur la longueur du cortège. Ces oriflammes de couleurs variées portent des inscriptions à lhonneur et à la louange du défunt. Parmi ces oriflammes de diverses formes et de grandeurs différentes, il en est une qui est beaucoup plus longue que les autres, cest lépitaphe ou minh-sinh. Elle est en soie rouge et mesure environ sept coudées. La dignité, les titres honorifiques du défunt, son nom de famille et son nom propre y sont inscrits.
    La place de l'épitaphe est à l'orient du siège de l'âme, pendant toute la durée de l'exposition du corps dans la maison funèbre; le jour de l'enterrement, elle est portée par quatre hommes au cimetière, placée sur le cercueil, dans la fosse, et recouverte de terre en même temps que ce dernier. Son nom de Minh-sinh signifie: Vie brillante.
    Dans le cortège figure encore une crédence portée sur les épaules de quatre hommes, la boîte à encens y a été déposée, elle est recouverte soigneusement. Quatre hommes sont aussi chargés des offrandes pour les sacrifices et des mets pour le repas du défunt, repas servi ordinairement à moitié chemin du cimetière.
    Les familles riches offrent à l'âme différents moyens de transport, pour franchir la distance qui sépare la maison mortuaire du lieu de sépulture. Tantôt c'est un palanquin richement décoré, porté par deux ou quatre hommes; tantôt c'est une barque qui domine majestueusement la foule; elle parait glisser doucement, et pour que l'illusion soit complète, on place sur chaque côté de la barque des rameurs courbés sur leurs avirons. On choisit quelquefois le cheval, monture préférée de celui qui n'est plus; pour la circonstance il est richement harnaché et marche à pas lents non loin du siège de l'âme.
    Il est à croire que, pour son dernier voyage, on met à la disposition du mort tous les moyens de locomotion dont il a aimé à se servir de son vivant; à lui de choisir celui qui lui plaît davantage à cette heure.
    Les familles très riches poussent la largesse jusqu'à lui procurer tout ce qui a contribué à son bonheur sur la terre. On veut qu'il habite la même maison avec ses dépendances, qu'il possède de l'or et de l'argent, qu'il ait un nombreux troupeau de buffles et de bufs ; que pour le garder contre les voleurs, son fidèle chien lui- même le suive dans l'autre monde. Mais comment lui envoyer tout cela ? C'est bien simple. On fait confectionner en papier ou en carton mince une représentation exacte de la maison, des troupeaux, etc., on achète une grande quantité de papier doré et argenté, on porte le tout devant le cercueil jusqu'au tombeau, et là on en fait un bûcher.
    Le siège de l'âme, c'est-à-dire la crédence richement ornée sur laquelle, au départ de la maison mortuaire, l'âme en soie a été placée, précède le cercueil. Il arrive que pour la distraction de l'âme, pour satisfaire ses désirs de promenade, on porte devant son siège, à la distance de vingt ou trente mètres, une sorte de petite tour assez élevée, faite en bois et décorée selon le goût du pays. C'est le lieu de délices du haut duquel l'âme peut se rendre compte du déploiement de pompes fait en son honneur. La tour et le siège sont reliés ensemble par un pont; ce pont n'est autre chose qu'une pièce de soie soutenue de distance en distance par des hommes et sur laquelle l'âme peut aller et venir à son gré.
    Enfin, voici le catafalque ayant trente ou quarante porteurs. Sur le brancard, et du côté de la tête se tient debout un directeur des pompes funèbres qui veille à ce que le transport se fasse sans la moindre secousse; pas une seule goutte de l'eau qui remplit un bol placé sur le cercueil ne doit être répandue. Pour arriver à ce résultat, les porteurs s'avancent lentement, se pliant à tous les mouvements nécessaires, quelquefois ils doivent ramper par terre pour maintenir l'équilibre dans les endroits difficiles du chemin.
    Du côté des pieds, on voit le fils aîné avec sa ceinture et son bonnet de paille, sa chevelure en désordre et son bâton dans la main. A la pensée que le moment approche où il faudra quitter son regretté défunt, sa douleur augmente, il pousse de longs gémissements et verse d'abondantes larmes.
    Les autres parents suivent de près le cercueil en se lamentant aussi, et comme si tant de larmes et tant de cris ne prouvaient pas suffisamment les regrets que laisse le mort, on loue des pleureuses qui aident la famille à manifester sa grande douleur.
    C'est au milieu de cette désolation bruyante et au son des tambours et de nombreux instruments de musique, clarinettes, violons, flûtes, etc., que le cortège se déroule lentement par le plus haut chemin.
    A moitié route, le fils aîné demande au directeur des pompes funèbres de vouloir bien permettre un arrêt, pour que l'âme dont l'appétit a été sans doute excité par l'air pur de la campagne, puisse prendre son repas. Aussitôt le siège de l'âme est déposé devant une crédence sur laquelle sont posés des mets, et on invite l'âme à sortir et à vouloir bien se réconforter. Tous les parents l'entourent pour lui faire honneur ; ils ne pleurent plus et ne font entendre aucun gémissement, afin de ne pas la troubler, pendant qu'elle répare ses forces épuisées par un long parcours. Lorsqu'on juge qu'elle est rassasiée, on la remet sur son siège et chacun reprend sa place dans le cortège.
    En arrivant au lieu de la sépulture, les deux guerriers chassent avec leurs lances les esprits mauvais qui auraient pu se cacher dans la tombe pour tourmenter le défunt.
    C'est avec les plus grandes précautions, en évitant la moindre secousse, que le cercueil est descendu dans la fosse, au son bruyant des tambours et de tous les instruments de musique. Avec un fil à plomb, le géoscope s'assure qu'il ne penche ni d'un côté ni de l'autre, qu'il est bien dans la direction désignée par les sorts. Ce point est d'une importance capitale pour un païen qui aime beaucoup ses morts, sans s'oublier soi-même. Il veut qu'ils soient commodément et puissent ainsi se reposer de toutes leurs fatigues. Dans ces conditions seulement, il peut espérer leur protection et aspirer à une carrière brillante, devenir lettré, et qui sait, peut-être même grand mandarin. Cela s'est vu, dit-on.
    On étend le minh-sinh ou épitaphe sur le cercueil et le tout est recouvert de terre, lentement et sans bruit, pour ne pas réveiller celui qui dort.
    Après l'enterrement
    La fosse est à moitié comblée, c'est le moment d'offrir un sacrifice à la Reine de la Terre. On lui adresse d'abord une invocation à peu près en ces termes :
    « Esprit qui veille sur ces lieux, garde, nous t'en prions, ce tombeau; que celui qui va y reposer n'y soit point troublé, et que ses enfants et ses petits-fils, en récompense de leur piété filiale, soient comblés de toute sorte de prospérités ».
    On brûle ensuite de l'encens et on répand un peu de vin sur le sol.
    Près du tombeau, à gauche du siège de l'âme, on a préparé une petite table sur laquelle se trouve la boîte d'encens. De l'endroit oit elle avait été d'abord déposée, on a retiré la tablette du défunt et on l'a placée sur une crédence, enfin sur une seconde crédence se trouvent un encrier et un pinceau à écrire.
    C'est un maître des cérémonies qui découvre la tablette et la dresse sur son pied. Alors un personnage important, calligraphe émérite, un mandarin de préférence, écrit sur une colonne, à l'intérieur de la tablette, le nom propre, l'âge et la dignité du défunt. Sur la planchette blanche qui couvre la face extérieure, il écrit les deux caractères Hien Khao (examen brillant). Ces deux caractères désignent le défunt, dont par respect on cache le nom. Enfin sur chaque côté sont inscrits, à gauche, l'année, le mois, le jour et l'heure de la naissance, l'âge au moment du décès : à droite, l'année, le mois, le jour et l'heure de la mort. Lorsque la tablette est ainsi préparée, on la fixe sur son support et on la place devant l'âme. C'est à ce moment qu'un maître des cérémonies dénoue le coupon de soie et fait avec la main quelques gestes pour introduire l'âme dans la tablette.
    Le corps, dit-il, a été déjà confié aux entrailles de la terre, que les trois âmes ou les sept ou les neuf esprits vitaux de X... veuillent bien résider dans la tablette et revenir à la maison pour y recevoir nos adorations ».
    Le passage de l'âme dans la tablette est un fait accompli, un païen convaincu ne saurait en douter, on lui offre aussitôt un sacrifice consistant en libations de thé; les enfants font en pleurant quatre prosternations à l'âme dans sa nouvelle demeure, puis deux au mandarin qui a écrit les caractères, afin de témoigner de leur reconnaissance.
    On achève de combler la fosse; le travail n'est pas long, car c'est à peine si la couche de terre d'une tombe annamite atteint quarante centimètres; on brûle quelques grains d'encens, et on répand quelques gouttes de vin; puis le cortège se reforme pour reconduire solennellement la tablette précédée par le fils aîné et suivie par les autres enfants.
    Dès l'arrivée à la maison, la tablette est dressée sur un autel spécial, préparé à côté de celui des ancêtres; on lui offre une libation de vin, suivie d'une seconde libation à tous les aïeux; la famille compte ainsi un protecteur de plus, à la condition toutefois de ne rien omettre des cérémonies qui suivent les funérailles.
    Dernières cérémonies
    Quelque temps après l'enterrement, il faut durant trois jours consécutifs faire des sacrifices au défunt; on les nomme: sacrifices de la paix du coeur.
    C'est encore au devin qu'appartient le soin de consulter les sorts et d'indiquer les jours agréés par l'âme. A la date fixée on sert sur une table placée près de l'autel un repas annamite: riz, poisson, vin, thé, arec et bétel, etc.
    On a découvert la tablette devant laquelle le fils aîné brûle de l'encens et fait deux profondes prosternations, après lesquelles il verse du vin dans une tasse dont il répand le contenu sur le Sa Mao.
    Le Sa Mao est une poignée de paille de la longueur de 7 ou 8 pouces préparée dans un vase contenant du sable. Il est placé par terre devant l'autel du défunt. On y verse du vin pour implorer l'esprit des régions inférieures, afin qu'il ne moleste pas l'âme et ne l'oblige par des tracasseries à s'éloigner de sa demeure.
    On remplit encore de vin trois petites tasses qu'on laisse sur l'autel et on tire le rideau pour cacher la tablette. C'est le moment où l'âme déjeune; par respect, et aussi pour ne pas la troubler durant son repas, les enfants se retirent.
    Après quelques instants, lorsqu'on juge que l'âme est rassasiée, on relève le rideau. C'est alors que par la bouche d'un maître des cérémonies debout près de l'autel et tourné vers les enfants, le défunt remercie ces derniers de leur piété filiale. Dès ce moment, les enfants retrouvent la paix du cur; ils savent que près d'eux habite l'âme de celui qu'ils ont tant pleuré; ils viennent d'entendre sa voix, pourraient-ils avoir le moindre doute? Et le fils aîné s'étant prosterné deux fois, la tablette est recouverte et le service enlevé. Cette cérémonie se répète durant trois jours et une fois par jour.
    Cent jours après le sacrifice de la paix du cur, nouvelle cérémonie pour laquelle on fait souvent des dépenses considérables. De peur que, dans l'autre monde, sa maison ne soit en mauvais état, que ses boeufs et ses buffles n'aient été victimes de quelque épidémie, on renouvelle au défunt ses troupeaux et sa demeure en beau papier, et pour lui envoyer le tout, on le réduit en cendres. Ame heureuse et fortunée qui grâce à des enfants dévoués ne manque de rien au séjour des morts!
    L'anniversaire
    Douze mois après le décès a lieu le petit anniversaire.
    La veille au soir, on découvre la tablette devant laquelle les enfants et les petits-enfants après avoir pleuré un instant, offrent le riz, puis le vin qu'on répand dans le Sa Mao. Avant le sacrifice, les garçons ont quitté l'habit de grand deuil et mis de côté le cercle extérieur du chapeau de paille; les filles ont déposé la longue jupe.
    Le sacrifice offert à l'occasion du grand anniversaire, vingt-quatre mois après le décès, ne diffère en rien du précédent. Seulement, ce jour-là les enfants et les petits-enfants quittent tous les habits de deuil, y compris le chapeau et la ceinture.
    C'est aussi le jour où l'on assigne à la tablette la place qu'elle occupera désormais sur l'autel des ancêtres. Suivant les rites, c'est la place du trisaïeul, car il n'est permis de rendre les devoirs religieux qu'aux aïeux des quatre dernières générations. Il est fait exception cependant pour le premier ancêtre de la famille; son culte ne cesse jamais.
    Mais que devient la tablette que l'arrivée d'une nouvelle venue chasse de l'autel? D'après les coutumes, elle doit être enterrée à côté du tombeau de celui dont elle a jusqu'à ce jour abrité l'âme; mais tous les Annamites ne se conforment pas à cette règle, car beaucoup conservent les tablettes indéfiniment. Quant aux pauvres qui n'ont pas le moyen de se procurer des tablettes en bois, ils se contentent de les faire en papier ou en carton qu'ils brûlent au grand anniversaire. Dans l'un ou l'autre cas, c'est-à-dire que la tablette soit conservée ou bien anéantie, on continue à rendre un culte au défunt, chaque année; au premier de l'an et au jour anniversaire de la mort, le chef de la famille allume des cierges et brûle de l'encens sur l'autel familial.
    « Aujourd'hui, dit-il, c'est l'anniversaire de mon père, de mon aïeul, je le prie d'accepter mes offrandes. » Et il le sert en lui faisant humer le parfum des mets qui passent successivement sur l'autel et qui consistent généralement en riz gluant peint de diverses couleurs, en bétel, arec, eau-de-vie de riz, thé, etc.
    Trois prosternations achèvent le cérémonial, et le festin des vivants commence.

    1901/84-104
    84-104
    Vietnam
    1901
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