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François Labully ( figure d'apôtre)

FIGURE D'APOTRE LE R. P. FRANÇOIS LABULLY (1866-1941) I Enfance et adolescence François Labully naquit le 30 octobre 1866, à Saint Maurice de Rotherens, petite commune de la Savoie, où son père, Joseph Labully, exerçait les fonctions d'instituteur public. C'est de ce vénéré père qu'il tenait sans doute l'aptitude que nous lui avons connue pour l'enseignement, ce don de faire comprendre aux enfants les idées les plus abstraites en les mettant à la portée de leur intelligence.
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    FIGURE D'APOTRE

    LE R. P. FRANÇOIS LABULLY

    (1866-1941)

    I
    Enfance et adolescence

    François Labully naquit le 30 octobre 1866, à Saint Maurice de Rotherens, petite commune de la Savoie, où son père, Joseph Labully, exerçait les fonctions d'instituteur public. C'est de ce vénéré père qu'il tenait sans doute l'aptitude que nous lui avons connue pour l'enseignement, ce don de faire comprendre aux enfants les idées les plus abstraites en les mettant à la portée de leur intelligence.
    Par sa mère, Françoise Carlet, il était apparenté à deux prêtres, un oncle, mort archiprêtre à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe) , et un cousin décédé en 1920 à l'Institution Saint Pierre de Bourg-en-Bresse où il était professeur.
    Neuf enfants étaient venus égayer ce foyer profondément chrétien et, dans ce nombre, quatre soeurs de notre missionnaire sont encore en vie aujourd'hui. Tous reçurent de leurs parents l'éducation virile qui caractérisait alors les familles de la campagne : énergie, politesse, franchise, esprit de discipline allaient de pair avec la foi qui imprégnait toutes ces qualités.
    Après sa première communion, François entra au petit séminaire de Pont-de-Beauvoisin pour y faire ses études secondaires ; fut-ce sur sa demande ou s'agit-il alors d'une orientation paternelle, nous l'ignorons, mais ce que nous savons bien, c'est que ces études durent être excellentes si l'on en juge par la somme de connaissances que notre confrère sut faire valoir en mission. Le P. Labully parlait peu de ce qui le concernait, c'est pourquoi nous ne pouvons en cette matière que juger de l'arbre à ses fruits. Pendant les vacances, pour se distraire, il allait volontiers, paraît-il, en compagnie de son cousin alors séminariste comme lui, faire quelque partie de chasse, sport qui ne dégénérera pas en passion car, devenu missionnaire en Chine où l'occasion de taquiner le gibier ne fait pas défaut, il préféra toujours le ministère apostolique à cette distraction saine qu'il aurait pu se procurer fréquemment.
    Il était en première année de théologie à Chambéry, quand, au printemps de 1890, Monsieur le Supérieur du grand séminaire le présenta lui-même pour le faire admettre au séminaire des Missions Etrangères « C'est un esprit sérieux, écrivait-il, d'un caractère doux et ferme; ces qualités, et d'autres encore, s'unissent en lui à une grande modestie ». Ce jugement sur le jeune homme de 24 ans aurait pu aussi bien convenir 50 ans plus tard à l'apôtre septuagénaire.
    Entré le 18 avril 1890 au séminaire de la rue du Bac, il eut à y remplir la charge de maître des cérémonies. Toute sa vie il conserva un goût spécial pour la liturgie, aussi se révélera-t-il un formateur hors de pair pour les séminaristes et jeunes prêtres du Kouangsi : grâce à lui les cérémonies se feront, à la pro cathédrale de Nanning, aussi bien que dans la plus vivante communauté ecclésiastique, et il méritera, après une Semaine Sainte passée dans notre séminaire de Bièvres, lors de son séjour en France en 1928, ce jugement qu'un directeur entendit sur les lèvres d'un aspirant : « C'est un moine bénédictin qui vient de nous quitter, tant les moindres gestes liturgiques lui sont familiers ».
    Ordonné prêtre le 25 février 1893, le P. Labully partit le 26 avril suivant pour la Mission de Kouangsi, province de Chine méridionale où il n'y avait encore que quelques centaines de catholiques noyés au milieu de païens réputés pour leur sauvagerie et leur haine du nom chrétien et des étrangers en général. Huit autres missionnaires se rendaient en Extrême-Orient en même temps que lui, et parmi eux un excellent ami, l'ancien capitaine Lecornu, destiné au Tonkin occidental : tous deux seraient presque voisins, mais par suite des communications alors encore assez rudimentaires entre le Tonkin et la Chine, ils ne pensaient pas devoir se rencontrer de si tôt.

    II

    Au milieu des païens

    La résidence épiscopale du Préfet apostolique se trouvait à cette époque à Kweihsien, c'est donc là que le nouveau missionnaire arriva dans le courant de l'été de 1893. Mgr Chouzy l'accueillit à la manière apostolique ; sans tarder il le mit à l'étude de la langue hakka en même temps qu'il l'initia au us et coutumes du pays. Le P. Labully était à bonne école, il sut en profiter. Son évêque parlait chinois à la perfection et il voulait que ses missionnaires arrivent à bien parler comme lui; la « cathédrale » de Kweihsien consistait alors en une minuscule chapelle, un chambre un peu plus grande que lés autres, mais chaque dimanche, malgré le peu de monde présent, Mgr Chouzy y faisait un sermon en règle, se servant, dans un chinois impeccable, des arguments les plus propres à toucher les auditeurs. Quant au chef du district, c'était le bon et saint P. Poulat, de santé délicate mais d'un dévouement à toute épreuve, qui visitait, encourageait et consolait les chrétiens dispersés et éprouvés par la persécution. Toute sa vie, le P. Labully eut les exemples de ces deux apôtres présents à son esprit, et il sut s'en inspirer souvent.
    D'abord chargé de la station de Ta-ou-tong, ainsi que des dépendances de Yolin et de Kweiping, il revenait fréquemment à Kweihsien prendre conseil ; en 1895, il pouvait voler de ses propres ailes. Le P. Streicher venait alors de mourir dans la région nord-ouest de la province, le P. Labully fut désigné pour aller le remplacer. C'était une nouvelle langue en perspective à apprendre, la langue mandarine, et une population bien différente de celle du sud à évangéliser, mais cela n'était pas pour effrayer notre jeune ,apôtre, d'autant plus qu'en changeant de poste il devait recueillir l'héritage d'un martyr, le vénérable Chapdelaine, du fait qu'il aurait à s'occuper de Silin et des environs : « La campagne promet d'être dure, écrivait-il peu après son arrivée, un bon nombre de mes ouailles s'étant passablement écartées du bon chemin... Ces pauvres gens pèchent surtout par ignorance; c'est donc par l'instruction religieuse qu'il faudra les ramener ».
    Le P. Lavest, son voisin, jugea vite quel coeur d'apôtre cachait la réserve habituelle de son jeune confrère; de fait, ils allaient, pendant quelques années, réaliser ensemble de merveilleux fruits d'apostolat.
    A Liou-kia-to où il fut d'abord envoyé, le P. Labully s'adonne avec ardeur à l'étude de la langue mandarine qu'il mène de front avec la science des caractères chinois, et quelques mois plus tard, de Changtsin, village chrétien du centre de son district, il peut étendre son action pour travailler avec fruit ad gentes. Malheureusement, pas plus que ses prédécesseurs, les PP. Collonge et Streicher, il n'est immunisé contre la malaria ; il continue cependant, autant que le permettent ses forces, à se dévouer, et il provoque ainsi de nouvelles conversions. Les païens ne voient pas d'un oeil favorable le christianisme s'étendre, il persévère quand même à semer le bon grain et profite de toutes les circonstances pour évangéliser. Le meurtre du P. Mazel à Loli et la persécution qui l'accompagne arrêtent un instant son action, mais c'est ensuite pour reprendre avec une nouvelle ardeur le travail interrompu.
    En 1898, malgré la fièvre qui le talonne toujours, le P. Labully visite ses jeunes néophytes et administre de nouveaux baptêmes. De plus, la béatification du P. Chapdelaine étant prévue comme prochaine, il prépare les matériaux nécessaires à l'érection d'un monument commémoratif du martyre. Un nouveau confrère, le P. Séguret, lui est alors donné comme vicaire. Bientôt la chapelle en l'honneur du bienheureux sort de terre, à Silin, non loin du lieu témoin des martyres de 1856, et un triduum peut y être célébré lors des fêtes de béatification.
    Dans l'intervalle, Mgr Chouzy était mort, et le P. Lavest, nommé évêque. Le P. Labully devient alors chef de toute la région de Silin. Il bâtit une résidence à Pinkouang, berceau du christianisme au Kouangsi, et s'établit, malgré l'opposition du mandarin et de ses satellites, à Setchen : la ténacité du missionnaire l'emporta. Habitant d'abord une pagode, « logé avec tous les diables » selon sa propre expression, il peut enfin prendre pied dans la maison qu'il a achetée en ville.
    La chapelle commémorative de Silin, monument du meilleur goût au dire de ceux qui l'ont visitée, fut bénie le 15 décembre 1901. Mgr Lavest était venu de Nanning, le vice-consul de France s'était dérangé de Longtchéou, et un délégué du Gouverneur Général de l'Indochine avait été envoyé de Hanoi. La cérémonie se déroula en présence des cinq missionnaires de la région, de deux mandarins chinois, successeurs de ceux qui avaient mis à mort le bienheureux Chapdelaine quarante-cinq ans auparavant et d'un grand nombre de chrétiens. Ce fut le P. Labully qui fut chargé de faire le discours de circonstance : après avoir été à la peine, il était juste qu'il fût à l'honneur. Il s'en tira à merveille pour exposer les leçons que comportait une telle cérémonie ; chrétiens et païens, tout le monde fut content.

    III

    Le Supérieur du Séminaire

    Quelques mois plus tard, en juillet 1902, le P. Labully était appelé provisoirement à Nanning et prenait la direction du petit séminaire, en attendant le rétablissement du supérieur gravement malade. Ce provisoire allait durer treize ans. C'était un changement radical dans sa vie : professeur de toutes sortes de matières, directeur de séminaristes, supérieur de petit séminaire sans compter d'autres fonctions accessoires, mais il sut tout mener à bien. Sur une cinquantaine de jeunes gens qui passèrent au séminaire de Nanning pendant son supériorat, dix sont devenus prêtres, ce qui est un record en Chine. Le professeur était clair dans son enseignement, le directeur ferme en lecture spirituelle, le supérieur craint et aimé de tous, on savait sa sévérité tempérée par beaucoup de bonté, aussi ceux qu'il a formés lui ont toujours témoigné la plus grande estime et la plus profonde reconnaissance.
    A Silin il s'était reconnu quelque talent d'architecte : il se sert de ce talent à Nanning pour agrandir la chapelle du séminaire et élever ensuite d'un étage un des deux corps du bâtiment. Il fait même davantage ; en 1910, il construit un établissement assez vaste pour devenir le grand séminaire. Mgr Lavest désirait en effet que les futurs prêtres pussent être complètement formés dans leur province natale sans être obligés de s'expatrier ; ce fut encore le P. Labully qui, durant plusieurs années, dut professer la théologie.
    Pour se reposer de ses travaux de plus en plus absorbants, il a comme méthode de changer d'occupation, c'est ainsi que de professeur il devient cartographe : il dresse une carte très détaillée de la province du Kouangsi et peut la faire imprimer au Tonkin où, malheureusement, ceux qui se chargent de l'ouvrage croient bon de la corriger en tenant compte d'une documentation inexacte fournie par de soi-disant connaisseurs ignorant la langue chinoise. Bien que fautive sur certains points, cette carte est encore la meilleure que nous ayons de cette région jusqu'à aujourd'hui.
    Par ailleurs, Mgr Lavest avait fondé un petit organe pour ses missionnaires dispersés, Le Petit Messager du Kouangsi, qui commença à paraître en décembre 1908 et fut imprimé au séminaire, c'est dire que le P. Labully fut un ouvrier actif dans l'entreprise : souvent il en est rédacteur et, de plus, il surveille le travail des imprimeurs bénévoles du début, les séminaristes eux-mêmes et leur professeur de littérature chinoise, le dévoué P. Hoang. Cette feuille de nouvelles intéressait tous les missionnaires qui l'attendaient chaque mois avec impatience, elle vécut jusqu'en 1915 ; le P. Labully y mit en vedette ses qualités d'historien en narrant avec détails, en guise de feuilleton, l'histoire des débuts de l'apostolat dans la région de Silin.
    Ses vacances, quand il ne les passe pas à garder les séminaristes, sont toujours employées dans un but apostolique. Ainsi, en 1907, il accompagne le P. Albouy en voyage d'exploration chez les Thos de la sous-préfecture de Ou-yuen, une autre fois il s'en va au Tonkin visiter son vieil ami le P. Le cornu et se rendre compte sur place du fonctionnement de l'admirable oeuvre appelée là-bas La Maison de Dieu, en 1911 il part dans le nord-est du Kouangsi avec son nouvel évêque ; mais l'endroit où il se rend toujours plus volontiers est Kweihsien, qui a vu les débuts de sa carrière de missionnaire, et où il est heureux de retrouver le bon P. Poulat et de se remémorer avec lui les jours troublés des premières années du district.
    Il avait d'ailleurs toujours eu la nostalgie de la vraie vie missionnaire, aussi quand, sur ses instances, en 1915, Mgr Ducoeur lui donna un successeur comme supérieur du séminaire, il fut au comble de ses voeux, et il partit de suite prêter main forte à son fidèle ami de Kweihsien presque septuagénaire.

    IV

    La belle vie en district

    Parmi ses jeunes confrères, plusieurs s'étaient figuré que, depuis plus de dix ans chargé de la direction du séminaire de Nanning, il ne saurait plus se réadapter à la mentalité chinoise, ni avoir les qualités nécessaires pour traiter avec les autorités païennes, il ne tarda pas, au contraire, à montrer son savoir-faire, tantôt chevauchant sur sa petite monture à travers la brousse, tantôt organisant avec le P. Poulat le centre du district.
    Tout d'abord, les deux missionnaires dotèrent la plupart des postes de chapelles, écoles et résidences; le P. Poulat était bailleur de fonds, et le P. Labully architecte et directeur des ouvriers. Leur oeuvre principale dans cet ordre d'idées fut la construction de la belle église de Kweihsien, en 1920-1921, pour remplacer la chapelle minuscule qui servait de lieu de culte depuis une quarantaine d'années. A cette époque, c'était cependant le lendemain de la guerre européenne, et ses conséquences se faisaient durement sentir en pays de mission ; le district heureusement n'en souffrit pas, grâce au zèle déployé par les deux ouvriers apostoliques et à la générosité des amis du vieux P. Poulat.
    Puis ce fut la guerre civile qui dura de 1921 à 1924, et le mouvement xénophobe qui suivit. Les grands chefs trouvaient refuge dans les chrétientés, ce qui les fit généralement respecter, mais que de soucis pour les missionnaires ! Le P. Labully se montra alors comme toujours à la hauteur de la situation, calme et digne autant que confiant en la divine Providence : dans toutes les classes de la société, riches et pauvres, grands négociants et petits paysans, tous n'ont qu'à se louer de l'accueil reçu dans les résidences des missionnaires tant en ville qu'à la campagne. Bien plus, des païens hébergés font en reconnaissance quelques dons pour couvrir les dépenses occasionnées par les constructions : « A la première alerte, racontait le P. Labully plusieurs années plus tard, les gens s'engouffraient dans nos établissements comme dans des citadelles inexpugnables ; les chrétiens nous suppliaient de les défendre et contre les soldats et contre les pirates, le bon Dieu nous donnait cette influence pour nous faire connaître à l'extérieur et ménager ainsi aux âmes de bonne volonté une occasion de se convertir ».
    Dès 1919, notre missionnaire avait enregistré bon nombre de conversions chez les Hakka de la rive droite du fleuve, principalement dans la sous préfecture de Hinnié, ce qui occasionna, l'année suivante, une recrudescence de haine de la part des païens qui s'acharnèrent à discréditer le catholicisme et ses ministres par toutes sortes de calomnies infamantes. Les épreuves ne firent que fortifier dans la foi les nouveaux chrétiens et les catéchumènes. Pour les soutenir davantage et se faire tout à tous à l'exemple de saint Paul, le P. Labully s'en va habiter chez eux, passant d'une maison dans une autre et profitant de ces occasions pour les mieux catéchiser; il peut ainsi baptiser 89 adultes en 1923, et comme les conversions se multiplient da côté de Moukkak, il bâtit là une école et une petite résidence. En 1925, il a 314 baptisés, chiffre qu'il trouve très modique, mais chez lui pas de découragement ni de parole amère, il excuse la tiédeur des néophytes et garde sa confiance entière. La paix et la tranquillité sont revenues dans la province, il en profite pour étendre son rayon d'action ; le P. Séosse ayant été nommé à Kweihsien, il redevient, à 60 ans, exclusivement broussard, missionnaire missionnant comme au temps de sa jeunesse apostolique. Toujours par monts et par vaux, il a de nombreuses conversions, mais il y ruine sa santé. C'est que le P. Labully, dur pour lui-même, ne se préoccupa jamais de ce qu'il trouverait dans ses voyages, il se contentait de ce qu'on lui présentait, vivant comme les gens du peuple chinois, mangeant plutôt mal que bien, logeant dans des chambres peu aérées, surchauffées par le soleil et sans le moindre confort; bref, en 1926, il dut se rendre à notre sanatorium de Hongkong d'où, sur les instances de Mgr Ducoeur, il rentra en France l'année suivante.
    C'est bien à contre coeur qu'il partit : il était de ceux gai pensent qu'il est plus conforme à l'esprit de Notre Seigneur de mourir sur la brèche, dût on pour cela abréger de quelques années une vie que tout missionnaire doit au bon Dieu. Au bout d'un an, il était de retour, bien rétabli par l'air du pays natal. Nommé curé de la cathédrale de Nanning, il fut alors choisi par ses confrères comme leur représentant pour préparer l'Assemblée générale de 1930, c'est dire que tous continuaient à l'avoir en la plus haute estime.

    V

    Dernières années

    La mort de Mgr Ducur qui survint sur ces entrefaites, puis la prise de pouvoir du P. Costenoble, son provicaire, comme Supérieur intérimaire de la Mission, firent que le travail du P. Labully fut bientôt accru dans de notables proportions. Et ceci coïncida avec une nouvelle guerre civile qui venait d'éclater entre les deux provinces du Kouangtong et du Kouangsi.
    En août 1930, lors du sacre du nouvel évêque Mgr Albouy, à Hongkong, le P. Labully, remplaçant le supérieur et les professeurs du séminaire, s'en vint garder les séminaristes en dehors de la ville, et le P. Costenoble s'occupa de la paroisse à l'intérieur des remparts. Pendant que se déroulent les tristes événements d'alors : bombardements, destruction partielle de la cathédrale, investissement de la ville durant plusieurs semaines, le P. Labully, calme comme à l'ordinaire, encourage les futurs lévites et préside leurs exercices de piété, les distrayant et les conduisant même en promenade comme au temps où, vingt ans auparavant, il était supérieur de l'établissement. Les autorités civiles se souvinrent de ce vieillard qui n'avait pas eu peur au moment du danger, car ils l'élurent, quelques mois plus tard, conseiller de la Croix-Rouge de Nanning.
    Cependant, une nouvelle maladie allait encore arrêter un certain temps son activité. En été 1931, une affection de la vessie le contraignit à repartir précipitamment pour Hongkong. Alors, ses confrères du Kouangsi, qui voulaient conserver à leur Mission un si bon ouvrier du bon Dieu, s'adressèrent à sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, tous ensemble ils firent une neuvaine à la suite de laquelle le cher malade se sentit renaître : le P. Labully devait vivre encore dix ans pour l'édification de tous ceux qui purent être témoins du travail de notre cher doyen.
    De retour parmi nous, il reprend son poste de Nanning, avec le titre de curé de la cathédrale qu'il conservera jusqu'en 1936. Au point de vue de l'activité extérieure, il paraît un peu diminué, mais il garde tout son zèle et son esprit surnaturel Mgr Albany les mit à profit en lui demandant de prêcher des retraites au clergé indigène et aux religieuses chinoises. Pour occuper ses loisirs, le P. Labully pense être encore utile à ses confrères et à ceux qui viendraient après eux, en rédigeant l'histoire religieuse des diverses régions de notre Mission. Les difficultés de nos devanciers et le courage montré par eux dans les épreuves sont ainsi narrés en quelques articles qu'il publie dans le Bulletin des Missions Etrangères de Hongkong : Essai d'évangélisation du Kouangsi au XVIIe siècle, Catholicisme chez le Thos, Rétablissement du catholicisme à Nanning, Fondation et développement du district de Kouyhien, sont des études vivantes et pleines d'intérêt pour ceux qui s'intéressent à l'histoire des missions.
    Il se considérait comme missionnaire à la retraite, mais jamais il ne se résigna à ne pas rendre service, et de fait les années qui lui restaient à vivre allaient se passer à faire des intérims qui lui ont valu la reconnaissance de tous ceux qu'il a ainsi obligés. Lorsque fut fondée la station de Pinyang, il la tint quelque temps et, architecte incorrigible, bâtit là une petite maison de campagne destinée aux religieuses; puis une année plus tard, il s'en vint à Liuchow tenir compagnie au P. Madéore. Lors des bombardements de cette ville, en 1939, son attitude courageuse en imposa à tous; pas plus ému que s'il se fût agi de vulgaires pétards, il restait impassible pendant que les bombes tombaient autour du quartier qui abrite la mission catholique.

    VI

    La mort de l'apôtre

    A la fin de 1939, la maladie, puis la mort du P. Séosse firent de nouveau désigner le P. Labully pour aller occuper provisoirement le poste de Kweihsien. A 73 ans, il redevenait chef du plus important district de la Mission, et cela dans une période de guerre où les alertes succédaient aux alertes et où, par conséquent, il fallait prendre des mesures appropriées aux circonstances. Malgré ses forces défaillantes, il fit courageusement ce qu'il I avait à faire en ville, et un vicaire venait de lui être donné en la personne du jeune P. Mamet quand l'heure de rendre les comptes sonna pour le bon serviteur qu'il avait toujours été.
    Pendant près d'un mois, à partir d'avril 1941, il se débattit avec une fièvre presque continuelle. Ses voisins, les PP. Crocq et Bacon, crurent qu'il se rétablirait encore cette fois et pourrait de nouveau travailler en attendant la relève, mais, dès le 20 mai, le P. Mamet, ne se faisant plus d'illusion, lui administra les derniers sacrements. Le 23 mai, il rendait paisiblement son âme à Dieu, à l'âge de 75 ans.
    Sur son lit funèbre, écrivait le P. Crocq au lendemain de son décès, il a un visage souriant qui frappe tout le monde, on dirait qu'il jouit déjà de la félicité éternelle, ses traits bien reposés expriment le bonheur et semblent dire : Ne me pleurez pas, il fait bon là-haut chez le bon Dieu, les souffrances de cette vallée de larmes sont passées, faites comme moi et vous verrez combien il est doux de mourir ».
    Les funérailles eurent lieu le dimanche dans l'octave de l'Ascension. Près de deux cents chrétiens étaient arrivés des environs dès la veille, et beaucoup de païens, indépendamment des autorités de la ville, assistèrent à l'office dans un silence respectueux, contrairement à ce qui se passe d'habitude aux enterrements païens. Après la messe, célébrée par le P. Crocq, assisté de deux prêtres chinois, anciens élèves du cher défunt, le corps fut conduit au cimetière où il repose à côté de celui du P. Poulat, son ami de toujours.

    ***
    Au physique, le P. Labully était petit, sec, énergique, endurant. D'un tempérament mi-nerveux, mi-bilieux, genre saint Paul; il a accompli une tâche des plus apostoliques pendant quarante-huit années, dépassant en durée scelle des autres missionnaires morts avant lui au Kouangsi. Doué de sérieuses vertus sacerdotales, principalement piété, régularité, modestie, austérité, frugalité, mortification, il paraissait un homme sans besoins parce qu'il avait su éviter de s'en créer. Pour le logement, l'ameublement, la nourriture, il se contentait du strict minimum; le nécessaire pour les autres était pour lui du superflu, ainsi sa garde-robe pouvait tenir dans une petite valise, et c'est tout ce qu'il emportait quand il changeait de district. Jamais on ne l'entendit se plaindre de manquer ou de souffrir de quoi que ce soit, de même jamais il ne réclama une somme ou un objet prêté : si on lui rendait, c'était bien, si on oubliait de rendre, c'était encore mieux. Son seul luxe était de savourer de temps en temps une bonne pipe armée d'une unique feuille de tabac qu'il roulait préalablement lui-même en forme de cigare.
    Tout d'une pièce, un peu froid au premier abord, il paraissait plus autoritaire qu'il ne l'était en réalité, il savait se plier et n'imposait pas sa manière de voir, son bon coeur lui faisait pratiquer la miséricorde autant et plus qu'aucun d'entre nous. D'ailleurs s'il lui est arrivé de morigéner un peu durement certains chrétiens trop tièdes ou de gourmander quelque jeune confrère moins ennemi du confort que lui, on peut assurer qu'il fut toujours plus sévère pour lui-même que pour les autres et que, grâce à sa modestie peu ordinaire, ses actes concernant l'apostolat proprement dit étaient toujours conformes aux vues de ses supérieurs.
    Un tel missionnaire honore grandement la Savoie d'où il était venu dans la Société des Missions Etrangères pour se consacrer à la conversion des païens : puissions-nous en avoir un grand nombre de la même trempe que lui !

    Joseph CUENOT, ancien missionnaire du Kouangsi, économe des Missions Etrangères
    1942/148-155
    148-155
    France
    1942
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