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Fondation et développement de la mission du Thibet Sud

Fondation et développement de la mission du Thibet Sud
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    Fondation et développement de la mission du Thibet Sud

    Le 31 mai 1880 sur les ordres de son vénérable évêque Mgr Biet, le provicaire de la Mission du Thibet, le. R. P. Desgodins quittait Ta-tsien-lu afin d'essayer d'attaquer la terre des Lamas par le Sud. Le 5 septembre il débarque à Calcutta et est reçu à bras ouverts par Mgr. Goethals S. J., archevêque de Calcutta. Le P. Mussot, jeune missionnaire envoyé de Paris, vient y rejoindre le P. Desgodins. Le 23 mars 1881 nos deux missionnaires se mettent en route pour les Himalayas et le 24 ils arrivent à Siliguri, grande station terminus au pied des géants du monde. Le même jour étant montés dans un petit bijou de chemin de fer ils arrivent à Darjeeling, sanatorium situé à 6.500 pieds d'altitude. A Darjeeling les nouveaux venus sont très bien reçus par les RR. PP. Capucins. Là ils passent sept longs mois, prenant des renseignements sur tous les pays d'alentour. Le 24 octobre 1881 ils se mettent enfin en marche vers la partie qu'ils convoitent et que leur destine la divine Providence; ils vont lentement mettant onze jours à faire ce qu'un bon cavalier peut faire en un jour (48 milles), mais ce terrain doit être le théâtre de leurs travaux, alors ils veulent l'étudier à fond. Arrivés à moitié chemin entre Darjeeling et le futur poste où ils devaient un jour s'établir ils rencontrent la rivière Teesta : cette rivière était autrefois avec le Rongpo, la Rissi et le Simonakhola, la limite entre les royaumes du Sikkim et du Bhootan. La Teesta coulant du nord au sud et allant se jeter dans le Brahmapoutre dans les plaines du Bengal, le territoire à l'ouest de la Teesta, depuis les plaines au sud jusqu'au grand Rongit, a été annexé ou donné à l'Empire anglais depuis 1835 à 1861. Cette partie appartenait au religieux, d'abord aux Capucins de Patna et maintenant a été rattachée à l'archidiocèse de Calcutta. La partie est de la Teesta depuis les plaines jusqu'à l'affluent de Rongpo, faisait autrefois partie non du Sikkim mais du Bhootan, pays dépendant du Thibet. En 1865 le Gouvernement anglais annexait cette partie du Bhootan à son empire. Comme c'est dans cette partie à l'est de la Teesta que nos missionnaires vont s'établir et essayer de fonder des avant-postes pour conquérir le Thibet, il est bon de donner une petite notion de ce territoire. La partie annexée mesure de 25 à 35 milles carrés et est bornée à l'ouest par le district de Darjeeling auquel elle a été civilement réunie; au nord par le Sikkim; à l'est par le Bhootan et au sud par les plaines du Bengal. La population de cette partie annexée est composée de Népaliens, gens récemment venus du Népal; de Thibétains descendus du Thibet; de Bhootaniens venus du Bhootan et de Lepchas venus du Sikkim. On y trouve aussi des gens des plaines montés pour leur commerce. Ce petit territoire est une Babel de gens, de langues, de religions. Thibétains, Bhootaniens et Lepchas professent le bouddhisme. Une moitié des Népaliens professe un bouddhisme et un hindouisme mélangés, un quart professe le pur hindouisme, un quart professe le fétichisme : chaque peuple a sa langue propre. Les bouddhistes ont en territoire anglais quelques bonzeries desservies par quinze ou vingt lamas mariés de la secte des djroupa. Oh ! Les beaux moines ! Quoi qu'on en puisse dire au temple bouddhiste de Paris, ils sont les êtres les plus corrompus que j'ai vus.
    Ayant donc passé le pont de la Teesta, nos deux missionnaires s'avancent lentement, examinant, scrutant tout sur leur passage et surtout demandant au divin Maître de leur indiquer l'endroit qu'Il s'est Lui-même choisi. Chemin faisant ils arrivent à Padong, toute petite vallée située à 48 milles de Darjeeling, à 5 milles du Sikkim, à 20 milles du Bhootan et à 42 milles environ du Thibet qui en cet endroit s'enfonce comme un coin entre le Sikkim et le Bhootan. Il faut bien noter que cette vallée ne touche pas le Thibet, mais que de Padong pour arriver au Thibet on doit passer à travers le Sikkim. Padong se trouve sur la grande route de l'Inde à Lhassa; c'est par cette route que presque tout le commerce du Thibet et du Bhootan s'effectue avec l'Inde. Chaque jour pendant la saison sèche, de nombreuses caravanes portant de la laine, principal produit d'exportation du Thibet, passent par Padong et vont vendre ce produit à Kalimpong où en échange elles trouvent les objets qui leur sont nécessaires. Au cas où les missionnaires seraient admis au Thibet, Padong, vu sa situation, pourrait servir de lieu de refuge au temps de persécution, de procure pour pouvoir entretenir les missionnaires de l'intérieur. Padong étant en territoire anglais pourrait devenir un centre d'éducation d'où dans la suite, de solides sujets pourraient, grâce à leur nationalité, entrer dans cette terre fermée et y prêcher notre sainte Religion. Padong étant situé dans un climat tempéré pourrait aussi servir de maison de retraite pour les vétérans et de sanatorium pour les malades. Tout cela n'échappa pas à l'oeil du R. P. Desgodins. Pour ces sortes d'entreprises il avait bon oeil et bon flair.

    Après avoir bien examiné cet endroit, nos deux missionnaires, remplis de prudence, reprennent le chemin de Darjeeling, voulant avant de ne rien décider définitivement voir et explorer d'autres lieux qui peut-être offriraient autant et plus de chances de succès. Mais après trois mois de pérégrinations dans le Haut Assam, ils restent persuadés que le gentil Padong est la meilleure place pour établir un contact avec le Thibet. De retour donc pour la seconde fois à Darjeeling, le vénéré Provicaire de la Mission du Thibet et son compagnon se mettent en route pour Padong le 9 novembre 1882. Le 10, en arrivant au pont de la Teesta, limite du nouveau champ dont il voulait s'emparer afin de le défricher, ce confesseur de la foi, cet héroïque missionnaire, ce bon, ce saint vieillard, ce P. Desgodins, en face de cette terre promise où il devait dormir son dernier sommeil s'écrie : « Si c'est la volonté du Pape et de notre chère Société, je prends possession de ce territoire et l'offre au Sacré Coeur ». Quelle belle âme que celle de ce vieillard perdu dans une gorge profonde des Himalayas ! Sa première pensée se tourne vers Rome, vers le Vicaire de Jésus; en Son nom il prend possession de ce nouveau territoire et l'offre au Sacré Coeur de Jésus. Et moi, son ami intime, je ne m'étonne pas de cet acte, parce que je sais que dans ce coeur d'or Jésus et son Vicaire n'ont jamais été séparés.
    Le 11 novembre les deux ouvriers apostoliques arrivaient à Padong pour la seconde fois et s'installaient provisoirement dans une hutte appartenant au Gouvernement et gracieusement mise à leur disposition en attendant qu'ils puissent choisir un bon emplacement. Pendant tout un mois, ils cherchèrent le gîte désiré et l'ayant enfin trouvé, le 15 décembre notre cher P. Desgodins en prend possession en s'écriant : « C'est là le lieu de mon repos » !
    Du 15 janvier au 6 février 1883 nos deux apôtres, de leurs propres mains déblaient le terrain, aplanissent un endroit pour la future maison, amassent bois bruts et bambous pour cette construction, l'élèvent à la hâte et le 6 février s'y installent. Oh! Quel château nos deux missionnaires se sont bâti! Mais au moins ils sont chez eux et son chez soi n'a rien d'égal; aussi la joie rayonne sur ces deux fronts, l'un ridé par les travaux de l'apostolat, l'autre tout récemment couronné de l'auréole sacerdotale. Mais, hélas ! Cette joie fut bien courte, deux jours en effet après avoir pris possession de leur hutte, les deux ouvriers doivent se séparer pour toujours : un ordre de ses Supérieurs appelait le P. Mussot dans la partie est de la Mission. De l'aveu du P. Desgodins, la séparation fut pénible, mais la voix des Supérieurs étant pour les missionnaires la voix du bon Dieu, l'intrépide ouvrier qui devait un jour tomber sous le poignard des persécuteurs thibétains acceptait courageusement cette dure épreuve. Mais s'il fut pénible pour le jeune missionnaire de s'éloigner de son bien-aimé Père dans l'apostolat, moi pendant vingt ans le confident intime de notre cher et vénéré P. Desgodins, je puis affirmer que le coeur de ce Père si aimable, ce coeur d'or sous une écorce de fer saigna, oui saigna rudement. Pendant six longs mois de solitude, seul ouvrier du bon Dieu, dans ce nid du diable, comme ses prières ferventes se sont élevées vers le divin Consolateur. Seuls ceux qui ont été forcés de se séparer d'un ami vrai, peuvent comprendre ces douleurs de la séparation, et ce que peut bien être la solitude. Mais le bon Dieu écoutait son saint missionnaire; en effet le 15 août 1883. Il lui donnait un nouveau compagnon dans la personne du P. Hervagault, jeune missionnaire envoyé de Paris. Quel « Te Deum » dut chanter ce saint vieillard en recevant dans ses bras ce cher compagnon que lui envoyait la divine Providence. O quam bonum, quam jucundum habitare fratres in unum.

    A peine les premiers épanchements de joie de se trouver ensemble sont-ils terminés que les deux ouvriers apostoliques songent à remplacer leur château de bambous par quelque chose d'un peu plus solide, disons par un chalet suisse; ceux qui l'ont vu et habité lui ont donné le nom de « Gomba ». Ici en effet, dans un pays où il tombe plus de 110 pouces d'eau par an, il faut quelque chose de mieux qu'une hutte pour vous abriter. Dans un pays où l'art de bâtir est inconnu, pas facile d'élever une construction selon nos goûts européens, mais pour quelqu'un qui, pendant ses vingt-sept ans de séjour dans la partie est de la Mission, a déjà bâti de nombreuses résidences, ce travail ne l'effraye pas. Jadis il a dû faire le charpentier, le maçon, il n'a pas oublié son métier. Il commence donc par réunir tous les bois nécessaires pour la charpente, et dans ses moments de loisir apporte lui-même et entasse tant bien que mal les grosses pierres qu'il trouve dans les environs et finit par obtenir un mur je ne sais trop de quel style mais c'est un mur. Petit à petit la charpente s'élève et le 7 avril 1884 au sommet de sa nouvelle demeure le P. Desgodins plaçait la croix avec cette inscription : « Sacré Coeur de Jésus, veuillez bénir ce peuple ». C'était la déclaration de guerre au Bouddhisme et à l'Hindouisme, guerre que devront continuer ses compagnons et successeurs. En prenant possession de son gîte, notre vénérable fondateur offrait à Dieu cette belle prière : « Que le Seigneur, fléchi par les prières ferventes des catholiques du monde entier, fasse régner la Croix du Sacré Cur de Jésus non seulement à Padong mais encore sur tous les peuples voisins ». C'était le voeu, le testament du P. Desgodins que tout ici se fasse au nom du Sacré Cur. Ce voeu, ce testament nous avons essayé et nous essayons de l'exécuter : Padong a été consacré au Sacré Coeur, l'archiconfrérie en union avec Montmartre y a été établie, le premier vendredi du mois y est en grand honneur.
    Au point de vue matériel Padong est fondé; maintenant il reste à amonceler de nouvelles pierres pour l'édifice spirituel. Oh! Ces pierres elles seront difficiles à trouver, à tailler surtout mais n'importe la difficulté, après s'être familiarisés avec la langue nos trois missionnaires (au mois de décembre 1884 un nouveau missionnaire le P. Saleur était venu se joindre aux deux premiers) se mettent en campagne. Hélas! leur ministère ne s'exerce pour ainsi dire que sur de petits mourants comme en fait foi le registre des baptêmes. En effet pendant sept ans, de 1885 à 1892 les trois missionnaires donnent 51 baptêmes, sur ce nombre 35 meurent immédiatement après leur régénération, ce sont les petits anges du Thibet-Sud qui devant le Trône de l'Agneau vont prier pour la conversion de leurs compatriotes. Seize seulement ont donc survécu et sont allés en 1891 avec le P. Hervagault jeter les fondations d'un nouveau poste à Mariabasti. En 1890 un deuil venait frapper la petite famille de Padong, le dernier venu le P. Saleur foudroyé par une maladie de coeur rendait sa belle âme à Dieu. Le premier il allait prendre place dans le petit cimetière où dans la suite ses aînés et ses jeunes frères viendront aussi dormir leur dernier sommeil. En 1890 le 1er novembre le P. Hervagault baptisait 14 adultes, c'était la première récolte, aussi ce jour là, il y avait grande joie dans l'humble demeure des Missionnaires de Padong : Padong était définitivement fondé!
    Telle est l'origine de cette seconde partie de la Mission du Thibet que l'on désigne aujourd'hui sous le nom de Thibet-Sud ou des Himalayas. Trente-cinq ans s'étaient écoulés depuis que le Séminaire des Missions Etrangères avait fait essayer cette entreprise par les P. P. Rabin, Krick, et Bernard auxquels avait ensuite été adjoint le P. Bourry et dans la suite le P. Desgodins. Au dernier venu la divine Providence avait réservé l'honneur et la joie de cette oeuvre. C'est ce gyrovague, ce prisonnier dans les cachots du Sutchuen, ce confesseur de la foi à Bonga, le fondateur de Jerkalo qui devait planter la Croix dans les Himalayas, sur la frontière sud du Thibet.
    Dans les premiers mois de 1891 le P. Desgodins ayant obtenu du gouvernement de l'Inde une vaste forêt afin d'y établir un village chrétien, le 11 novembre 1891 le P. Hervagault en prenait possession. Ce legs, à quelqu'un qui ne connaît pas là situation, pourra paraître magnifique mais une fois les conditions de donation connues le jugement devient différent et je ne souhaite pas aux supérieurs de Mission d'avoir beaucoup de villages avec pareilles conditions. Tous les frais et dépenses d'établissement sont à la charge de la Mission et la Mission n'a pas le droit d'en retirer le moindre profit. Mais les temps étaient tels qu'il a fallu en passer par là.
    Depuis 1911 jusqu'à ce jour le P. Hervagault est resté le titulaire de ce poste ; il a été secondé pendant dix ans par le P. Durel arrivé en 1894 et pendant huit ans par le P. Moriniaux arrivé dans les premiers jours de janvier 1895. Laissons donc un instant Padong et parlons de ce nouveau village. En quittant Padong le P. Hervagault s'était dit : « Je bâtirai coûte que coûte un village chrétien que dès maintenant j'offre à la Très Sainte Vierge ». C'est pourquoi ce poste se nomme Mariabasti (village de Marie). Ce qu'un Breton a en tête il le réalise, mais quelque fois aux dépens de ses successeurs et de ses supérieurs, mais il le réalise. Le P. Hervagault a fait ce qu'il voulait faire. Mariabasti possède une grande église, qui située au sommet d'une montagne, domine les deux vallées du Meyrong et de la Rissi. Près de l'église un solide et élégant presbytère, récemment construit, abrite le Missionnaire qui après trente-six ans de souffrances et de privations voulues a bien besoin de confort afin de continuer aussi longtemps que possible l'oeuvre du bon Dieu qu'il a lui même implantée dans ce village. Depuis 1912, seul au milieu de sa petite famille, le Père regarde souvent vers les plaines cherchant à découvrir une nouvelle recrue qui n'apparaît jamais. Les mains levées vers le ciel, il demande force, courage, secours matériels ; espérons que la Vierge de Lourdes lui obtiendra tout ce qu'il désire et cela le plus vite possible. En effet ses jambes chancellent et ne veulent plus le conduire là où il désirerait aller. Oui un aide, j'allais dire un successeur, lui serait nécessaire, mais où trouver cet aide. Toutes les jeunes recrues ont été rauchées dans la terrible guerre. Messis quidem multa, operarii autem pauci, rogate Dominum messis ut mittat operarios in messem suam.

    Non loin du presbytère un solide orphelinat abrite une vingtaine de petits malheureux qui n'ont jamais connu leurs papas et rarement connu leurs mamans. C'est au milieu de ces jeunes enfants que le vieux missionnaire aime à se reposer de ses fatigues, il les interroge, il les écoute, il prend même part à leurs jeux enfantins. Que de fois celui qui écrit ces lignes ne l'a-t-il pas trouvé piochant la terre entourée de tout ce petit peuple, il travaille afin de leur apprendre à travailler, c'est un embryon de ferme que le Père se propose d'établir, puisse-t-il réussir ! Tout près de la Mission se trouve une école où enfants de chrétiens et de païens apprennent l'a b c de leur langue. A l'ouest et au nord de son poste le P. Hervagault a trouvé moyen d'établir deux écoles au milieu des villages païens, son but est d'essayer d'attirer petit à petit ces enfants vers notre sainte Religion. Mariabasti possède une magnifique grotte de Notre Dame de Lourdes où chrétiens et païens vont souvent prier.
    Avant d'écrire ces lignes j'ai voulu consulter les registres afin de m'assurer du développement de ce poste au point de vue spirituel. J'ai trouvé que le P. Hervagault avec l'aide des deux confrères qui ont travaillé sous lui ou avec lui a administré, de 1891 à 1919, 732 baptêmes. Sur ce nombre de baptisés 232 reposent à l'ombre de la croix dans le petit cimetière situé au-dessous de l'église. Les chrétiens de ce poste ont pris l'habitude de venir tour à tour à l'église prier pour la conversion des infidèles et sont bien fidèles à venir recevoir Notre Seigneur le premier vendredi de chaque mois !
    Mais revenons à Padong où nous avons laissé notre bon fondateur tout seul. Ce bon vieillard ne pouvait rester toujours seul à supporter toutes les charges de la mission ; aussi un nouveau confrère lui est-il envoyé en 1892, c'est celui qui écrit ces lignes. En arrivant à Padong il trouve le chalet suisse bien délabré, il cherche quelques chrétiens, hélas ! Chaque matin la chapelle est vide; les convertis de 1890 sont allés s'installer à Mariabasti ; quelques serviteurs se disant catéchumènes font des apparitions à la messe du dimanche, voilà toute la chrétienté de Padong. Il n'a pas à s'y méprendre, le nouveau venu a matériellement et spirituellement un poste à fonder. De suite de droite à gauche parcourant du matin au soir les villages environnants il apprend la « lingua franca » (le nepalien) de tout ce district. En 1893 il avait le bonheur de conférer le saint baptême à 22 adultes qui devaient être la pierre angulaire du poste de Padong. Au mois de mai 1894, après une tout heureuse traversée le bon P. Durel venait se joindre à nous. Hélas ! À peine ce nouveau venu avait-il posé les pieds à Padong, que notre bien-aimé P. Desgodins par ordre de ses supérieurs devait nous quitter et se rendre à la grande imprimerie de Hong-kong afin d'imprimer tous les livres thibétains. En toute vérité c'est avec un grand regret que je voyais cet homme rempli d'expérience, le fondateur de cette partie de la mission, s'éloigner de nous, et moi le confident de ses pensées intimes je comprenais mieux que tout autre la perte que nous subissions. A peine quinze jours après le départ du cher P. Desgodins, mon auxiliaire le P. Duret me quittait afin d'aller aider le P. Hervagault à Mariabasti. Jadis le P. Desgodins était resté six mois dans la solitude, il était juste que son successeur, son ami, goûte les mêmes délices. En janvier 1895 un nouveau missionnaire arrivant, la vraie vie de famille pour la mission du Thibet-Sud commençait. Ce missionnaire, le P. Moriniaux, devait être pendant dix ans environ mon compagnon et mon confident. Au mois de septembre 1895 j'entreprenais la construction de l'église de Padong. Je voulais donner à Notre Seigneur quelque chose de solide, de durable, j'y ai réussi. Mais j'ai manqué de foi. J'aurais dû faire quelque chose de vaste, et je n'ai pensé qu'à 150 ou 200 individus, aujourd'hui le bon Jésus me demande compte de mon peu de foi. Pourquoi ces contreforts, pourquoi ces murs si épais ! ! ! Pourquoi avoir cherché d'empêcher tout agrandissement ! Que cette grave faute serve de leçon aux bâtisseurs d'églises; il y a tout avantage de faire grand et tout inconvénient à construire petit. Au mois de mars 1896, le P. Hervagault, alors supérieur de la mission, en faisait la bénédiction. Après avoir donné au bon Dieu une demeure convenable il fallait bien songer à donner aux missionnaires un bon gîte, ils étaient en effet las d'habiter le chalet suisse bâti en 1885. Ce chalet tombait de vétusté et était devenu le repaire de toute la vermine du pays. Plus d'une fois cette gent audacieuse avait trouvé bon de lire à sa façon les livres et de revêtir les habits du missionnaire. Pendant que le maître dormait elle ne manquait pas de faire de bons festins à ses dépens. Le meilleur moyen de s'en débarrasser était de faire disparaître son repaire et c'est ce qui fut fait en 1901. Le grand orphelinat que possède le poste et le presbytère ont été bâtis la même année. En construisant son presbytère le bâtisseur n'a pas oublié la raison qui avait engagé le P. Desgodins à choisir Padong comme première station dans cette partie du Thibet Sud : selon lui Padong pourrait être un lieu de refuge, une procure, un sanatorium ; le présent presbytère a été bâti en vue de tout cela, il y a huit chambres et deux grandes vérandas. En 1902 le bon Dieu avait ménagé au jeune missionnaire d'aller voir son vieil ami à Hong-kong. Oh ! Comme le saint vieillard aimait alors à parler de son cher Padong, aussi à peine était-il libre qu'il reprenait la route du Thibet Sud et nous arrivait dans les premiers mois de 1903. En passant à Calcutta, les RR. PP. Jésuites, ses amis, lisant sans doute dans l'avenir, lui prédisaient encore dix ans de mission, et cependant il était déjà dans sa 77e année. Le saint vieillard nous revenait afin de partager nos souffrances et surtout de mettre à exécution le désir qu'il avait toujours eu de reposer dans sa chère terre thibétaine. Ce retour fut pour nous tous un grand encouragement, aussi tous redoublant d'ardeur nous faisions tout notre possible pour augmenter le petit troupeau ; lui toujours près du bon Jésus priait sans cesse et sur nos travaux les bénédictions du bon Dieu pleuvaient. Depuis longtemps souffrant, le bon P. Moriniaux, au mois de juillet 1912 venait nous demander l'hospitalité.
    Le cher Père ne devait plus nous quitter que pour une vie meilleure, en effet au mois de novembre il s'éteignait paisiblement entre mes bras. Il avait été pendant 15 ans le supérieur de cette partie de la Mission. Le 8 décembre 1912, après la sainte messe, en faisant part au P. Desgodins de ma résolution d'accepter la charge de supérieur qui m'avait été offerte en octobre par mon évêque vénéré Mgr Giraudeau, le visage du bon Père s'illuminait et alors ce bon vieillard se redressant et tout souriant, de pousser un profond soupir de satisfaction et de me dire : « Père, maintenant je puis enfin dire nunc dimittis servum tuum in pace. Certes en ce moment j'étais loin de penser que trois mois après, ce vaillant missionnaire, le doyen de toute notre Société, devait entre mes bras rendre sa belle âme à son Créateur. Cet humble missionnaire, qui avait toujours voulu faire le bien et travailler en secret, voulait même après sa mort rester dans l'oubli, aussi avait-il fait promettre à celui qui trace ces lignes de ne pas parler de lui. En disant tout ce que je viens de dire je ne pense pas avoir forfait à ma promesse. Le cher P. Desgodins était dans sa 87e année, sa 62e de sacerdoce dont 58 passées dans la mission du Thibet. Après lui avoir administré l'extrême-onction, le saint vieillard m'enlaçant dans ses bras me disait : « Si je trouve grâce auprès du bon Dieu, je ne vous oublierai pas ». Celui qui avait donné sa fortune, ses souffrances, sa vie au Thibet, comment aurait-il pu ne pas trouver grâce devant le Roi des apôtres ! Maintenant avec Jésus, il travaille encore pour nous, certes il ne nous oublie pas, j'en ai des preuves et les Tibétains que nous avons baptisés depuis son départ sont le résultat de son intercession. En 1914 je dotais Padong d'une grande école où trois maîtres enseignent à 75 enfants l'anglais, l'hindi et le népalien, l'école Saint-Georges est bien connue dans toute la contrée. Cette année 1919 j'y ai ajouté une aile où les enfants thibétains pourront eux aussi apprendre leur langue et si le bon Dieu me prête vie et si j'en ai les moyens encore une aile s'y ajoutera et alors les enfants lepchas pourront eux aussi déchiffrer leurs difficiles caractères. Voilà ce qui a été fait pour le matériel. J'oubliais de dire que les missionnaires n'ont pas songé qu'à Padong, deux villages, Kachins et Saking, ont eux aussi été dotés le premier, d'une école chapelle, le second d'une école.
    Entasser des pierres les unes sur les autres, bâtir église, presbytère, écoles, orphelinats, même au besoin avoir un refuge pour vieux et vieilles c'est beau, mais ce n'est pas le but direct du missionnaire, il lui faut aussi amonceler des âmes pour l'édifice spirituel. C'est ce que les missionnaires de Padong ont essayé de faire. En consultant les registres de baptême de 1892 à 1919 je trouve 373 baptêmes ; sur ce nombre de baptisés 132 reposent près de l'église dans notre petit cimetière, tout autour de leurs trois Pères dans la foi. Courses apostoliques, charité et dévouement envers les malheureux, prédications, enseignement, tout cela est bien beau, mais ne suffit pas toujours à faire de solides chrétiens. De nos jours l'éducation est à la mode, tout le monde veut savoir lire et surtout posséder un livre dans sa poche, les chrétiens sont comme les autres sous ce rapport, s'il n'y a pas de livres de religion, la doctrine prêchée n'est pas bonne. Connaissant cette tournure d'esprit de son petit troupeau et aussi des païens, le missionnaire en charge de Padong s'est préoccupé de la question des livres. Le jour en courses, la nuit courbé sur sa table souvent jusqu'à une heure très avancée il a composé de nombreux ouvrages qui malheureusement, faute de fonds sont presque tous restés à l'état de manuscrits : un petit catéchisme et un petit livre de prières et une petite histoire sainte ont seuls vu l'impression. Il reste un grand catéchisme, un livre de prières, une vie des Saints pour chaque jour de l'année, une explication des évangiles des dimanches, une explication des cérémonies et fêtes de l'Eglise, une traduction des quatre évangiles et des actes des apôtres, mais tous ces manuscrits, qui ont coûté tant de fatigue au missionnaire, attendent des âmes généreuses pour voir le jour.
    Perdus au milieu des Himalayas, loin de notre bien-aimé Père Mgr Giraudeau, qu'aucun de nous n'a eu occasion de connaître et de voir, il était cependant nécessaire de faire comprendre de visu à nos nouveaux chrétiens que c'est sur l'autorité qu'est fondée notre sainte religion. La visite d'un représentant de cette autorité s'imposait. Depuis longtemps j'étais hanté par ce désir de voir un évêque au milieu de nous. A plusieurs reprises j'avais même essayé d'attirer dans nos montagnes un évêque de notre chère Société, mais soit par trop surchargés de besogne, soit par trop éloignés, aucun n'avait répondu à mes avances. En 1918 ayant eu l'heureuse chance de faire la connaissance d'un saint Fils de saint François de Sales, le si bon évêque de Vizagapatam, je me hasardai de l'inviter à venir passer quelques jours au milieu de nous à Padong. L'invitation fut de suite acceptée. Malgré ses 73 ans et 860 milles qui séparent Vizagapatam de Padong, le bon vieillard tenant sa promesse nous arrivait le 13 mai dernier. Quelle joie, quel bonheur nous a procuré cette visite. Les chrétiens des deux postes, réunis pour la circonstance, se pressaient autour de Sa Grandeur afin de recevoir la première bénédiction qu'un évêque donnait dans ces montagnes. Le jour de l'Ascension Mgr. Clerc donnait la confirmation à 59 de nos chrétiens. Certes jamais Padong n'avait vu pareille fête; et moi, ayant toujours présent à l'esprit le profond soupir jadis poussé par le P. Desgodins, je disais au bon Dieu du fond de mon cur, en voyant cette belle fête : Nunc dimittis servum tuum in pace. En effet pendant ces 27 ans passés en mission, mes yeux ont vu tout ce qu'ils désiraient voir! Je me résume : de 1885 à 1892 quelques huttes de bâties et 51 baptêmes; de 1892 à 1919, deux belles églises, beaux presbytères, écoles, orphelinats, et 1.105 baptêmes. Puissent dans 25 ans mes successeurs voir doubler et tripler ce petit noyau.
    Voilà notre travail. Hélas ! Maintenant tous nous sommes devenus vieux et c'est l'oeil inquiet que nous regardons vers notre chère France, essayant d'apercevoir de jeunes recrues qui ne viennent pas. Cependant si cette oeuvre qui nous a tant coûté doit être continuée, de toute nécessité, des renforts doivent nous être envoyés. Nos jambes ne veulent plus nous porter là où le zèle nous appelle, ici de jeunes bras doivent prendre en main l'oeuvre du bon Dieu. Pendant que dans la vallée ils livreront au diable de rudes combats, nous vieux, élevant nos mains vers le ciel, nous prierons pour la victoire de ces jeunes chevaliers. Un nouveau champ s'ouvre à l'évangélisation, champ depuis longtemps fermé aux catholiques, je veux parler de Kalimpong, forteresse du protestantisme et nid du diable. Dans 4 ou 5 mois je pourrai aller m'y installer. Pour mener à bien cette entreprise il faudrait un jeune missionnaire et des secours pécuniaires. Daigne le bon Dieu écouter les prières que chaque jour je Lui adresse.
    En terminant ce long travail je pense que les quelques lignes que je viens de recevoir de S. G. Mgr Clerc seront une preuve de tout ce que j'ai pu dire. « Dans ma carrière d'évêque, dit sa Grandeur, j'ai fait des confirmations dans bien des localités différentes aux Indes et même en Europe, lors de mes deux visites ad limina; mais je n'ai aucun souvenir d'en avoir jamais fait qui m'ait charmé et édifié plus ou autant que celle des 59 candidats de la solennité de l'Ascension de 1919.
    « J'ai exprimé au courant de la plume à Monseigneur votre vénéré et cher évêque mes impressions au sujet des Pères de Padong et de leurs deux paroisses modèles, tout en lui signalant un desideratum important, à savoir la nécessité d'un quatrième missionnaire, un jeune qui puisse être formé à l'excellent système en vigueur parmi vous pour le maintien et progrès des chrétiens et pour la conversion des païens. Je me suis même laissé aller à lui dire que je désirais bien avoir dans mon diocèse plusieurs stations si bien fondées et formées ».

    JULES DOUENEL, Supérieur.
    1920/553-565
    553-565
    Chine
    1920
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