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Fondation d'une léproserie aux marchés Sino Thibétaines

Fondation d'une léproserie aux marchés Sino Thibétaines Au dire des touristes, au témoignage des spécialistes, la Léproserie de Mandalay, en Birmanie, est la plus belle et la mieux comprise de toutes les institutions similaires de l'Asie orientale. Voici ce qu'en écrivait l'an dernier, dans le Bulletin de la Société des Missions Etrangères, le P. Godec, de Pondichéry, « en vacances dans la vallée de l'Iraouaddy » :
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    Fondation d'une léproserie aux marchés Sino Thibétaines
    Au dire des touristes, au témoignage des spécialistes, la Léproserie de Mandalay, en Birmanie, est la plus belle et la mieux comprise de toutes les institutions similaires de l'Asie orientale.
    Voici ce qu'en écrivait l'an dernier, dans le Bulletin de la Société des Missions Etrangères, le P. Godec, de Pondichéry, « en vacances dans la vallée de l'Iraouaddy » :
    « Une léproserie existe à trois milles de Mandalay. Elle fut fondée il y a trente ans par le Père Wehinger de sainte mémoire. Français par sa mère, le P. Wehinger appartenait par son père à la noblesse tyrolienne. Il intéressa à son oeuvre les principaux personnages de la cour d'Autriche où il avait ses entrées et put ainsi entreprendre et réaliser quelque chose de grandiose. Toutes les installations sont splendides ; celle de Notre Seigneur, c'est-à-dire, la chapelle, celle des lépreux, ses membres souffrants, celle des religieuses infirmières, celle des missionnaires aumôniers. De petits wagonnets, glissant sur un minuscule chemin de fer qui fait le tour des bâtiments de la léproserie, viennent à l'heure des repas prendre les plats pour les porter aux différentes catégories de pensionnaires. En réalité, le P. Wehinger était un homme très moderne et très organisateur.
    « Les religieuses infirmières appartiennent à la congrégation des Franciscaines de Marie. Aucune de celles qui sont en ce moment à la léproserie, n'a encore été touchée par la lèpre. Mais parmi celles qui les ont précédées plusieurs sont mortes de l'horrible maladie ».
    ... « A la léproserie est attaché un orphelinat. Ces orphelins sont pour la plupart les enfants des lépreux. L'opinion qui a cours dans le monde médical, en ce moment, étant que la lèpre est contagieuse, mais pas héréditaire, pour épargner aux enfants le malheur de leurs parents, on les sépare de ces derniers. Ces orphelins mettent un rayon de soleil dans ce séjour de tristesse. Je suis resté au milieu de cette jeunesse huit jours qui ont passé comme un rêve ».
    Le P. Jean Wehinger, le « quêteur des rois », ainsi qu'on le surnomma, avait dit un jour : « Je ne me reposerai pas tant qu'il y aura un seul lépreux sans asile sur la terre birmane». Et de fait, il ménagea si peu ses forces qu'il mourut prématurément le 6 septembre 1903, n'ayant pas atteint sa quarantième année d'âge et sa quatorzième de mission. Il fut, selon sa volonté, enterré dans le cimetière des lépreux.
    Les témoignages d'estime et de regret affluèrent de toutes parts. Voici la traduction de la dépêche du vice-roi des Indes au lieutenant gouverneur de la Birmanie : « Je suis douloureusement peiné d'apprendre la mort du P. Wehinger, cet homme très excellent et si dévoué fondateur de la léproserie dont je présidai l'inauguration en 1901. Je compatis cordialement avec les parents et les amis du défunt et avec l'Institution, pour la perte d'un directeur si bon ».
    Là-bas, la reconnaissance publique l'avait surnommé « le Père Damien des Indes », de même que ses dévouées auxiliaires, les Franciscaines Missionnaires de Marie, devinrent pour tous les « Anges de la léproserie ».
    Recueillons, à leur sujet, deux faits qui sont tout à l'honneur des gouvernements de l'Angleterre et de la France. Nous les empruntons aux Annales des F. M. M. Il sera toujours temps de leur devoir également (ainsi qu'à notre Bulletin des Missions Etrangères et à nos Comptes Rendus des Travaux de la Société, 1929 et 1930) quelques notes sur la fondation de la léproserie du Thibet, annoncée en tète de cet article, en attendant que nous puissions signaler, l'an prochain, l'arrivée de ces «Anges des léproseries » à l'asile de Qui-Hoa, au Sud Annam, où elles rencontreront l'horrible misère à soulager eu proportion plus grande encore que celle sur laquelle elles se sont maternellement penchées aux léproseries de Rangoon et de Mandalay, pour nous borner aux Missions de notre Société.

    ***

    Entrée en 1893 chez les Franciscaines Missionnaires de Marie, Mère Antoinette de Sainte Jeanne d'Arc fut envoyée deux ans après en Birmanie. Selon son vif désir, elle fit partie du premier groupe d'infirmières allant se mettre au service hospitalier du vaillant P. Wehinger qui, dès son arrivée en Mission, octobre 1889, s'était consacré au soin des lépreux, hébergeant les premiers dans sa propre maison.
    Mère Antoinette passa presque toutes ses années de Mission à l'asile Saint-Jean de Mandalay, sauf un stage à la léproserie de Rangoon, notre seconde fondation en Birmanie. En 1928 seulement, elle quittait Mandalay pour aller à Bhamo, dans la Haute Birmanie, puis revenait en France. Mais avant qu'elle quittât ses chers lépreux, le lieutenant gouverneur de la Birmanie, au nom du vice-roi des Indes, lui avait déjà remis la plus haute décoration coloniale anglaise, la Médaille de l'Empereur des Indes.
    Le Gouvernement français ne resta pas en retard. Une promotion récente comprenait Mère Antoinette parmi les chevaliers de la Légion d'honneur : « Trente ans de Mission en Birmanie, dont la plupart passés à la léproserie de Saint-Jean de Mandalay », tel était le titre donné à ce beau témoignage d'estime à l'oeuvre accomplie, oeuvre chère, très chère entre toutes aux infirmières missionnaires car le soin des lépreux est pour elles un poste de choix.
    S. Em. le Cardinal Liénart, apprenant que la nouvelle légionnaire résidait à Lille, tint à la décorer lui-même.
    Le 18 avril dernier, à 2 h. 1/2, il arrivait à la maison des Franciscaines Missionnaires de Marie où, dans la salle du patronage décorée de faisceaux, de drapeaux du Pape et de la France, l'assistance était composée en majorité des enfants très nombreuses qui représentaient l'ambiance habituelle des religieuses missionnaires. Ce jour-là, il est vrai, aurait dû être jour d'école, mais S. Em. le Cardinal Liénart est très populaire à Lille et en son honneur, un congé fut bien facilement obtenu pour l'après-midi.
    Après le chant de bienvenue des enfants, le compliment et l'offrande d'une gerbe de fleurs par une petite communiante du lendemain, Son Eminence prononça une éloquente allocution pleine d'affabilité et de grandeur.
    S'adressant à la nouvelle légionnaire debout devant lui, et exposant le but de sa visite, la mission officielle dont il était chargé, il dit : « Le Gouvernement de la France a voulu manifester sa reconnaissance envers vous, ma bonne Mère, pour les services que vous avez rendus pendant trente ans auprès des lépreux de la lointaine Birmanie. Il a voulu récompenser votre courage, car vous n'avez reculé devant aucun danger, et la charité par laquelle vous avez soulagé tant de misères humaines et consolé tant d'épreuves ».
    Mais le Cardinal ajoute qu'il est aussi le représentant de l'Eglise. « Je vous apporte, poursuit-il, non seulement l'hommage reconnaissant du Gouvernement, mais aussi la gratitude de l'Eglise. C'est auprès d'elle que vous avez trouvé l'inspiration, la source du courage et de la charité qui vous ont soutenue au cours de votre fécond apostolat.
    « ...Les récompenses humaines données à quelques religieuses de l'immense armée missionnaire ne comptent pas devant Dieu qui accumule sur la tête de toutes celles qui se dévouent, les croix, les récompenses, les mérites et les grâces. Cet honneur rejaillit sur tout l'Ordre des Franciscaines Missionnaires de Marie, où les actes de dévouement et de courage sont de chaque jour ».
    Alors prenant dans son écrin la croix de la Légion d'honneur et l'épinglant à la robe blanche de la missionnaire, il prononce la formule : « Mère Antoinette, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui me sont délégués, je vous fais chevalier de la Légion d'honneur ».

    ***

    Les Franciscaines Missionnaires de Marie exercent leur apostolat dans notre Mission du Thibet depuis 1911. Leur couvent de Tatsienlu est sous le vocable caractéristique de Notre Dame des Neiges. Les oeuvres qui leur sont confiées, lit-on dans un compte rendu, prospèrent de plus en plus. Les malades, les pauvres surtout, affluent à leurs hôpitaux, où quelquefois, faute de place suffisante, ils couchent par terre ou deux à deux. Les familles plus à l'aise les invitent à domicile et les membres des administrations ne veulent pas d'autres médecins pour soigner leurs maux. Il y a cependant en ville deux docteurs protestants auxquels ils pourraient s'adresser. Elles sortent fréquemment pour les visites aux malades qui sont nombreux. Les prisonniers leur font bon accueil, et ils les attendent avec impatience quand ils ne les ont pas vues depuis quelques jours. Leur orphelinat est toujours au complet : à contre coeur elles se voient obligées de refuser plus d'enfants qu'elles n'en admettent. Bientôt s'ouvrira à leur zèle un nouveau champ d'apostolat sur la plaine de Mosimien : le soin des lépreux dont elles acceptent avec joie d'être chargées. Les postulants ne manquent pas depuis qu'on connaît notre intention de fonder un établissement spécial pour recueillir ces malheureux.
    Mosimien est le centre le plus important d'un groupe de villages de près de mille feux. Le chef-lieu de la sous-préfecture est à Louting, distant de 45 kilomètres, où l'on accède par une piste muletière généralement praticable en été comme en hiver. Par contre, les 58 kilomètres qui séparent Mosirnien de Tatsienlu sont moins faciles à parcourir à cause de l'altitude du col de Yakiaken (4.000 mètres) et de la neige qui chaque année rend les communications impossibles pour plusieurs semaines. Notons que Tatsienlu est déjà à 2.540 mètres d'altitude.
    Mais infiniment plus que ces petites difficultés, la pénurie de missionnaires engagea le vénérable octogénaire du Thibet, S. Exc. Mgr Giraudeau, à solliciter le concours de la Préfecture Apostolique de Outchang, détachée du Vicariat Apostolique du Houpé Oriental et confiée en 1923 aux Franciscains américains. La réponse fut prompte et généreuse. Dès les premiers jours d'avril 1930, la veille du dimanche de la Passion, quatre Religieux Franciscains arrivèrent à Tatsienlu. Le supérieur de la petite communauté est le P. Placide Albiero, un Italien. C'est un « ancien » puisqu'il fut, pendant plusieurs années, missionnaire au Houpé ; il parle couramment le langage de cette région et peut facilement se faire comprendre dans nos contrées. Il a avec lui un « jeune », le P. Barnabé Lafont, un Canadien, qui commence l'étude du chinois. Ces deux Pères sont secondés par deux Frères : F. Joseph et F. Pascal, l'un est un Italien, l'autre un Espagnol. Le lundi de Pâques, Mgr Valentin, coadjuteur du Vicaire Apostolique, conduisit ces nouveaux confrères à Mosimien. Deux Franciscaines Missionnaires de Marie, du couvent de Tatsienlu, furent aussi du voyage. Elles allaient se rendre compte sur place des possibilités et projets de constructions. Entre temps, Mgr Giraudeau recevait du gouvernement provincial l'autorisation officielle d'établir la léproserie à Mosimien.
    Sur cette première expédition, passons la plume à une petite Religieuse Missionnaire :
    « Nous partons de Tatsienlu le 20 avril ; la seconde caravane, celle de Mgr Valentin qui voulut conduire lui-même à Otangtzé les RR. PP. Franciscains, devait se mettre en route le lendemain de très bonne heure.
    « Mère supérieure et moi nous avons fait ce premier voyage, moitié à pied, moitié en ces espèces de portantines composées de deux bambous auxquels un siège est attaché avec des cordes.
    Le sentier multiplie ses lacets pour gravir la montagne ; il se présente ici en rustique escalier de pierre, ailleurs en amoncellements de cailloux roulants, parfois en pente si raide qu'à peine pouvons-nous nous tenir sur nos chaises. Pauvres porteurs ! Ils n'ont pu faire le chemin (58 kilomètres) qu'en deux jours et demi.
    Après Ulingcon, qui se trouve à trois heures de Tatsienlu, nous montons à travers une forêt de sapins jusqu'au col de Yakiaken. Là-haut, quel spectacle ! Des montagnes et encore et toujours !
    « Pendant quelque temps nous marchons sur le plateau aride ; quelques arbrisseaux, dont on fait ici des balais, poussent seuls entre les pierres. Bientôt la belle forêt reprend, c'est une magnificence. Les rhododendrons fleurissent partout, les mousses, d'un vert pâle si joli, pendent à toutes les branches et forment d'immenses et idéals rideaux. De grands arbres déracinés jonchent le sol et se recouvrent aussi de mousse pâle. A travers cette beauté, le torrent roule et mugit. Tout à coup nos porteurs nous annoncent : la mer ! Nous cherchons, incrédules : c'était un lac de cent mètres de long sur ving-cinq de large. Tout est relatif en ce monde.
    « Nous sommes arrivées à Mosimien mardi, vers midi ; il était joli de voir la chrétienté en fête se préparant à aller au-devant de Monseigneur. Les chrétiens d'ici, n'ayant jamais vu de religieuses, faisaient ko téou (le grand salut chinois) et étaient bien désappointés de notre refus de les bénir.
    « Le Père curé, P. Ménard, nous attendait ; il nous conduisit au Couvent des Vierges chinoises, puis partit lui aussi à la rencontre du cortège. Le soir même, S. E. Mgr Valentin arrivait solennellement, avec les RR. PP. Placide et Barnabé et les Frères Pascal et Joseph.
    Ces Pères vont s'établir à Otangtzé, comme aumôniers de la léproserie et missionnaires de la chrétienté voisine. Mgr Giraudeau, qui les a appelés, les voit venir avec joie ; c'est dans les traditions de la Société des Missions Etrangères de faire fleurir la vie religieuse à côté des chrétientés naissantes, et de quelle portée peut être l'exemple de cette vie monastique chrétienne dans un pays où le monachisme lamaïque est maître.
    « Dès le lendemain de l'arrivé, en route pour Otangtzé, trois quarts d'heure de marche environ. Et durant quinze jours, Monseigneur, les Pères et nous, arpentons en tous sens le terrain acheté par la Mission. Le sol est assez accidenté, certaines parties rocheuses, d'autres fertiles et déjà plantées de pêchers, cerisiers, poiriers, mûriers, noyers. Mère supérieure dresse les plans, aussi nos jours se passent-ils, soit sur le terrain, soit au presbytère du P. Ménard : on déplie les plans sur la grande table de la bibliothèque, on discute, on rature, on recommence. Entre temps, nous improvisons un dispensaire. La clientèle ne manque pas, et combien de miracles ou nous demande ! Les Thibétains ne doutent de rien, que ne sommes-nous des saintes ! »
    Puis on revint à Tatsienlou faire approuver les plans par le Vicaire apostolique. Et le travail commença sans tarder. Pères des Missions Etrangères, Pères Franciscains, religieuses du couvent, entrepreneurs, charpentiers, maçons, portefaix, tous reprirent souvent l'agreste sentier qui monte de Tatsienlu à Mosimien... sans oublier les bons chevaux et mulets portant les voyageurs, ou les briques, ou les poutres. Voilà bien un sentier qui menace de rester célèbre dans les fastes de la Mission !
    Les Franciscains, fixés les premiers à Otangtzé, commencèrent aussitôt leur ministère. Les Pères se dévouant surtout à l'apostolat et à la direction des travaux, les deux Frères, dont l'un est habile infirmier, se mirent sans tarder à la recherche des lépreux.
    Oa lit dans le Bulletin, à la date du 1er décembre suivant : « Les nouvelles de la léproserie de Mosimien sont excellentes : les Pères Franciscains ont eu la joie de recevoir les premiers lépreux et les premières lépreuses. En attendant que les grands bâtiments soient construits, on édifie pour ces malades de petites cabanes dans l'enclos et chacun d'eux se trouve heureux de son nouveau sort. Un père de famille apporta lui-même chez les Religieux son fils atteint de la lèpre, et toute une journée il resta chez les Pères en admiration devant l'accueil fait par eux à leur nouveau pensionnaire ».
    Un missionnaire écrit : Pendant que le Père Supérieur, un vétéran de Chine, contrôle la livraison des matériaux, surveille quelques équipes de maçons et de terrassiers, les Frères s'en vont visiter les lépreux « à domicile », sous les roches au bord du torrent ou dans les excavations de la montagne, leur prodiguant leurs soins et laissant même une petite aumône qu'ils réitèrent à chaque visite. Je ne saurais dépeindre avec quelle joie et quel débordement de coeur ils sont accueillis par ces pauvres gens, il faut avoir vu les larmes couler sur les visages pour s'en faire une idée : ils sentent que désormais ils ne sont plus seuls, ils ont à qui dire leur misère, à qui demander secours et soins. Quelques lépreux sont recueillis dans un local attenant à l'hôpital catholique de Tatsienlu, mais ils y sont à l'étroit et d'ailleurs trop rapprochés des autres malades ; on les transportera dans le vaste établissement d'Otangtzé dès qu'on le pourra. Ils pourront s'y mouvoir à l'aise et jouir de l'illusion d'avoir un « chez soi ».

    ***

    On écrivait de Chengtu le 15 mars 1931 : Les Religieuses Franciscaines de Marie qui seront chargées de la léproserie de Mosimien ont quitté Chengtu pour Tatsienlu le 23 février, sous la conduite de la R. M. de Sainte Jeanne de Chantal, nommée Visiteuse de toutes les maisons du Setchoan. La route est longue, les montagnes sont hautes et les fleuves sans ponts. Que saint François la protège et la garde de tout danger !
    Elle arriva au début de mars, amenant trois nouvelles soeurs, fit la visite du monastère de Tatsienlu, puis conduisit à Mosimien la seconde communauté des F. M. M. au Thibet. Cette communauté se compose de quatre religieuses.
    Voici maintenant des extraits du journal de route de cette seconde caravane. Ce sont du reste les mêmes difficultés de route, et quelques autres en plus.
    « Parties de Tatsienlu dans l'après-midi, nous faisons halte, deux heures plus tard à une petite maison de campagne de la Mission : une jolie chapelle y est dédiée à sainte Thérèse de l'Enfant Jésus.
    « Le lendemain, après une chevauchée par des chemins qui n'en sont pas, nos bêtes enfoncent dans la neige, trébuchent, se cabrent, nous atteignons le fameux col de Yakiaken. Un orage avait éclaté la nuit et, au matin, à perte de vue, montagnes et vallées s'effaçaient sous la neige : on se serait cru à la veille de Noël plutôt qu'en la semaine de Pâques.
    « Vers dix heures, un fugitif rayon de soleil nous salue, chassé bien vite par une nouvelle bourrasque de vent et de neige. Au col, la densité du brouillard est telle qu'on ne peut même pas distinguer les poteaux indicateurs.
    « Il est trois heures lorsque nous arrivons à l'auberge et force nous est d'y faire halte, car le reste du chemin est trop dur pour l'entreprendre ce soir. Le soleil et la neige d'ailleurs ont fait leur oeuvre : nous avons toutes le visage plus ou moins enflé ; les yeux heureusement ne sont pas atteints.
    « Comment décrire ce logis tenu par une pauvre famille thibétaine ? Un simple abri de branchages où les porteurs de maïs et autres, traversant la montagne, s'entassent le soir. Un trou noir, qualifié de « chambre privée », est mis à notre disposition ; nous y passons la nuit à lutter contre tous les insectes de la création.
    « Le lendemain, départ de grand matin pour rejoindre la vallée. De chemin, il n'y a pas trace. Chaussées de gros bas de laine thibétains et de sandales de paille, armées de bâtons, nous avançons péniblement. Les mules, ne pouvant être ici d'aucun secours, nous suivent : les galets roulent sous nos pas ; bêtes et gens perdent l'équilibre.
    « La nature est splendide et sauvage ; la forêt vierge déploie la richesse de ses arbres séculaires, ses fourrés impénétrables, ses lianes entrelacées. Tant que les roches ne nous barrent pas la voie, nous suivons le lit du torrent encaissé dans une étroite vallée où il bondit, mugit et gronde comme un tonnerre. Tantôt il nous faut descendre puis remonter, cherchant un passage favorable, car de nombreuses cascades nous obligent aussi à maints détours. Bonne fortune quand un simple tronc d'arbre jeté sur un ruisseau peut nous servir de pont !
    « Ainsi pendant six heures nous avançons et pataugeons, devant traverser à maintes reprises le lit du torrent. Tout à coup, dans un endroit des plus déserts, des gémissements attirent notre attention. Nous appelons, cherchons, et enfin découvrons, blottie derrière une roche, une de nos lépreuses, partie de Tatsienlu avec le premier groupe. Son extrême fatigue l'avait obligée à faire halte, et ses compagnes de route l'ont forcément abandonnée. Le cas est fréquent. Que de fois l'on rencontre, dans les montagnes, des malheureux, partis pour accomplir un long pèlerinage bouddhique et tombant épuisés, n'attendant plus que la mort, les difficultés du chemin empêchant leurs compagnons de s'en charger.
    « Sur notre demande de conduire cette pauvre lépreuse, nos muletiers refusent. Que faire ? Après l'avoir soignée, réconfortée et puisé pour elle de l'eau claire, nous lui cherchons un abri pour la nuit en attendant du secours de Mosimien. (En effet, le lendemain, le Père Franciscain vint lui-même la chercher.)
    « A midi enfin, après avoir passé le grand pont quelques pins séculaires jetés sur le torrent et fixés par des planches clouées en travers nous reprenons nos montures et la chevauchée recommence. Au sortir de la gorge profonde, la vallée s'élargit, mais pendant deux heures encore nous avançons péniblement au milieu des broussailles. De ci de là apparaissent des champs... une maison... une scierie. Insensiblement la vie renait et la nature aussi devient plus riche. La vallée se trouvant à une altitude moins élevée que Tatsienlu, jouit aussi d'une température plus clémente. Cela permet des plantations de maïs et de légumes de toutes sortes ; ici le blé est déjà en épis. Nous approchons de Mosimien. De fait, vers cinq heures, nous nous trouvons en vue d'Otangtzé. Nous avons été aperçues et les enfants du village, accourent à notre rencontre. D'abord, arrêt à la petite chapelle où l'on oublie pendant quelques instants les fatigues de la route ! Les RR. PP. Franciscains sont là et nous conduisent de suite auprès des chers lépreux installés dans de petites maisonnettes : leurs pauvres visages difformes expriment la joie de nous voir. Joie combien réciproque !
    « Nous visitons ensuite les constructions : des ouvriers achèvent notre futur couvent, d'autres travaillent aux fondations à l'hôpital.
    « Mais le soir tombe, et trois quarts d'heure de route nous séparent de Mosimien où un abri provisoire nous a été préparé à l'école des filles.
    « Mosimien est une petite bourgade formée d'une seule rue : une modeste église et un presbytère en font tout l'ornement. Autour, les montagnes profilent leurs sommets à perte de vue ; paysage grandiose et paisible, loin de toute civilisation. La population parait simple et pauvre. Parmi les Lolos qui habitent et cultivent les montagnes, on compte plusieurs familles chrétiennes.
    « En attendant l'installation définitive, fixée au mardi suivant, nous passons les derniers jours de la Semaine Sainte à Mosimien, chez les Vierges chinoises, dont l'accueil fut des plus affables.
    « Le lundi de Pâques eut lieu, cérémonie fort simple, l'inauguration de la léproserie, et, le lendemain, notre installation dans l'enclos. Le 22 avril, fête du Patronage de saint Joseph, nous avons eu la première messe dans notre petite chapelle et ce même jour nous entrions en fonction, comme infirmières, près des chers lépreux. Pour commencer, ils sont an nombre de vingt-cinq : 12 hommes et 13 femmes.
    « La propriété est très étendue : 2.315 mètres de circonférence. Cela suppose maintes allées et venues entre notre petit couvent, qui se trouve au centre, et les maisonnettes des lépreux, l'hôpital où sont groupés les plus malades, les constructions, et même nos visites chez les pauvres des environs.
    « Chaque matin après la messe, nous partons avec deux hottes pleines de vivres : farine de maïs, riz, sel, huile, légumes, etc., à distribuer aux lépreux. En attendant une installation et une organisation définitives, c'est aussi au cours de nos visites que nous leur faisons les pansements.
    « Tous les jours, de braves Thibétains se présentent au dispensaire que nous avons installé momentanément dans la courette même de notre couvent, dans un passage couvert.
    « Avec le temps, quelles belles oeuvres se développeront !
    « Voilà donc la léproserie d'Otangtzé fonctionnant déjà, bien qu'avec une installation très rudimentaire. Ses fondations sortent à peine de terre, mais la hâte de faire du bien, non moins que l'urgence de soigner les pauvres lépreux, ne peuvent souffrir de plus longs délais. A mesure que les pavillons seront sous toit, les malades hospitalisés deviendront plus nombreux. Et au lieu de leurs misérables trous dans la montagne où l'hiver on meurt de froid, ils trouveront, avec un abri sûr, la divine Lumière qui, un jour, rayonnant de l'ostensoir, ne peut manquer de les pénétrer ».

    ***

    Dans huit de nos trente-huit Missions s'exerce le zèle des Franciscaines Missionnaires de Marie : dans les léproseries, hôpitaux et dispensaires, hospices pour les vieillards, crèches et orphelinats, ouvroirs, écoles et pensionnats, sous oublier pour la Chine la visite des prisons toujours pleines et le soin des blessés que, sans compter les morts, font tant de guerres fratricides qui désolent cet immense pays.
    Relevons ici, pour ces huit Missions, le nom des couvents ou des principaux établissements des Franciscaines Missionnaires de Marie :
    Dans l'Inde : évêché de Coïmba tore, Notre Dame de Nazareth à Coimbatore, Immaculée Conception (id.), Saint-François à Ootacamund, Sainte-Marie à Kotagiri.
    En Birmanie: vicariat apostolique de Rangoon, Saint-Joseph (léproserie) ; vicariat apostolique de Mandalay, Saint-Jean (id.).
    En Chine : vicariat apostolique de Ningyuanfu, Saint Jean-Baptiste (1921) ; vicariat apostolique du Thibet, N.-D. des Neiges à Tatsienlu (1911), léproserie d'Otangtzé à Mosimien (1931) ; vicariat apostolique de Chengtu, N.-1). des Martyrs à Chengtu (1903) et Sainte-Hélène au Pémen ; vicariat apostolique de Chungking, N.-D. de la Paix (1902) ; vicariat apostolique de Suifu, N.-D. de Consolation (1903) et, à Kiating, N.-D. des Grâces (même date).
    Pour l'Indochine française, il n'y a encore qu'une promesse, mais ferme et de celles que les Religieuses franciscaines tiennent toujours avec joie, surtout quand il s'agit de leurs «chers lépreux ». Voici, à ce sujet, ce qu'on écrit de la Mission de Quinhon dans le Compte Rendu des travaux de 1930:
    « L'asile de Qui-Hoa fondé par le Dr Le Moine et par notre confrère le P. Maheu avec l'aide matérielle et morale du Protectorat et de la charité privée, abrite déjà ses 140 premiers lépreux, bien que ses installations ne soient pas complètement terminées. Malheureusement, le grand animateur de l'oeuvre, le P. Paul Maheu, vient de rentrer en France, après s'être dépensé sans assez compter avec des forces débilitées par 35 ans d'Indochine. (Il est décédé à Paris le 27 février dernier). Un autre confrère assure l'intérim et, en attendant les Soeurs Franciscaines Missionnaires de Marie qui nous ont formellement promis leur concours (pour 1932), quelques professes du Noviciat indigène de Gothi (dirigé par une Soeur de Saint-Paul de Chartres) sont allées faire leurs premières armes dans ce champ clos delà misère humaine ».

    P. C. C.
    E.-M. DURAND.

    1931/217-230
    217-230
    Chine
    1931
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