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Fondation de la station de Tanil

PONDICHÉRY LETTRE DU P. CHAVANOL Missionnaire apostolique Fondation de la station de Tanil La sainte Vierge et Tanil me donnent actuellement bien des soucis. Depuis la tour de Babel jusqu'en 1875, ce village avait eu pour dieu l'ennemi du genre humain. A cette époque, la bienheureuse Vierge Marie qui lui écrasera toujours la tête, lui arracha une pariate de dix-huit ans et l'emmena à Alladhy chez le P. Fourcade.
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    PONDICHÉRY
    LETTRE DU P. CHAVANOL
    Missionnaire apostolique
    Fondation de la station de Tanil
    La sainte Vierge et Tanil me donnent actuellement bien des soucis.
    Depuis la tour de Babel jusqu'en 1875, ce village avait eu pour dieu l'ennemi du genre humain. A cette époque, la bienheureuse Vierge Marie qui lui écrasera toujours la tête, lui arracha une pariate de dix-huit ans et l'emmena à Alladhy chez le P. Fourcade.
    C'était une personne gaie, intelligente, énergique. Pendant deux mois son mari et elle apprirent les prières, le catéchisme et furent baptisés sous le nom de Pierre et d'Anne. Après la cérémonie, Notre-Seigneur daigna descendre dans leur âme avec Marie et ses anges.
    « Allez, leur dit le Père, en les renvoyant à Tanil, allez et convertissez les païens de votre village.
    C'est notre plus grand désir, mais que la chose sera difficile !
    Pour surmonter les obstacles, je consacre votre village à Notre-Dame des Victoires ; elle convertira ces têtes ignorantes ».
    A leur retour à Tanil, les païens leur dirent :
    « Vous avez perdu le nom de notre village : vous êtes des êtres souillés ; vous avez bu de l'eau trempée dans de la peau de buf allusion au baptême ; nous vous chassons de la caste ; on ne vous donnera ni l'eau, ni le feu ; vous ne serez plus admis ni aux funérailles ni aux mariages, etc., etc ».
    Les deux élus offrirent leur peine au bon Dieu et prirent la résolution de mener une vie bien chrétienne pour gagner à l'Église tous ces contradicteurs. En vain les avanies, les quolibets, les plaisanteries humiliantes tombèrent sur eux ; leur patience était à toute épreuve et finit par édifier.
    Peu à peu Anne se ménagea des entretiens avec ses parents et les femmes de son âge, les amusant par ses saillies, détruisant leurs préjugés, les instruisant. Il se forma ainsi un noyau d'âmes désireuses du baptême ; mais de là à le recevoir il y avait loin. Que de combats à soutenir de la part de leurs parents et amis !
    La lutte dura deux ans. Le missionnaire l'avait suivie et dirigée. Après ce temps, Anne décida cinq familles à se convertir.
    Comme Tindivanam était plus rapproché, le P. Fourcade les envoya étudier auprès du P. Fleury, le directeur actuel de l'oeuvre des Partants, qui eut le bonheur de les baptiser.
    C'était une trouée dans les rangs de l'ennemi. Anne, au comble de la joie, sentit redoubler son ardeur et tous les ans continua à réjouir le Cur de Jésus par la conquête de quelques âmes.
    En 1896 il y avait 150 chrétiens à Tanil et leur bonne conduite détermina un mouvement religieux plus prononcé.
    Successeur du P. Fourcade au poste de Sittamour, j'encourageai Anne à m'amener son monde, et avec quelle joie je versai l'eau du baptême sur plus de 300 fronts ! Notre Dame des Victoires triomphait.
    Il fallait une ruche, je veux dire une chapelle, pour cet essaim nouveau.
    Mais avant de songer à bâtir, un terrain, était nécessaire. Pour en faire l'acquisition j'y envoyai en 1889 mon catéchiste.
    Il se heurta au mauvais vouloir des païens de haute caste. A sa demande d'acheter un terrain les uns répondirent en exigeant des sommes d'argent fabuleuses ; d'autres, par des moqueries, des insultes. Parmi ces derniers, le maire se distingua tristement. Il jura par tous ses dieux que de son vivant il ne s'établirait point dans son village un pardi, un prêtre paria, un prêtre blanc, etc
    Mon catéchiste revint tout affligé. Pour moi je me contentai de prier la bonne Mère de remporter la victoire sur les suppôts de l'enfer. J'attendis une occasion favorable ; elle ne se fit pas attendre.
    Vers la fin de cette même année 1899, une de mes néophytes se mourait à Tanit. J'allai la voir, et lui administrai le sacrement de l'extrême-onction. Comme je m'en retournais, une femme, de la caste des bergers, m'appela. Elle avait entendu dire que j'étais médecin, que mes remèdes étaient efficaces contre toutes les maladies ; elle voulait me montrer sa fille affligée d'une maladie mystérieuse rebelle à tout traitement et à tous les exorcismes des brames.
    Je me rendis à son désir, je donnai quelques pilules à la malade et à la mère l'assurance de la guérison prochaine de sa fille.
    Tanzamalle, cétail le nom de la mère, ne me laissa point partir sans mettre les deux genoux en terre, réunir ses deux mains devant la poitrine et, bien que païenne, me saluer à la manière des chrétiens ; elle me promit en outre, si sa fille revenait à la santé, de me vendre sa maison ; elle sen irait ensuite auprès dune autre de ses filles mariée à Agiour, village voisin.
    La fille guérit. Tanzamalle, contrairement à bien dautres païens, voulut réaliser sa promesse. Au jour fixé, elle vint à
    Sittamour, et m'écrivit en bonne et due forme le billet de vente de sa maison.
    Restait à donner à cet acte toute sa valeur devant le gouvernement anglais. Il fallait le faire enregistrer.
    Pour cela, la loi exige qu'un des deux témoins requis soit du village même où se trouve le terrain ou tout autre objet vendu.
    Des 2.000 habitants de Tanil aucun ne voulut répondre à mon appel. Ceux-ci par haine, ceux-là par crainte de représailles de la part du maire, tous se refusèrent à me rendre service.
    Quinze jours se passèrent ainsi en efforts inutiles.
    Le maire connaissait la situation. Il voulut encore ajouter à mon embarras. Il fit venir un parent éloigné de Tanzamalle ; après avoir brisé le cadenas qui fermait la porte de ma maison, il lui donna l'ordre de l'habiter avec toute sa famille sans avoir à s'inquiéter de quoique ce soit ; lui, chef du village, répondait de l'avenir, se chargeait de le protéger contre les téméraires qui oseraient venir le tracasser.
    C'était trop d'audace ; c'était surtout trop d'injustice. Je résolus d'y mettre un terme. Voici comment :
    Accompagné de mon disciple et de vingt-cinq chrétiens de Sittamour, je partis un jour, de grand matin, pour Tanit. Tanzamalle nous avait devancés de quelques instants ; elle nous attendait, décidée à montrer que sa parole donnée était au-dessus de toutes les menaces et de toutes les injures.
    Devant des témoins sûrs elle renouvelle la déclaration de ses droits sur la maison injustement occupée par son très éloigné parent et me les transmet. Aussitôt, mes vingt-cinq chrétiens escaladent la maison, et en quelques instants les feuilles de palmier, les morceaux de bambou dont se compose le toit couvrent le sol. Le maire est appelé ; il arrive en toute hâte avec quelques hommes armés de gourdins. Ils veulent arrêter les travaux de démolition, parlementer. Je descends de cheval, me présente, fais valoir mes droits sur la maison en question, et, sans attendre une réponse qu'on ne pouvait me donner, de la voix et du geste j'encourage mes hommes à continuer leur travail. Et les morceaux de bambou et les feuilles de palmier de tomber dru à terre sur la tête du maire et de ses adeptes. Ils se retirèrent en vomissant des injures contre Tanzamalle, contre moi, contre la religion des chrétiens. Une heure après il ne restait de la maison que les quatre murs.
    Pour remercier Dieu de nous avoir donné à tous du courage et de la prudence, je fis faire sur-le-champ une croix de bois et la plantai au milieu de ma propriété.
    Après une courte mais fervente prière à ses pieds, nous rentrâmes à Sittamour, joyeux et triomphants.
    De ma vie je n'oublierai cette journée. Que le maire de Tanil et les autres païens fassent de même !
    Quatre jours après cette victoire j'allai de nouveau à Tanil, cette fois pour reconstruire.
    Les travaux achevés en quarante-huit heures, je passai quinze jours dans ma nouvelle maison.
    Me rappelant que la charité est le moyen de l'apostolat catholique le plus recommandé pour gagner les curs, j'employai la plus grande partie de mon temps à donner des remèdes.
    Tout d'abord, il n'y eut guère que mes chrétiens malades à les rechercher. Renseignés sur mon respect pour les usages et les coutumes du pays, les femmes de caste vinrent ensuite, enfin les hommes. Après explication sur mes actes passés, sur mes intentions futures, je trouvai parmi eux pour l'enregistrement de mon billet d'achat non plus un seul, mais dix témoins. Que dis-je ? Un d'entre eux vint de lui-même me proposer son champ situé entre le village choutes et le village paria. Le marché fut conclu. Je devins acquéreur de la propriété pour la somme de 100 roupies. C'était un peu cher, mais refuser eût été d'un mauvais effet et d'une maladroite politique.
    Tout ce changement en mieux avait été luvre de quinze jours. Dans la suite il alla en s'accentuant. Aujourd'hui, hommes et femmes choutes que je rencontre dans les rues de Tanil, dans les champs, me saluent, s'enquièrent de ma santé, de la cause de ma longue absence. Chez moi un nombre toujours croissant de malades viennent chercher des remèdes, m'apporter leurs enfants ; ils me parlent aussi de religion, demandent le pourquoi de telle manière de faire, etc... Pauvres gens ! Sils connaissaient le don de Dieu !
    Le maire seul boude encore quelque peu. Cela se comprend, la leçon reçue est encore récente. Le temps d'un côté et mes services d'un autre arrangeront toutes choses, j'espère.
    En 1900, moyennant 120 roupies, j'achetai un terrain acte nant au premier.
    Un bel emplacement, une maisonnette, c'est bien pour moi, mais pour le bon Dieu, pour Notre-Dame des Victoires, pour mes chers néophytes je n'ai comme abri qu'un hangar au toit recouvert de feuilles de palmier, qui branle au vent et laisse passer la pluie. Que de fois mes 150 catéchumènes y ont été mouillés comme s'ils avaient été en plein air ! N'étaient ma pauvreté, et celle de mes néophytes, Tanil aurait depuis longtemps une église solide, convenable, aux flancs assez larges pour contenir les chrétiens actuels et ceux de l'avenir.

    1902/255-259
    255-259
    Inde
    1902
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