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Fables indiennes 2 (Suite)

Fables indiennes (Suite)1. Du peuple pigeon Le prudent capitaine, Ayant fait son récit, S'assit Pour bien reprendre haleine, Et dit : — Sans plus de babillage, Ecoutez des sâstras ce proverbe très sage : Enfant bien éduqué, repas bien digéré, Femme de bonnes moeurs, discours considéré, Prince très bien servi n'ont jamais que je pense En aucun temps porté funeste conséquence. Un des pigeons, orgueilleux comme un paon, Bel esprit et petit maître, Et partant.
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    Fables indiennes

    (Suite)1.

    Du peuple pigeon
    Le prudent capitaine,
    Ayant fait son récit,
    S'assit
    Pour bien reprendre haleine,
    Et dit :
    — Sans plus de babillage,
    Ecoutez des sâstras ce proverbe très sage :
    Enfant bien éduqué, repas bien digéré,
    Femme de bonnes moeurs, discours considéré,
    Prince très bien servi n'ont jamais que je pense
    En aucun temps porté funeste conséquence.

    Un des pigeons, orgueilleux comme un paon,
    Bel esprit et petit maître,
    Et partant.
    Mal content.
    De l'esprit que fait paraître
    Son commandant,
    De dire :
    — Quest-ce cela, beau Sire ?
    Croyez-vous que vous seul payiez appris à lire ?
    Vraiment on en peut rire !
    Quand la nécessité te fait sentir son poids,
    Ne méprise jamais de ta femme la voix,
    En ces occasions elle a voix au chapitre,
    Du boire et du manger elle est certes l'arbitre.

    Toute chose ici-bas est grosse de danger,
    Le dormir, le marcher, le boire et le manger ;
    Si pour cela ton âme à la crainte se livre,
    Que la mort d'un seul coup du danger te délivre !

    Etre chiche ou bourru, mécontent, emporté,
    De sa femme jaloux, parasite effronté
    Autant vaut qu'à laver un nègre tu t'échines !
    Autant vaudrait dormir sur un fagot d'épines !

    Ce qu'ayant entendu tout le peuple pigeon
    Du haut de l'air fait le plongeon

    Voir Ann. M.-E., n° 122.

    Sur la graine
    En se moquant du capitaine.
    Serais-tu des sâstras et des védas instruit,
    Le doute n'aurait il jamais ton coeur séduit
    Si l'oeil est aveuglé par ta sombre avarie
    Ton pied peut trébucher au bord du précipice.

    Le vain désir engendre un sot tempérament,
    Qui produit à son tour plus sot entêtement,
    Qui trouble la raison, d'illusions l'enivre,
    Ainsi sans nul remords l'homme au pêché se livrer.

    As-tu jamais vu naître un cerf aux cornes d'or ?
    Pourtant sans y rêver jamais Râma ne dort.
    Dans les temps de malheur, dans les instants de doute
    L'entendement troublé trébuche et ne voit goutte.
    Le chef, au peuple mutin
    Avait beau pérorer, il perdait son latin.
    En bande
    Les pigeons étourdis,
    Tant leur avidité, leur gourmandise est grande,
    S'abattant sur le grain, sont, comme des bandits,
    Pris.
    Alors chacun se désespère
    Jurant, accuse le compère Qui par ses sots avis
    Fut cause
    Qu'ils sont pris.
    On lui verse en dictons l'injure à forte dose :
    Un sot ne doit jamais prendre un commandement,
    Car s'il y réussit, il n'aura sûrement
    Que sa part de butin ; s'il manque l'entreprise
    On le punit séants et chacun le méprise.

    Ce qu'entendant,
    Le commandant
    Leur va disant :
    — Trêve un moment
    Du compliment !
    Son cœur était ému de voir jeter la pierre
    A l'oiseau tout confus, l'aile dans la poussière,
    Par tous ces oisillons,
    Le chef des voltigeurs, c'est le chef des Pigeons,
    Roucoule trois jurons,
    Proverbe sur proverbe, enfile une tirade,
    Que sans bailler pourtant a cause de son grade
    Ecoutent sagement
    Les oiseaux un moment :
    C'est qu'un chef, quand il parle, entend peu qu'on le raille,
    Ou qu'on baille :
    Pour un homme qui tombe il n'est plus de bonheur,
    La femme n'a plus d'âme et l'ami plus de coeur ;
    L'enfant que l'on punit fuit les baisers du père,
    Ne trouve plus de charme aux genoux de sa mère.

    Il est sage celui, qui voudrait te tirer
    Du chemin sans issue où tu t'en vas errer
    Par la faute d'un autre, et l'homme se fourvoie,
    Qui de te secourir ne cherche pas la voie.

    Hésiter et douter quand l'infortune vient,
    C'est la marque d'un lâche, et si bien m'en souvient.
    Un esprit résolu, selon ces vers de sage,
    Est dans l'adversité du succès le présage.

    Dans le malheur sois fort, joyeux sois retenu,
    Eloquent au Sénat, dans les camps invaincu,
    D'un honnête renom, aime surtout l'étude,
    Et fais toi de l'honneur une sainte habitude.

    Ne désire jamais la richesse ardemment,
    Et jamais ton sommeil ne prolonge un instant ;
    Ne sois ni vagabond, ni paresseux, ni lâche,
    Ne sois point ennuyeux et jamais ne te fâche.

    — Partant,
    Dit, en jurant,
    Le capitaine,
    Plus de fredaine,
    Tous, d'un accord,
    Prenons l'essor,
    Serrons les rangs, battons de l'aile,
    Et l'on verra
    Du chasseur ou de nous qui le dernier rira,
    On se presse, on se hâte, on se heurte, on s'appelle,
    Le filet bouge enfin ; on se sent en volant
    Léger et plus à l'aise ;
    La bande lentement
    Se meut d'abord, et puis vole plus librement ;
    Les pigeons vont tambour battant
    Sur le vent,
    Et leurs plus forts chanteurs chantent leur Marseillaise,

    Tandis que, roucoulant,
    S'en va le commandant
    En son vol égrenant proverbes, paraboles ;
    Sans proverbe dans l'Inde on dit peu de paroles :
    Soit avec sa tribu, soit avec l'étranger
    Il est bon de s'unir : c'est la force au danger ;
    Le grain de riz croît-il séparé de sa cosse ?
    L'aveugle marchant seul souvent tombe en la fosse.

    Il est bon de s'unir et les petits souvent
    Vainquent en s'unissant la force d'un plus grand ;
    Même un éléphant ivre est attaché sans peine
    D'une corde, les brins en fussent-ils de laine.

    Cependant que dans l'air lestement voyageait
    La bande,
    Le chasseur ahuri tristement les lorgnait.
    Il voudrait qu'on lui rende
    Au moins ses lacets.
    — Ces voyageurs de l'air sont des voleurs fieffés,
    Dit-il, en se grattant la tête,
    Mais ils le payeront cher et je leur fairai fête,
    Il faut qu'ils aient le diable au corps,
    Ou que l'on m'ait jeté ce matin quelques sorts.
    Oh ! Mais ils passent la rivière,
    Ils reviennent, — mais non, — mais si —
    En raisonnant ainsi
    Il les voit disparaître. Alors, dans sa colère,
    Comme un benêt,
    Prend son bonnet
    Le jette à terre
    Crache dans l'air qui n'en peut mais,
    Mais plus jamais
    Ne retrouva, dit-on, du filet une maille.
    Cependant les pigeons en ordre de bataille
    Volaient comme le vent.
    L'avant-garde
    A demander un ordre à son chef se hasarde ;
    Le commandant
    Fait une mine,
    Se creuse la cervelle, un proverbe rumine :

    La Nature a donné deux amis à chacun,
    C'est le père et la mère et leur coeur est commun.
    Mais pour d'autres raisons, en ce monde on rencontre
    Quelquefois un ami qui généreux se montre,

    SEPTEMBRE OCTOBRE 1918, N° 123.

    Ayant songé, le commandant
    Dit, en volant :
    — Or sus ! Qu’on m'écoute,
    Prenons la route
    Qui conduit
    Chez la souris, qui sur le Gandaki
    Dans le rocher un souterrain se taille,
    Chez Ronge maille,
    Notre ami,
    Nous pouvons arriver sans doute avant la nuit,
    Et pour peu qu'elle veuille, elle pourra sans peine
    Ronger
    Ces mailles, nous dégager,
    Et nous pourrons alors librement prendre haleine.

    A ces mots,
    La bande
    Vole, d'un vol rapide et d'une ardeur plus grande,
    Vers la souris, qui, craignant les corbeaux,
    (Ils sont, dit-on, friands des souris bien dodues).
    Avait creusé son trou
    Sous un rocher, dont les routes tordues
    Formaient un méandre partout.
    La souris, en effet, souvent en broutant l'herbe
    Avait en maint endroit ruminé ce proverbe :

    Une vieille souris savante en les sâstras,
    (Maudit soit l'incroyant qui ne le croira Pas !)
    Avant d'être en péril avait fait cent issues
    A son terrier, bien fin qui les eût aperçues,

    La souris, entendant
    La bande de pigeons, qui s'en vint s'abattant,
    Ne dit mot, ruminant ce que ce pouvait être.
    Elle s'enfonce un peu, revient, n'ose paraître,
    Allonge un peu la tête et se sauve plus bas,
    Ne voulant pas
    Risquer sa tête.
    Le capitaine des pigeons
    Fait abattre aussitôt ses volants escadrons,
    Adresse sa requête :
    — Souris, ma mie, au nom de l'amitié
    Prends en pitié
    Les messagers de l'air. La souris, fort en peine,
    Du capitaine

    Reconnaissant la voix,
    A menus pas trottant, s'aventure à la porte,
    Allonge le museau, mais avant qu'elle sorte,
    De l'hospitalité connaissant bien les lois,
    Un tantinet fait sa toilette,
    Se gratte le museau
    Pour être plus proprette,
    (Cette souris, dit-on, était un peu coquette ;
    On trouva même en son trousseau
    Du musc en quantité ; peut-être est-ce médire ?)
    Du trou sortant alors avec un gai sourire :
    — Oh! Galant capitaine ! Oh ! Mon ami de coeur !
    Qu'il fait bon se revoir ! Vrai, je n'attendais guère
    De te voir échapper aux hasards de la guerre.
    Sur mon honneur,
    Il faut que je te cite
    Un proverbe en passant ; le sujet le mérite :
    Penser à son ami, sur son coeur le presser,
    Vivre sous même toit, avec lui converser,
    C'est un plaisir divin, le vrai bonheur de l'âme,
    Et pour le coeur qui saigne un céleste dictame.

    Mais lorsque la souris
    Voit que ses bons amis
    Dans un filet sont pris :
    — Oh ! Qu'est-ce? Leur dit-elle,
    Vous me la laissez belle,
    Faites m'en le récit
    En raccourci.
    Et le capitaine
    En soupirant lui raconte et lui dit :
    — Tout péché porte en soi du châtiment la graine,
    De m'écouter ces vers daigne prendre la peine :

    De tes actes toujours toi seul étant l'agent,
    Soit de la, récompense ou soit du châtiment,
    Ne t'en prends qu'à toi seul. Dieu ne fait que te rendre
    Au centuple, c'est vrai, ce que ton acte engendre.

    Souffre, sois affligé, sois pauvre, délaissé,
    Dans les fers ; c'est toujours le trésor amassé
    Dans le giron des dieux, et les dieux comme amende
    Le rendent justement pour que l'homme s'amende.

    Ronge maille entendit.
    Ces mots, et comprit,
    (Les bêtes ont souvent mille fois plus d’esprit

    Que les hommes, sur ma parole)
    Qu'il ne faut pas à contre temps
    Pérorer, comme une folle.
    De la gueule et des dents
    Elle se met, et non sans peine
    A ronger
    La maille, qui retient le galant capitaine,
    Et lui d'enrayer :
    — Qu'est-ce ? dit-il, tout d'abord songe
    A ceux qui sont de par Dieu mes sujets,
    Et ronge
    Leurs filets.

    Ronge maille fait la grimace,
    (On pourrait bien la faire à moins)
    Puis en modiste habile ayant examiné les points
    De ce réseau qui si fort les enlace.
    — Ami, n'y songe pas, un long travail m'agace
    Et ce filet est trop grand pour mes dents,
    Et j'y perdrais mon temps.
    Mais lui s'emporte un peu, ne veut céder et jure
    Qu'il y mourra plutôt. Lors, la souris rongeant
    Les mailles, fait si bien pourtant
    Qu'elle rompt le filet, mais tout le temps murmure,
    En coupant l'hémistiche à chaque coup de dent,
    En païenne qu'elle est un proverbe égoïste,
    L'assaisonnant pourtant d'un antre un peu moins triste :

    Pour conserver vos biens aux chances soyez prêts,
    Pour sauver vos parents, n'épargnez pas les frais,
    Pour vous sauver vous-même et parents et richesses,
    A tout sacrifier soyez prompts, c'est sagesse.

    Aimer et travailler, travailler au salut,
    Etre pieux surtout, voilà certes le but
    Où chacun doit viser. Est-il atteint, tout homme
    A de jours bien remplis à Dieu payé la somme.

    — C'est, dit le commandant,
    Pour être vrai par trop savant.
    Pendant que ta dent ronge
    Le filet qui retient mon peuple prisonnier,
    Je vais, pour t'égayer,
    (De dictons imbibés je suis comme une éponge)
    Te citer tout au long
    Six proverbes de suite.

    Sans demander pardon
    Proverbe sur proverbe il enfile et récite :
    Un homme de grand cœur pour sauver son voisin
    Ne recule jamais au plus noble dessein ;
    Jamais du dévouement par la peur ne dévie,
    Il sacrifiera tout, sa fortune et sa vie.

    Ils sont nés comme moi, comme moi sont pigeons,
    Ce que j'ai de plus qu'eux, c'est qu'à mes compagnons
    Comme chef, j'ai le droit de dévouer mon âme
    Si le moment le veut, si leur bien le réclame.

    Chacun sur ma valeur s'est longtemps reposé
    Et ne peut me quitter qu'il ne soit exposé ;
    Irai-je en me sauvant les délaisser en lâche ?
    Mon plumage est trop blanc pour porter cette tache.

    Faut-il sauver ton corps qui dans peu doit périr,
    Aux dépends de l'honneur qui ne doit point mourir ?
    Qui donc délaisse l'or pour amasser du cuivre ?
    Mourir immaculé c'est plutôt se survivre.

    Le corps si vil en soi qui ne vit qu'un moment,
    Qui naît, croît et s'affaisse, est souillé bien souvent,
    Peut-il être choyé plus que la renommée
    D'honnête homme, en tous lieux et de tous estimée ?

    Le corps est le filet qui notre âme retient
    Prisonnière en ses noeuds. La Mort rompt le lien,
    De sa dent le rongeant, et l'âme immaculée,
    Colombe libre, enfin vers Dieu prend sa volée

    — Ah ! dit la souris,
    A ces nobles accents émue et transportée,
    C'est noblement pensé. Pour moi, je me dédis.
    Ta générosité sera longtemps citée
    Chez le peuple pigeon,
    Et si du vrai savoir on m'avait mieux instruite
    J'en fairai volontiers une belle chanson.
    Ta conduite
    Par d'autres cependant sera chantée en vers,
    Et les dieux justement au vaillant capitaine
    Sur tous les animaux de ce vaste univers
    Donneront le pouvoir et l'autorité pleine.
    Mais cependant, à l'avenir,
    En voyant des lacets, il faut te souvenir

    Du proverbe du sage,
    Puisque te voilà libre et tes sujets aussi,
    Que vous êtes enfin délivrés de souci,
    Je vais vous en citer pour mémoire un passage :

    L'oiseau qui vole au ciel, dont le regard perçant
    Voit le grain de millet sur le terrain gisant,
    Ne voit pas l'épervier qui sur lui plane et tombe,
    Ni le filet, où pris, en pleurant il succombe.

    Les oiseaux dans les airs, les poissons dans les eaux
    Dans les bois, au désert, les autres animaux
    Trouvent la mort ; partout à l'affût de sa proie,
    Son trait est-il lancé jamais ne se dévoie.

    Le temps qui tout détruit c'est le Scythe guerrier
    Qui bondit emporté sur son ardent coursier ;
    En fuyant, sur l'épaule il lance un trait rapide,
    Et le trait portant juste toujours homicide.

    Ainsi dit la souris ;
    Mais j'oublie,
    Sur ma vie
    Que vous n'avez rien pris,
    Ajouta-t-elle, et lors de mettre le tapis
    Sur le gazon, tout près, puis le couvert fut mis
    De millet et de riz,
    Devant ses doux amis.
    Eux repus, de jaser, puis faisant révérence
    A Ronge maille, enfin de prendre leur congé,
    Laissant comme un trophée à qui l'a bien rongé
    Le filet en lambeaux, et la bande s'élance
    Dans les airs, battant l'aile et caquetant surtout,
    Tandis que la souris plus modeste s'enfonce
    Dans son trou
    Parlant peu, n'ayant point qui lui donne réponse,

    Cependant le corbeau
    Sur son arbre perché (je parle de l'oiseau,
    Voyant que l'oiseleur, sans tambour ni trompette,
    Avait levé le pied, on pourrait l'oublier)
    Ayant tout observé du fond de sa cachette,
    Entre en scène à son tour ; la souris vient prier
    D'écouter quatre mots qu'il veut dire à l'oreille :
    — Car, dit-il, du peuple souris
    Peuple à l'oeil fin, fécond en beaux esprits
    C'était la huitième merveille,

    Des faibles le rempart, des voyageur l'abri,
    Des blessés le remède et des pauvres l'appui :
    Fartant, ajouta-t-il autant que je t'admire,
    Je t'aime et je désire
    Etre céans initié
    Par un très doux propos à ta bonne amitié.
    La souris cria dans sa peur : — Qui va là ?
    — Je ne suis qu'un corbeau, mon nom est Tire-d'aile
    — Adoucissant sa voix le corbeau croassa.
    — C'est bien, dit-elle
    En riant de bon coeur,
    A sa couleur
    On connaît l'antimoine,
    A ses cornes le buffle et l'âne à ses braiments,
    A son habit le moine,
    Mais fin qui connaîtrait même après cent serments
    Ce que pense un corbeau, ce que croit une femme ;
    N'attends donc point qu'en l'amitié
    Je te livre mon âme,
    Car les amis en tout sont toujours de moitié.
    Cependant que perché tu bailles aux corneilles
    D'un proverbe peu long
    Mais bon
    Je vais te régaler, si tu veux, les oreilles :

    Le sage sait choisir sa femme et ses amis;
    Jamais sa confiance en un traître il n'a mis ;
    Je suis blé, toi meunier, différents de génie,
    Comment peut exister entre nous l'harmonie.
    Ecoute l'argument
    D'un conte
    Qu'à tout venant
    Je conte :

    Point ne peut exister d'amitié, ni d'accord
    Du mangeur au mangé, ni de notre âme au corps ;
    Le cerf par un renard dans un filet s'enferre,
    Le corbeau vint l'aider et le tirer d'affaire.

     Comment advint cela ? demanda le corbeau,
     Comment un cerf peut-il se servir d'un oiseau ?
    — Tout beau !
    Dit la souris, je vais te conter la romance ;
    Ce disant, en ces mots gaîment elle commence :

    FABLE III

    A Magadhadésa croissait une forêt,
    Dont les arbres épais couvraient plus de vingt milles ;
    Dans les branches de l'un, un corbeau s'abritait,
    Un cerf sous ses rameaux, tous deux étaient tranquilles,
    C'était deux vrais amis qui n'avaient qu'un seul coeur,
    Et l'amitié constante était tout leur bonheur.
    Un jour, le cerf revint, bonne était la pitance,
    Gros, gras, poli, même un peu d'embonpoint
    Montrait que d'amour seul mon cerf ne vivait point,
    Remettait à plus tard de faire pénitence,
    Donc, un jour qu'en un coin
    Plus écarté du bois, il broutait l'herbe épaisse,
    Un renard l'aperçoit, l'examine et se dit :
    Il faut user d'adresse,
    C'est un manger divin, j'en suis tout ébaudi ;
    Sur ma tête
    Je n'ai vu tel morceau !
    J'en aurai pour huit jours et pour huit jours de fête;
    Et le pendard déjà s'en lèche le museau.
    La bête scélérate
    S'en va tout près du cerf et vous lui prend la patte,
    Et comme un suppliant se la met sur le front
    — Quel est ton nom ? Ta caste? Alors le cerf demande.
    Le renard lui répond
    D'humilité fort grande :
    Je suis, sauf le respect, le sire de Coeur bas,
    Renard de mon métier, de caste bien connue ;
    Et la vérité nue
    Est qu'étant sans parents, sans amis ici-bas,
    Vivre m'est trop à charge et je né veux plus vivre.
    Puis avec un soupir : Permets-moi de te suivre
    Sinon comme un ami, je ne mérite pas,
    O ciel ! Un tel honneur, mais comme un domestique,
    Et sans attendre la réplique
    Il s'attache à ses pas
    Ainsi donc à la brune,
    Quand le soleil voile son orbe d'or,
    Et que la lune
    Dans un jour tremblotant n'ose paraître encor,
    A l'heure
    Où tout rentre au logis, le cerf et le renard.
    Du beau cerf encorné regagnent la demeure,
    Ils s'en allaient bon train car il se faisait tard.
    Lors, le corbeau, perché sur une branche,
    Ceigne de l'oeil et pour mieux voir se penche :
    Qui donc nous vient ici? Quel est cet inconnu ?
    Dit-il à l'animal cornu.
    C'est répliqua le cerf, un renard bon compère,
    Peut-être un peu rusé, mais le coeur sur la main ;
    Tous ses parents sont morts et ses amis, j'espère
    Avec nous l'hébergerons au moins jusqu'à demain.

    Le corbeau l'examine
    Branle la tête, et fait la mine.
    Il dit alors au cerf : — A qui vient sans raison
    Point ne te fie,
    Car sous de beaux dehors il cache trahison,
    En proverbe j'ai mis cette philosophie :

    Ne va pas te fier à celui qui n'a rien
    Car il peut s'enrichir en te volant ton bien,
    Par la fourbe d'un chat qui faisait chattemite
    Un renard fut occis, c'est la fable qu'on cite.

    Comment advint cela ? — dit l'animal cornu,
    Le corbeau répondit par ce conte connu :
    (A suivre).

    1918/562-574
    562-574
    Inde
    1918
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