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Fables indiennes 1

Fables indiennes Le voyageur qui s'en va fatigué de la route, le sac au dos, s'arrête volontiers à causer un instant avec le berger, qui garde ses troupeaux en chantant un vieux refrain. La langue du berger n'est pas châtiée, les airs qu'il chante sont un peu vieillis, et cependant c'est avec plaisir que le voyageur les écoute. Qui de nous, après une journée fatigante, n'aime à prêter l'oreille, au moins un instant, aux vieux refrains d'autrefois, aux dictons de nos pères ?
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    Fables indiennes

    Le voyageur qui s'en va fatigué de la route, le sac au dos, s'arrête volontiers à causer un instant avec le berger, qui garde ses troupeaux en chantant un vieux refrain. La langue du berger n'est pas châtiée, les airs qu'il chante sont un peu vieillis, et cependant c'est avec plaisir que le voyageur les écoute. Qui de nous, après une journée fatigante, n'aime à prêter l'oreille, au moins un instant, aux vieux refrains d'autrefois, aux dictons de nos pères ?
    C'est le plaisir que j'ai ressenti en traduisant ces pages des anciens jours, c'est le plaisir aussi qu'éprouvera, je le crois, celui qui voudra les lire à ses moments de loisir. Il pourra critiquer la version, s'il connaît l'original ; dire que le langage en est rude, s'il a quelque grammaire; les vers sans poésie, s'il sacrifie aux muses; cependant songeant à l'antiquité du livre, à la difficulté de traduire en français de notre temps, sans offenser le bon sens, des idées si étranges, il lira cette traduction fort libre, je l'avoue, comme on écoute un écho, qui sans donner le son de la voix, transmet au moins le sens des paroles prononcées.

    JUILLET AOUT 1918. N° 122.

    L'Hitopadesa ou Instruction amicale est un recueil de fables, peut-être les plus anciennes du monde, et les plus originales. Ce ne sont pas des contes détachés les uns des autres, sans suite, sans unité, comme les fables d'Esope, de Phèdre, et de La Fontaine, L'auteur, Vishnou Sarma les a reliés ensemble, de telle sorte que les animaux, qui sont les acteurs dans une fable, sont aussi les narrateurs de la fable suivante. Une autre particularité de ce livre, c'est que les bêtes qui y jouent quelque rôle aiment beaucoup plus les proverbes que leurs congénères d'Europe. Il semble qu'elles se font un point d'honneur d'appuyer toujours leurs dires de quelque dicton, qui, s'il ne prouve pas qu'elles ont le sens moral très développé, montre au moins qu'elles ont étudié. Mais à propos de proverbes, il ne faut pas prendre ce mot dans un sens trop strict, c'est-à-dire comme une sentence exprimée en peu de mots et devenue commune ; il signifie plutôt ici une sentence utile et sérieuse, et n'emporte jamais avec lui l'idée de brièveté qui fait le charme de nos sentences. C'est au reste dans ce sens que l'on dit les Proverbes de Salomon. Je vais ici en donner deux exemples qui feront comprendre ma pensée.
    L'auteur indien dit : « La Sagesse, prétend un chacun, est le plus précieux des trésors, parce qu'elle ne peut être ni perdue, ni volée, ni consumée par le feu », ou comme je l'ai traduit :
    La science en éclat surpasse tout trésor,
    La ruse du voleur, ni le bras du plus fort
    Ne la peuvent ravir. Pas un ne la peut vendre,
    Pas un feu, quoique ardent, ne la réduit en cendre.
    La Sainte Ecriture dit aussi : Pretiosior sapientia est cunctis opibus, et omnia quae desiderantur huic non valent comparari.
    Il est difficile de fixer l'époque où ces fables ont été composées, car, on ne peut certes exiger des Indiens plus d'exactitude à fixer l'âge d'un livre de contes, qu'ils n'en montrent dans le récit des faits principaux de leur histoire. Tout ce que l'on peut dire, c'est que ces fables sont fort anciennes, et l'auteur. Vishnou Sarma, avoue qu'il les a tirées de deux autres livres d'une époque plus reculée, du Panclia-tantra, et d'un second dont il ne donne pas le nom.
    J'ai traduit quelques pages de son œuvre; peut-être la patience de mes lecteurs n'en supporterait-elle pas la lecture tout entière. Mais je veux espérer que je m'arrêterai assez tôt et pour les intéresser, et pour ne pas les fatiguer.

    Ecoutez, dit Vishou, je vais vous raconter
    Comme on peut acquérir d'un ami l'amour tendre.
    Aussitôt les enfants, serrés pour mieux entendre,
    Le dévorent des yeux. Et lui de débuter
    Par ces vers qui ne sont que l'argument du conte
    Qu'aux enfants il raconte :
    Un ami sage et vrai pour l'homme est un trésor,
    Le sert de ses conseils et l'aide de son or.
    Le corbeau, la souris, le cerf et la tortue
    Sont de ceux que j'avance une preuve connue,
    — Comment advint cela ? Demandent les enfants.
    Et Lui de leur dire
    Ce qu'on pourra lire
    Dans les vers suivants.

    FABLE I

    Sur le Godavéri, le pied plongé dans l'onde,
    Croissait un cotonnier,
    Il avait bien mille ans : de partout à la ronde,
    Le corbeau braconnier,
    Le pigeon au coeur tendre, accourus à son ombre,
    Y peuplaient à loisir sur les rameaux mouvants.
    Les nids, ces doux berceaux où des petits sans nombre
    S'endormaient balancés par le roulis des vents,
    Aux branches suspendus paraissaient une ville
    Volatile.
    Un matin, que la nuit s'effaçait doucement,
    Et que la lune,
    Dont le chaste symbole est le nénuphar blanc,
    S'abaissait lentement sur la montagne brune,
    Un corbeau qui veillait (les corbeaux ont grand soin
    Tant ils sont défiants de s'éveiller à point)
    Un corbeau, dis-je, Tire-d'Aile
    C'était son nom,
    Epia de la Mort le messager fidèle ;
    C'était un oiseleur, et comme de raison
    Le corbeau philosophe
    N'augura rien de bon.
    « Malaventure et catastrophe
    « Viennent toujours trop bon matin ».
    Ainsi dit, le coquin,
    Saisi d'une terreur panique,
    S'envole, et de ces vers, sur un arbre lointain,
    A comprendre le sens son esprit il applique.
    Le fou de s'effrayer a cent occasions,
    Et le sot pour tout craindre à cent mille raisons
    Le sage sans souci de rien ne s'épouvante,
    Il sonde une entreprise et vaillamment la tente.

    Pourtant le corbeau
    Songe
    Que pour un oiseau
    Les quatre vers suivants ne sont point un mensonge :

    Chaque fois qu'au lever t'invite le matin,
    Craint pour le jour présent la mort ou le chagrin,
    Car la douleur toujours pour l'homme est en réserve.
    Qui sait ce qu'aujourd'hui de par Dieu nous réserve ?

    Cependant sur le terrain
    L'oiseleur sema son grain,
    Etendit avec soin de son filet les mailles.
    Un pigeon de loin vit et filet et semailles.
    C'était un chef prudent,
    Et partant
    Il rassemble sa bande, et comme un capitaine
    Qui sait qu'en cas pareils la fuite est plus certaine,
    Il leur cria ;
    — Amis, soyez sur le qui-vive,
    Car d'où viendrait ce riz ? Il n'est âme qui vive
    Qui sème en un désert ; et puis il les pria
    De ne pas arrêter leurs yeux sur cette vue.
    Car, leur dit-il encor, votre fin est prévue,
    Et vous éprouverez, tristement je le dis,
    Ce qu'éprouva ce voyageur stupide
    Que le désir de l'or, dans un marais jadis,
    Fit tomber en aveugle, où le tigre homicide
    Bondit,
    Et saisit
    Son corps, que lentement à loisir il dévore.
    — Ah ! Dirent les pigeons, de grâce dites-nous
    Comment advint cela, car nous ignorons tous
    L'histoire encore.

    FABLE II

    Comme je voyageais dans le sud, une fois,
    En un certain marais, je vis un tigre infirme ;
    Du moins, sa voix,
    Chevrotante et cassée, à tous certes confirme
    Qu'il se sent aux abois,
    En sa griffe il tenait, comme un pénitent brahme,
    Du kousa consacré les fleurs aux boutons d'or 1.
    Il hèle les passants, et jure sur son âme
    Que c'est un bracelet réservé par le sort
    A qui viendra sans crainte
    Le chercher.
    Aucun voyageur, soupçonnant une feinte,
    N'osait s'en approcher.
    Un cependant, poussé par plus grande avarice,
    Et par le diable aussi,
    Croit que de s'enrichir le moment est propice,
    Et sans plus de souci,
    S'avance.

    Cependant un moment il se recueille et pense :
    Que trop souvent un fleuve engloutit le passant ;
    Qu'un tigre pour un homme est peu sympathisant ;
    Qu'on doit craindre une femme, un soldat sous les armes ;
    Que favori des rois l'on n'est pas sans alarmes ;
    Que, s'il ne faut pas croire à son pressentiment,
    On ne le combat pas toujours impunément ;
    Qu'à l'eau si du poison se mélange une goutte,
    Elle donne la mort à celui qui la goûte.

    Mais cependant,
    Dit le passant,
    Si la Fortune
    Montre au dormeur
    L'heure opportune,
    Il faut que s'éveillant il soit homme de coeur,
    La saisisse de force et dans ses bras l'étreigne.
    Le poète en ces vers sagement nous l'enseigne:

    Sans danger nul n'arrive à la prospérité ;
    Et s'il l'atteint enfin, le danger surmonté,
    Il en jouit et vit comme ferait un sage
    Plein de doux souvenirs; et fier de son courage.

    — J'ai bien, dit le passant
    Au tigre s'adressant,
    Réfléchi, mais je pense,
    Qu'avant que je n'avance,
    Tu montres ton trésor,
    Car le tigre, dit-on, est fort porté pour l'homme.
    En somme
    Ecoute ce proverbe, et ce proverbe est d'or :

    1. Espèce d'herbe sacrée des Brahmes, dont ils se servent dans leurs cérémonies religieuses. Le tigre s'en sert ici pour sembler plus dévot et aussi pour mieux tromper.

    Le peuple qui-ne fait que suivre pas à pas
    L'opinion d'autrui croit, et c'est bien le cas,
    Qu'une femme perdue est préférable encore
    Aux yeux des Immortels au brahme carnivore.

    — Et moi,
    Répond en grimaçant la bête,
    Autant que toi
    Je sais lire et répète,
    Foi d'animal,
    Tant bien que mal
    Les proverbes sacrés que j'ai là dans la tête :

    Que l'homme aime ou déteste, en chagrin, en gaîté ;
    Qu'il donne où qu'il refuse, à la pitié portée,
    Toujours il montrera quelque miséricorde
    Même pour un coquin, eût-il au cou la corde.
    L'homme s'aime lui-même, et tout être vivant
    A part à son amour, et sa piété souvent
    Va jusqu'à l'animal, jusqu'au hideux vampire :
    C'est du souffle des dieux que tout être respire !

    L'homme aime son semblable et ne peut oublier
    Le dicton que le sage a voulu publier :
    Pour l'affamé la chair est un bien nécessaire
    Comme l'eau qui du ciel vient féconder la terre.

    Au pauvre si ta main donne la charité,
    Que ce soit sans orgueil, toujours avec bonté,
    Pour le pauvre et pour toi, l'aumône est précieuse ;
    C'est le denier à Dieu d'une âme généreuse.

    Le voyageur hésite encor,
    Demande
    A voir le trésor,
    (Car le désir est grand, mais la frayeur plus grande),
    Le tigre, du kousa montrant les boutons d'or,
    Lui dit : — Regarde
    Et prends bien garde
    De ne pas mépriser le tigre repentant,
    Et pénitent.
    — Comment te croire ?
    Au tigre dit

    Le voyageur troublé, car ta vie est notoire.
    Le tigre repartit
    Ecoute,
    Autrefois, étant jeune et d'appétit glouton,
    J'ai dévoré sans doute
    Mainte bête à deux pieds portant barbe au menton,
    Maint boeuf, et maint mouton,
    Mais le sort dans sa colère
    Me priva de mes fils, comme aussi de leur mère.
    Je suis seul à présent, dépouillé de tout bien,
    Menant fort pénitente vie,
    Et plus rien
    Je n'envie
    Que de vivre dévot et de mourir ermite ;
    Le diable en fait autant, de bon coeur je l'imite.
    Un saint religieux me donna cet avis,
    Je le suis, et partant, seul, retiré je vis,
    Fais mes ablutions dans la règle prescrite,
    Et récite
    Souvent
    Mainte oraison jaculatoire,
    Fais pénitence et m'en fais gloire,
    Partant
    Tu peux m'en croire,
    Suis charitable et bon
    A ma façon.
    Pourquoi donc hésiter ? Ecoute-moi le sage,
    Qui mourant me laissa par écrit ce passage :

    Science et charité, mortifier son corps,
    Sacrifier aux dieux, reconnaître ses torts ;
    Pardonner, être juste, avoir la modestie,
    C'est d'un coeur généreux la meilleure partie.

    Si les quatre premiers nous poussent vers les dieux,
    Nous préparent la place au séjour bienheureux,
    Les derniers sont pour tous l'ornement de tout âge,
    Et des vrais esprits forts le plus bel apanage.

    Aussi, dit l'animal,
    Tu vois qu'en te faisant l'aumône,
    Je ne raisonne pas si mal,
    Et que si je te donne
    Plutôt qu'à toute autre personne,
    C'est que tu sembles, sur l'honneur,
    Si pauvre que je n'ai peur

    D'être reprimandé de l'ermite, mon maître,
    Qui dans les vers suivants son esprit fît paraître :

    Offre aux nécessiteux, noble fils de Kounti.
    Le don qu'on fait au riche est fort mal réparti ;
    Au malade, à l'infirme on donne le remède,
    Jamais le médecin aux forts ne le concède.

    L'aumône que tu fais, fais-la gratuitement,
    Observe bien la place, et l'objet, et l'instant.
    Ainsi remis, le bien qu'au pauvre ta main donne
    Réconforte le pauvre, honore ta personne.

    Va-t'en donc, dit la brute au voyageur surpris,
    Et si tu m'as compris,
    Dans l'onde du ruisseau qui coule sous les herbes.
    Là tout près, lave-toi,
    Et sans plus hésiter, et sans plus de proverbes,
    Viens et reçois de moi

    Ce bracelet digne d'un roi.
    Le voyageur entre dans l'onde,
    Mais la rivière était profonde,
    Et le lit en était bourbeux.
    Il enfonce le malheureux,
    — Et le tigre rampant doucement sur le ventre
    Fait un détour, dans le fleuve entre,
    Bondit,
    Et saisit
    Son corps, que lentement à loisir il dévore,
    Sans écouter ces vers que, broyé sous la dent
    De l'animal méchant,
    Le pauvre homme récite encore:

    — Tout animal qui vit garde son naturel,
    Il pourra le farder, mais le fond reste tel.
    Le mouton est mouton, même quand il enrage,
    Et le tigre est un tigre, eût-il laissé sa rage !

    Lave un éléphant noir, deviendra-t-il plus blanc ?
    Elève au ciel un nain, deviendra-t-il plus grand ?
    Le coquin peut citer les Védas, comme un autre,
    Et de l'honnêteté se proclamer l'apôtre.

    L'homme était mort, et le tigre glouton,
    Sans remords se léchait la barbe et le menton
    En regagnant la plaine.
    (A suivre).

    1918/518-525
    518-525
    Inde
    1918
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