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Expédition contre une sorcière

DES MISSIONS ÉTRANGÈRES COCHINCHINE ORIENTALE LETTRE DU P. ASSERAY Missionnaire apostolique Expédition contre une sorcière. Je ne puis résister, mon bien cher Père, au plaisir de vous raconter une petite aventure qui nous est arrivée dernièrement au R. P. Jannin et à moi. Le dimanche 8 avril dernier, nous étions allés passer la journée chez le P. Vialleton.
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    DES MISSIONS ÉTRANGÈRES

    COCHINCHINE ORIENTALE

    LETTRE DU P. ASSERAY

    Missionnaire apostolique

    Expédition contre une sorcière.

    Je ne puis résister, mon bien cher Père, au plaisir de vous raconter une petite aventure qui nous est arrivée dernièrement au R. P. Jannin et à moi.

    Le dimanche 8 avril dernier, nous étions allés passer la journée chez le P. Vialleton.

    Au moment de prendre congé de lui, le P. Jannin lui demanda s'il avait connaissance dans le village de Kon-Klor, d'une certaine clame Bo'ch.

    Les registres d'administration consultés la signalèrent en effet.

    « J'ai appris aujourd'hui même, dit le P. Jannin, que cette Bo'ch est non seulement une des plus puissantes sorcières du pays, mais le dernier représentant de cette espèce de sacerdoce païen, qui naguère encore exerçait un si grand empire sur l'esprit de nos bons sauvages. »

    La sorcière est ordinairement consultée dans les maladies comme font nombre de bonnes femmes en France, je dis bonnes par habitude ; elle agit par sortilège, suce ordinairement le membre souffrant et ne manque à peu près jamais de tirer du corps du patient, soit des vers, soit des cailloux, ou même des morceaux de bois, avec une habileté qui fait songer, malgré soi, aux séances de prestidigitateur. Pour que la sorcière puisse opérer avec succès, il faut faire au démon un sacrifice dont une poule fait ordinairement les frais, et son sang doit être offert au fétiche de la sorcière. Pour opérer, elle met du vin sauvage (espèce d'eau-de-vie faite de riz ou de maïs fermenté) dans un vase; elle y ajoute du sang de la victime, puis elle plonge son fétiche mystérieux dans ce mélange qu'il absorbe. Un chrétien aussi intelligent que digne de foi, nous a assuré que lui-même, étant païen, avait vu ce mélange de vin et de sang disparaître complètement au contact du fameux caillou. Nous avons protesté très haut, le P. Jannin et moi.

    Que voulez-vous, Grands Pères, a riposté notre homme. puisque je l'ai vu. Après tout, le diable en fait bien d'autres.

    N'importe, pour y croire, je voudrais constater le fait de -mes yeux.

    Maintenant, revenons à nos moutons. « Dites un mot à cette femme, conseille le Père Provicaire au P. Jannin, puisque vous passez dans son village. » Nous partons; nos rameurs ont pris les devants et doivent précisément aller nous. attendre à Kon-Klor que nous gagnons à pied. Arrivés au village, nous nous informons de la demeure de la dame Bo'ch. Le chef, intrigué, nous demande tout d'abord ce que nous lui voulons.

    « Pour ça, ce n'est pas ton affaire, viens seulement avec nous, et tu verras. Grands Pères, répond-il, en nous faisant mille courbettes, je suis ivre (c'est toujours l'excuse invoquée par eux), je ne me dispute avec personne. Oui, oui. je t'entends, mais viens avec nous, et trouve Mme Bo'cli. Grands Pères, elle n'est pas ici, elle est à l'étranger. Tu mens, elle est dans la forêt, tout près. Pendant ce colloque, nous nous installons sans plus nous gêner dans la maison même de la prévenue. Son fils et sa fille assurent de leur côté qu'ils ignorent absolument la retraite de leur mère. Vous vous trompez, répliquons-nous, mais que nous importe, nous attendrons ici, jusqu'à son retour.

    Le chef du village qui nous avait suivis dans cette case avec une dizaine de jeunes gens, renouvelait à chaque instant sa demande sur le motif de notre visite, nous ne répondions rien. Il s'apprêtait à quitter la place, persuadé que nous ne resterions pas là plusieurs jours comme nous voulions le faire croire, quand les sauvages, qui nous servaient de rameurs, apportèrent nos couvertures restées dans la pirogue.

    Ce fut pour lui un coup de massue. « Les Grands Pères, dit-il au fils de la sorcière, ne s'en iront pas, enseignez-leur plutôt où est votre mère. » Ils tiennent conseil pour la forme, et le chef du village proclame que la vieille est à Kon-Money, c'est-à-dire dans notre propre village.__ Et chez qui à Kon-Money? Chez un tel, Grands Pères. Donc tout à l'heure, vous nous avez trompés. Grands Pères, ne m'en veuillez pas, je suis ivre. Ce n'est pas une excuse, et pour ta pénitence, tu vas nous suivre jusqu'à Kon-Money, et tu nous amèneras la vieille dès ce soir. Aussitôt dit, aussitôt fait. Nous quittons Kon-Klor, et nous prenons par eau la route de Kon-Money. Bien que la distance qui sépare ces deux villages ne soit pas grande, il faut pourtant près d'une heure et demie pour s'y rendre en remontant le courant. J'aime bien la navigation, mais quand elle va dans le sens de l'eau. Quand il faut aller contre le courant, on n'en finit pas, et on court les chances de faire un plongeon au milieu des rapides.

    A peine arrivés à Kon-Money, nous fîmes appeler le chef du village pour lui demander quelques renseignements sur les sorcières en général et sur la veuve Bo'ch en particulier. Il ne se fit pas attendre et nous servit une foule d'histoires de sorciers toutes plus intéressantes les unes que les autres. Connais-tu la veuve Bo'ch comme sorcière? Si je la connais! je crois bien : quand nous étions païens, nous la regardions comme la plus puissante de la contrée. C'est peut-être bien maintenant la seule qui reste dans tout le pays, mais que lui voulez-vous? La confondre d'imposture. __ Ce sera une bonne chose, mais comment vous y prendrez-vous? Reste ici un instant, si tu veux assister à l'exécution. Je me garderais bien de m'en aller! J'ai encore une question à te poser. Dites toujours, Grands Pères.. La sorcière a-t-elle un fétiche spécial pour faire les cures merveilleuses dont tu nous parlais tout à l'heure?

    __ Oui, Grands Pères, et parait-il, elle ne peut rien sans lui.

    __ C'est bien, il me le faut à tout prix. Il faut mettre la cognée à la racine de l'arbre, si on veut en avoir raison.

    __ Tiens, voilà le chef de Kon-Klor, qui arrive, la vieille ne doit pas être loin, car elle était aujourd'hui dans son village.

    Le chef de Kon-Klor, un grand gaillard de six pieds, fait alors son entrée. Il est drapé dans une magnifique couverture rouge qui le ferait prendre facilement pour un client du Bon-Marché ou de la Belle-Jardinière. Il est inquiet et se demande ce qui va advenir. Une dizaine d'hommes l'accompagnent. -- Et la vieille? je ne la vois pas, lui dit le P. Jannin d'un ton sec. Ne vous fâchez pas, Grand Père, elle est bien ici, mais vous comprenez, étant venue pour faire amitié, elle est un peu ivre, et peut à peine marcher. Alors laissez-la dormir, mais il faut que vous me l'ameniez ce soir. Une heure ne s'était pas écoulée qu'il reparut, suivi de la sorcière et de la femme avec qui, disaient-ils, elle était venue faire amitié. Dès que la sorcière fut en notre présence, elle se mit à deux genoux et abaissant son front jusqu'à terre, protesta qu'elle n'était pas une enfant du diable; puis nous montrant une pièce de toile que sa nouvelle amie venait de lui donner, elle nous assura qu'elle n'était venue à Kon-Money qu'à cette fin.

    Comme nous n'avions rien dit encore qui pût lui faire soupçonner notre dessein, nous profitâmes de cette défense préventive pour l'accuser haut et ferme. Le P. Jannin s'adressa d'abord au chef de Kon-Klor et l'interpella en ces termes : Dis-moi, ai-je accusé cette femme de sorcellerie'? Non, Grand Père, vous m'avez dit simplement que vous vouliez lui parler. Bien, puis se tournant vers l'accusée, qui commençait à voir qu'elle avait eu la langue trop longue. Pour toi, lui dit-il, tu viens de te prendre à ton propre piège, et je te somme de me dire immédiatement où est ton fétiche. Cette apostrophe aussi brève qu'inattendue lui coupa la parole, et ce ne fut qu'après quelques instants qu'elle rua catégoriquement. « Ne cherche pas à me tromper, reprend le Père, il me le faut. » Elle recommençait ses dénégà-tions, quand le chef de son village, qui jusqu'alors avait paru être plutôt son défenseur, se transforma tout à coup en accusateur, et lui dit ironiquement : « Allons, vieille, ne cherche pas à dissimuler plus longtemps, tu vois bien que le Père sait tout. » Un grand éclat de rire s'échappa des poitrines de ceux qui assistaient à ce débat; le diable ne battait désormais plus que d'une aile, mais la vieille se refusait toujours à lui donner le coup de grâce. Rien d'étonnant d'ailleurs qu'elle tint si fort à son caillou, c'était sa poule aux oeufs d'or, et moins naïve que le bonhomme de la Fontaine

    Qui crut que dans son corps elle avait un trésor,

    La tua, l'ouvrit et la trouva semblable

    A celles dont les oeufs ne lui rapportaient rien elle ne voulait pas à tout prix s'en défaire. Avec lui devait en effet disparaître le bon vin auquel les sauvages sont aussi sensibles que la gent civilisée; comprenant toutefois qu'il lui était impossible. d'échapper, elle commença à entrer dans la voie des aveux et confessa que son fétiche était chez elle. « Bien, dit le Père, mais où se trouve-t-il chez toi? Demain j'irai le chercher. » Cette question réglée, on attacha une médaille de saint Benoît au cou de cette fille du diable, et on congédia tout le monde. Restés seuls, mon confrère me dit : « En êtes-vous? Il faut redescendre ce soir à Kon-Klor sans laisser à la sorcière le temps d'y retourner cacher son fétiche. » Alors en avant, nous nous mimes en route ; minuit approchait, nos matelots firent force de rames, et bientôt nous abordions au village de Kon-Klor où nous allions renverser la dernière forteresse du diable.

    Nous avions eu juste le temps pendant le trajet de réciter un chapelet pour le succès de notre entreprise. Avant d'arriver au but, le P. Jannin nous distribua nos rôles : « Vous, dit-il aux deux sauvages qui nous conduisaient, vous vous tiendrez sous la case et veillerez à ce que personne n'en sorte pour aller cacher le fétiche dans la forêt. Toi, dit-il au petit serviteur, tu nous éclaireras et nous aideras dans nos recherches.

    Tout dormait dans le village, et nous atteignîmes la case de la vieille avant même que les chiens eussent donné l'éveil. Son fils interpellé affirme ignorer la cache du fameux fétiche, et nous le cherchons en vain; un tas de vieilles hachettes de pierre fétiche abandonnés ne sauraient Bous faire prendre le change ; mais puisque cet entêté s'obstine dans sa réserve, nous décidons de l'emmener comme otage en retournant chercher sa mère. Nous nous embarquons à peine ' avons-nous démarré que nous croisons la barque du chef de Kon-Klor rentrant au logis, puis celle de la vieille elle-même.

    Nous virons de bord, et nous rejoignons notre proie au moment où elle se flattait de nous échapper. En vain se débat-elle et essaye-t-elle de sauver son trésor, elle est contrainte de nous livrer ce fétiche tant contesté que le P. Jannin glisse prestement dans sa poche. Adieu, veau, vache, cochon, couvée! 'La pauvre vieille, réduite à l'état de simple mortelle, était atterrée de voir traiter son trésor aussi cavalièrement. Ce fameux fétiche, humble petit caillou rond, est renfermé dans un tube solide, bien travaillé, mais sans fond, aussi le fétiche est retenu à l'intérieur par deux petits paquets d'herbes sèches.

    L'expédition était achevée, nous souhaitâmes bonne nuit à tout le monde, et nous reprîmes enfin le chemin de , Kou-Money.
    1898/75-79
    75-79
    Vietnam
    1898
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