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Etat de Cho-Quan jusqu'à la conquête de la Cochinchine par la France 1

Etat de Cho-Quan jusqu'à la conquête de la Cochinchine par la France 1
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    Etat de Cho-Quan jusqu'à la conquête de la

    Cochinchine par la France 1



    Quand l'assistance des officiers français eut assuré la victoire au légitime héritier du trône, et l'eut rétabli sous le nom de Gia long, nos fondeurs de marmites connurent à nouveau de beaux jours. La période qui va de 1800 à 1832 fut pour eux une époque, si non de gloire, au moins de prospérité. Les anciens qui en avaient été les témoins et dont j'ai connu deux survivants, à mon arrivée en Cochinchine, en ont transmis un souvenir encore vivant au coeur de leurs fils et de leurs petits-fils.

    Ce qu'ils ont le mieux retenu de ce temps légendaire, c'est la protection, j'allais dire l'amitié, dont les honora le grand eunuque, Le van duvet, le maréchal de l'aile gauche, une des quatre colonnes du royaume et le premier, peut-être, des généraux de l'empereur Gia long.

    Ce grand homme, si adroit comme ministre, si énergique comme général, habile et sévère comme administrateur, ne dédaignait pas, durant les longues années de sa vice-royauté à Saigon, de déposer les honneurs et les soucis d'un pouvoir quasi suprême, pour venir s'entretenir familièrement avec les chaudronniers de Cho-quan.

    Il les visitait assez souvent. Leur qualité de chrétiens, au lieu d'être un obstacle à ses yeux, était plutôt un titre à son affection. Il semblait avoir reporté sur les enfants de Mgr d'Adran les inaltérables sentiments d'estime, de respect et de profonde vénération qu'il professa toujours pour l'ami des mauvais jours, pour le soutien de son roi fugitif. Il s'intéressait à leur personne, à leur famille, à leur industrie, à leur existence. Assez souvent il leur faisait des commandes et, à l'encontre des autres mandarins, qui ne s'intéressaient aux arts que pour s'en adjuger gratis les plus riches produits, il les récompensait dignement et les encourageait de sa bourse et de ses éloges.

    Était-il bouddhiste, ou simplement confucianiste ? Je ne sais trop ; mais il était fervent adorateur des mânes des guerriers morts pour son prince sur les champs de bataille.

    La paix définitivement rétablie, pour honorer la mémoire de ceux qui avaient péri dans les combats livrés pour reconquérir son trône, Gia long avait fait élever une pagode consacrée au culte des héros. Elle s'élevait à mi-chemin de Cho-quan sous le vocable de Hien-trung-tu (pagode des Illustres Fidèles) au camp de la ferme des Mares. Elle est occupée par un poste de police, un peu au-dessus de la voie qui relie le marché de Cau-kho à la route haute de Cho-lon.

    Plusieurs Français, morts au service de Gia long, y avaient leur tablette, entre autre un brave matelot breton, que les Annamites désignent sous le nom de Général Manoé, Emmanuel. Chargé de commander une frégate royale, Emmanuel résista dans la rivière de Saigon, à toute la flotte ennemie des Tay son. Assailli de tous côtés, il tint crânement tête à l'orage. Ce n'est qu'enveloppé par les flammes des brûlots, qui avaient mis le feu à son vaisseau, qu'il consentit à s'avouer vaincu.

    Encore se fit-il sauter avec son bâtiment, pour ne pas le livrer à ses adversaires. Nguyen-anh, plus tard Gia long, mû par l'admiration et la reconnaissance, fit placer sa tablette dans ce temple des héros.

    C'est là que le grand vice-roi allait faire une visite à ses anciens compagnons d'armes, à ses émules, tombés au champ d'honneur. Après leur avoir adressé ses prosternations et brûlé quelques bâtonnets odoriférants, il continuait sa route jusque chez les fondeurs.

    Faisant un jour ce trajet, il fut frappé par la conduite insolite d'un enfant envers ses parents. A la hauteur de Cho-duoi ou de Cau-kho, il aperçut un gamin de quatre à cinq ans, qui se révoltait contre ses père et mère et les maudissait indignement. Il voulut s'arrêter pour faire saisir le petit misérable, mais, se ravisant, il continua sa course, jusque chez l'un des principaux fondeurs de Cho-quan. Le soir, à son retour, il entendit encore l'enfant proférer, durant le repas, des injures et des malédictions contre ses parents.

    Il s'arrêta indigné, et demanda aux parents la permission de l'enlever, puis ordonna de le faire manger avec une paire de bâtonnets, qu'il fit disposer à l'envers.

    L'enfant les retourna bien vite dans leurs sens naturel, et se mit à manger. Le vice-roi, à cette vue, le fit saisir et décapiter sur le champ. « Cet enfant, ajouta-t-il, avait assez d'intelligence pour comprendre l'énormité de son crime, lorsqu'il insultait ses parents ».

    Les Choquanais vous raconteront aussi, avec jouissance, que son proconsulat ne fut pas l'âge d'or des voleurs. La preuve en est que, sortant un jour de la citadelle, et ayant aperçu un voleur enlever un rouleau de papier à cigarettes et s'enfuir à toutes jambes, il le fit poursuivre et décapiter sur place, sans autre forme de procès.

    Si ces anecdotes vous semblent lugubres, ils vous en conteront une plus gaie. Pour se faire craindre et respecter par les Cambodgiens, il se rendit à Oudong, leur capitale, en qualité de plénipotentiaire et envoyé extraordinaire. Assis sur une estrade élevée, aux côtés du roi, il mangeait du sucre candi, et absorbait des tasses de thé.

    Les Cambodgiens, qui entendaient croquer sous ses dents les morceaux de sucre, demandèrent aux officiers Annamites ce que le général pouvait bien manger ainsi : « Ce sont des pierres, répondirent-ils, et des cailloux que notre grand mandarin croque et avale ».



    JANVIER FÉVRIER 1907, N° 55.



    Si vous ne vous ennuyez pas, les chaudronniers vous ajouteront qu'il était la terreur des Cambodgiens, des révoltés et des malandrins de tout poil. « Rien d'étonnant, observeront-ils, puisque, par la majesté de son regard, il imposait le respect et l'obéissance à tous, même aux tigres qu'il élevait pour le combat et à un superbe éléphant, qui, dans ses accès de rage, refusait de céder à son cornac ».

    C'est durant les plus belles années de l'illustre soldat Le-van-duyet que, M. Gagelin, supérieur du séminaire de Lai-thieu, visita, à deux reprises, toutes les chrétientés de la Basse Cochinchine et qu'il administra, au moins deux fois, la fervente paroisse de Cho-quan.

    La mort du grand homme, arrivée en 1832, fut un deuil pour tout le pays et surtout pour les fondeurs de Cho-quan. Elle marqua aussi la fin de cette brillante période, qui durait depuis trente ans. La révolte des Nguy-khoi, provoquée par l'acharnement de Minh-mang contre la dépouille de son célèbre, mais terrible serviteur, porta un grand préjudice à leur chrétienté et à leur industrie.

    Dès le commencement des troubles, ils donnèrent asile à un missionnaire français, M. Marchand, qui les administra durant quelques mois. Khoi, le chef des rebelles, presque maître des six provinces, voulant entraîner les chrétiens sous son étendard, le fit enlever de vive force, pour le garder sous sa main. Un matin, on vit arriver à Cho-quan des officiers à cheval, avec un éléphant richement caparaçonné, pour servir de monture au missionnaire, et M. Marchand fut enfermé dans la citadelle avec les révoltés.

    Dix-huit mois plus tard, bien qu'il eût résisté à toutes les sollicitations de Khoi, il fut emmené à Hué, après la défaite des rebelles. Les pauvres chrétiens de Cho-quan apprenaient bientôt que le missionnaire, qu'ils n'avaient pu défendre, venait d'expier, par le supplice des cent plaies, sa qualité de prédicateur de l'Evangile. Deux ans auparavant, lorsque Mgr Taberd s'était enfui de Lai-thieu, nos fondeurs s'étaient saignés à blanc. Ils s'étaient cotisés avec tous les chrétiens du quartier de Saigon, pour satisfaire la rapacité des mandarins et sauver ainsi de la ruine cette même chrétienté de Lai-thieu, où se trouvaient concentrées les principales oeuvres de la Mission. Ce n'avait pas été une petite affaire de remplir les poches de ces insatiables gourmands, pour leur fermer les yeux sur la disparition du Vicaire apostolique.



    Les fondeurs de Cho-quan, de gré ou de force, s'étaient trouvés plus ou moins compromis dans la révolte des Nguy-khoi, ils ne furent pas épargnés dans la répression. Il leur en coûta bien des vies d'hommes, de femmes et d'enfants.

    J'ai connu à Tha-la trois vieillards qui, dans leur enfance, avaient été enfermés dans la citadelle en même temps que le Bienheureux Marchand. L'aîné avait même servi plusieurs fois la messe du jeune missionnaire. Pendant que les troupes royales, après la victoire, se livraient à un massacre général, ces trois enfants, qui venaient de voir tuer leur père, se faufilèrent par les passages les plus étroits et, grâce à leur jeunesse1, réussirent à sortir du guêpier. Ils n'osèrent se diriger sur Cho-quan et prirent le chemin du nord pour gagner Suoi-cut, où ils possédaient quelques parents éloignés. Le plus jeune vit encore et ne se rappelle, qu'en tremblant, les phases par lesquelles ils durent passer.

    Les Choquanais continuèrent aussi à être durement éprouvés, dans le cours des persécutions qui suivirent, sous Minh-mang, Thieu-tri et Tu duc. Bien que leur industrie fût encore assez prospère, ils durent épuiser leurs économies, pour se concilier le coeur des mandarins et pour obtenir la neutralité des païens qui les entouraient.

    Ils eurent à vaincre l'hostilité de tous, jusqu'à celle des éléphants de la citadelle qui était assez rapprochée. Ces énormes pachydermes dressés pour la guerre et employés surtout dans les cortèges d'apparat, franchissaient rapidement la distance de trois kilomètres qui les séparait de Cho-quan. Là ils se hâtaient de dépouiller les bananiers de leurs plus beaux régimes et de s'approprier ce qui était à leur convenance. Les gens traités en parias supportaient ces dégâts, sans jamais oser porter plainte.



    1. Peut-être aussi à l'humanité d'un soldat.



    Le plus gros surtout de ces formidables quadrupèdes était d'une intelligence et d'une habileté remarquables. Dressé par un cornac méchant, il ne laissait pas une banane aux propriétaires, pas une canne à sucre sur pied ; il ne se passait pas de semaine qu'il n'enlevât quelque porc, ou porcin, pour le rapporter sous sa trompe, à son perfide gardien. Les ménagères n'en décoléraient pas : fournir son dessert au grand éléphant, passe encore ; mais alimenter de viande la valetaille des mandarins, c'était par trop ! La situation se tendait. Elle devait aboutir, un jour ou l'autre, à l'effusion du sang.

    Un médecin, plus que septuagénaire, a conservé, tout vivant, le drame dans sa mémoire. C'est de sa propre bouche que je le tiens. Il y a 52 ans, par un beau dimanche de mai, dame Ky revenait de la messe, célébrée à l'église de la paroisse. Rentrée à la maison, elle vaque aux soins du ménage et ne tarde pas à remarquer le gros éléphant qui attaque sournoisement son carré de canne à sucre. Elle crie à son adresse. « Voleur ! Brigand ! Tu n'en auras donc jamais assez ! » Puis elle continue les apprêts du repas. Malheureusement, obligée de sortir pour tirer de l'eau au puits du jardin, sans plus y faire attention, elle est appréhendée par le monstre qui l'enveloppe rapidement de sa trompe et la précipite sur le sol, où elle vient s'abîmer.

    Les funérailles eurent lieu le lendemain, devant la population consternée.

    Qu'advint-il de l'aventure ? Demandai-je au vénérable témoin, qui en était encore tout ému.

    Après l'enterrement, l'éléphant meurtrier fut tué à grande peine et son cornac fut décapité, pour lui avoir inculqué les principes d'une si détestable éducation. Les grands mandarins firent aussi remettre cent ligatures1 à la famille de la victime ; c'était, à peu près, le prix contre lequel elle avait été cédée lors de son mariage.

    Cependant, la persécution sévissait toujours en augmentant, et les chrétiens, appauvris, ne pouvant plus suffire aux exigences et à la cupidité du fisc et de toute la kyrielle des mandarins, grands et petits, les malheureux fondeurs se trouvèrent réduits aux suprêmes expédients.



    1. Environ 70 francs.



    La dernière persécution contre les chrétiens, lorsque les troupes françaises occupaient déjà Touraine, fut particulièrement violente et impitoyable. Les prêtres surtout furent recherches avec le plus grand soin et décapités.

    C'était comme sous la Terreur, avec un surcroît de férocité.

    La famille, qui avait caché un prêtre, était mise à mort, ainsi que les notables de la chrétienté, tous les biens confisqués, les femmes et les enfants condamnés à l'exil.

    Il ne manqua pas cependant de familles, parmi les fondeurs chrétiens, pour donner asile aux prêtres, soit français, soit indigènes.

    Celle de Xuan, premier catéchiste de la chrétienté, se distingua toujours entre toutes :

    La femme, coeur ferme, esprit alerte et avisé, sauva un jour sa famille et la chrétienté de la plus terrible catastrophe.

    Comme elle abritait le prêtre indigène Chi, récemment ordonné, la nouvelle en parvint aux oreilles du gouverneur, qui expédia aussitôt une compagnie de soldats pour arrêter le prêtre, ainsi que les chrétiens. La troupe arrive à la fin de la troisième veille, cerne la maison et en garde les issues.

    Attention, crie le commandant, soyez ferme au poste, que personne ne sorte, ni par les portes ni par le toit, ni par les murailles. (Les fenêtres n'existent pas.)

    Les gens, à l'intérieur, sont altérés. Les voisins, sous l'empire dé la même crainte, courent appeler les notables, qui arrivent au plus vite et cherchent à pénétrer dans la maison. Les soldats s'y opposent par la force des armes. Cependant le prêtre est toujours à l'intérieur avec son calice et ses ornements.

    Jugez de la frayeur de tous, à la pensée des malheurs qui les menacent. Plusieurs chrétiens du dehors se préparent à brûler l'établissement, pour faire évader le jeune prêtre, à la faveur du trouble et du désordre causés par l'incendie.

    « Eh ! Grand-père, clame de toutes ses forces la femme à son mari. Allez donc voir ; ce sont des pirates qui vont nous attaquer ».

    Le vieux, brisé par la fatigue et courbé par l'âge, sort en se traînant. Il n'a pas eu le temps d'interroger qu'il est lié solidement et jeté sur le sol. « Au secours ! On me ligote, on me tue, au secours, grand'mère et bien vite ! »

    Pendant ce temps, la dame fait déposer le calice et les ornements au fond d'un grand coffre à roulettes, sur lequel elle entasse les nattes, les étoffes et toutes les nippes qu'on peut ramasser, et invite le prêtre à se déguiser et à se tenir prêt pour l'évasion. Enfin elle s'avance vers la porte d'entrée, gourmande le commandant et ses soldats. « Que venez-vous faire, en pleine nuit, autour de ma maison ? Qui êtes-vous pour venir nous molester de la sorte ?

    Nous sommes des militaires, répond le capitaine. Monsieur le gouverneur nous envoie pour arrêter un prêtre qui se cache ici.

    Comment, vous prétendez entrer chez moi à cette heure ! C'est contraire aux rites. Attendez au moins le jour. Nous ne sommes pas des vagabonds qu'on arrête où on les trouve. Nous sommes contribuables du village ; nous avons des biens au soleil ; vous n'entrerez pas de nuit.

    Que nous importe la nuit ou le jour ! Nous sommes envoyés par le grand mandarin. Nous allons perquisitionner, et de suite. Si quelqu'un s'y refuse, nous massacrons tout.

    Du moins vous n'entrerez pas sans l'assistance du maire ou des notables.

    Faites-les appeler au plus vite.

    Permettez que j'envoie mes deux fils avec des torches allumées.

    Très bien, et du leste.

    Eh, 5e, 7e 1, vocifère la bonne femme, hâtez-vous, courez avertir monsieur le- Maire. Dites-lui que le grand mandarin le réclame ici.



    1. On sait que les parents annamites désignent leurs enfants par le no d'ordre de leur naissance.



    Aussitôt le fils de la maison et le P. Chi, vêtus de l'habit court des travailleurs, sortent armés de torches et disparaissent dans les jardins de bananiers et d'aréquiers, non sans avoir été examinés, des pieds à la tête, par les soldats de garde.

    Ils reviennent bientôt, avec un nouveau compagnon.

    Qui es-tu ? Dit à, celui-ci le commandant.

    Je suis le maire du village.

    Ne serais-tu pas un maire imaginé pour la circonstance.

    Voyez plutôt, capitaine, voici la preuve de mon identité. Et il lui présente le sceau officiel, qui lève tous les doutes.

    Mais réclame un soldat, des deux individus qui sont allés appeler le notable, un seul est revenu. Le second a changé de tète et de peau, ce n'est pas le même qu'au départ.

    Que viens-tu nous chanter-là, riposte la vieille dame. Est-ce toi maintenant qui vas m'apprendre à reconnaître mes enfants ? Commandant, vous m'avez entendu appeler mon 5e et mon 7e. Voyons, M. le Maire, est-ce que ce ne sont pas là mes deux fils en personne ?



    (A suivre).




    1907/33-39
    33-39
    Vietnam
    1907
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