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Entretien authentique avec un Jeûneur

KOUANG-SI Entretien authentique avec un Jeûneur Par le P. Labully Missionnaire apostolique Il y a, un peu dans toute la Chine, une secte singulière, qui, tout en pratiquant presque toutes les superstitions des païens envers les esprits et les morts, possède des pratiques et cérémonies particulières tout à fait opposées au goût de ce peuple sensuel : c'est la secte des jeûneurs. Au Kouang-si, au Kouy-tcheou, au Se-tchoan, on la désigne sous le nom ironique de Tsin Chouy Kiao, religion de l'eau claire.
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    KOUANG-SI
    Entretien authentique avec un Jeûneur
    Par le P. Labully
    Missionnaire apostolique
    Il y a, un peu dans toute la Chine, une secte singulière, qui, tout en pratiquant presque toutes les superstitions des païens envers les esprits et les morts, possède des pratiques et cérémonies particulières tout à fait opposées au goût de ce peuple sensuel : c'est la secte des jeûneurs.
    Au Kouang-si, au Kouy-tcheou, au Se-tchoan, on la désigne sous le nom ironique de Tsin Chouy Kiao, religion de l'eau claire.
    Leur jeûne consiste à s'abstenir de toute chair et même de tout ce qui provient de l'animal, comme oeufs, graisse, lait ; et parmi les végétaux, les poireaux leur sont défendus. Cette manière de se 11 nourrir les ramène au temps des patriarches autédilu viens.
    Ils ont de plus une dévotion spéciale pour Kouan-in, idole représentant une vierge adorée surtout par les femmes.
    Leur dure mortification ne finit qu'avec la vie, et beaucoup d'adeptes fervents s'abstiennent même de l'usage du mariage.
    Dans la préfecture de Sy-lin, où je suis resté six ans, j'en ai connu quelques-uns, et même j'ai eu la bonne fortune de voir le lettré qui propage cette doctrine et j'ai discuté avec lui les articles et les règles essentiels de la secte.
    « Quel est le premier et le plus grand des préceptes de votre religion ? » lui demandai je.
    Ne tue point ce qui a vie, » me répondit-il sans hésiter.
    Je lui fis observer sur-le-champ que sa règle est impossible, et que lui-même ne la pratique pas et ne peut la pratiquer. Il se récria, naturellement...
    « Combien de fourmis, de petites bestioles, qui sont des êtres vivants aussi bien que vous et moi, n'avez-vous pas écrasées par les chemins, en parcourant le pays pour dire à tous : ne détruisez pas la vie ! Alors, ajoutai-je, il faudra donc se laisser dévorer par les poux et les punaises sans broncher ?... » Poussant un soupir, il me dit : « C'est difficile, aussi ce n'est qu'un petit nombre de personnes qui peuvent y arriver.
    Non seulement un petit nombre, pas même un seul n'y pourrait parvenir. Ta religion n'est pas pour tout le monde, donc elle ne peut être vraie ».
    Ce prédicateur de l'eau claire, doué d'une faconde peu commune, d'une parole facile et même éloquente, a fait dans le pays un grand nombre d'adeptes, surtout dans le village de Pinta, à 80 lys plus haut que Sy-lin. Ils y ont un temple où hommes et femmes s'assemblent à certaines époques, pour adorer et prier la Kouanin. C'est de ce village qu'était le bon vieillard dont je vais raconter l'entretien.
    J'étais à Sy-lin. Je venais terminer, ou à peu près, l'église élevée en l'honneur du Bienheureux Chapdelaine. Un vieux Chinois se présente, me demandant des remèdes je ne sais pour qui. Je le fais entrer dans ma chambre, et bien banale, la conversation s'engage. Ce vieux me paraît brave homme et tout simple... Il me complimente sur ma religion qui enseigne à faire le bien, et surtout qui prêche le paradis pour les bons et l'enfer pour les méchants.
    « Mais, mon brave, tu parais connaître ma religion ; serait-ce indiscret de te demander quelle est la tienne ? Moi, j'adore le Créateur du Ciel et de la terre ; et toi, qu'adores-tu ?
    Je suis jeûneur, et je ne désire qu'une chose, c'est de me purifier de plus en plus afin de pouvoir être admis au paradis.
    Te purifier... De quoi donc? Tu me parais avoir été toujours un brave homme ; puis tu es vieux... ton jeûne a été bien rigoureux et surtout bien long... tu dois être pur comme cristal.
    Il faut faire pénitence pour les péchés, les effacer par la privation et l'abstinence.
    Tes péchés sont donc bien gros pou r que tu sois obligé de faire si longtemps pénitence ?...
    Oh ! Ce n'est pas moi qui ai péché ; ce sont nos ancêtres qui nous ont légué cela ; et tout ce que nous pouvons faire n'est rien eu égard à ce qu'il nous faudrait faire.
    Alors, c'est toi qui paves pour les ancêtres?... Et la dette n'est pas encore payée depuis si longtemps que tu pries et que tu te prives de faire bonne chère ?...
    Nous ne pourrons jamais, jamais, parvenir à nous purifier complètement, à payer notre dette et à effacer totalement le péché.
    Voyons un peu... Tu dis que les ancêtres ont péché ; mais sais-tu contre qui ils ont péché ? Car le péché est la violation d'une loi... Une loi, c'est l'expression de la volonté d'un maître qui commande... Alors, quel est ce maître qu'ils ont offensé? »
    Notre homme n'en savait pas si long et son esprit n'allait pas si loin... Il avait un péché à expier, et il faisait l'expiation sans se demander autre chose. A mes dernières questions, il répondit qu'il ne savait pas, qu'il ne l'avait jamais entendu dire. Alors je repris : « Tu ignores le maître que tes ancêtres ont offensé ; eh bien ! je vais te le dire; les étrangers ont conservé son nom ; c'est celui qui a créé le ciel et la terre, les hommes, les animaux, les plantes, tous les êtres ; c'est celui-là qu'il faut prier de nous pardonner et de nous purifier... »
    A ce moment, mon brave homme, comme quelqu'un qui ne peut suivre ce que vous dites, cherche une digression ; il lève la tête et aperçoit mon crucifix pendu au-dessus de mon bureau. « Quel est donc celui-là qui est cloué sur cette croix ? »
    A cette question, j'interromps mon petit sermon sur Dieu et lui dis gravement : « Celui-là, je vais te dire qui il est. Tu viens d'affirmer que l'homme en général, et toi en particulier, vous êtes incapables de satisfaire complètement pour le péché des ancêtres ; eh bien! Cest celui-là qui nous aide à satisfaire, à expier le péché; à payer nos dettes. Pour cela, étant sans péché il s'est offert, il a voulu souffrir et mourir pour nous. Il pouvait éviter ce supplice, il ne l'a pas voulu. Tu vois combien il a été bon; il a voulu être cloué à la croix pour expier nos offenses ».
    Tout content et satisfait, il me demande : « Est-ce vrai ? Est-ce bien vrai ?
    Mais oui, c'est la vérité. II y a 1900 ans qu'il est mort ainsi pour nous purifier ».
    Alors se levant, il s'écria : « Il faut que j'adore... »
    Se reculant de deux pas, il se met en face du crucifix, et tombant à deux genoux et sur les deux mains, il se prosterne jusqu'à terre devant l'image du Christ qu'il ne connaît pas. Trois fois il se relève, trois fois il retombe prosterné ; puis se tournant vers moi : « II mérite qu'on le remercie ».
    Tout ému, il se rassied et je continue de lui expliquer la Passion. Il m'invite à aller chez lui prêcher la doctrine de Dieu et de Jésus, et nous nous séparons.
    Cette même année, je quittai Sy-lin. Le bon vieux doit être mort à présent; je ne l'ai pas revu ; aura-t-il été éclairé ?...
    En tout cas, la tradition du péché originel ne peut pas être plus manifeste, ce qui confirme la croyance que parmi les infidèles il y a des vestiges de la religion primitive.

    1925/66-69
    66-69
    Chine
    1925
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