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Encore un que le diable n'aura pas

Encore un que le diable n'aura pas Par le Père Doutreligne De la Mission de Lanlong.
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    Encore un que le diable n'aura pas

    Par le Père Doutreligne
    De la Mission de Lanlong.

    En compagnie de deux prêtres chinois, MM. Pierre Hia et Jacques Iuen, j'étais allé me promener, remontant la capricieuse rivière qui de ses multiples contours et détours serpente au pied de la butte de Ouang-Mou. L'il du jour prononcez le Soleil dardait ses rayons les meilleurs : journée magnifique! La nature et ses aspects changeants, du plaisant au sévère, comme dit feu Boileau, portait à la gaieté ou à la rêverie, et, parfois, à la prière et à la méditation lorsque, par delà et au-dessus du pittoresque de la route, nous entrevoyions cette région des âmes presque entièrement païenne autour de nous.
    Nous arrivâmes bientôt aux abords du petit marché de Kitchang, but de notre excursion. Nous avions projeté de visiter les nombreuses grottes et cavernes de l'endroit. Mais il nous fallait un guide. Le Père Jacques l'eut bien vite déniché. Il invita ni plus ni moins le sorcier du village. Sans même s'enquérir de la qualité des touristes et ne flairant qu'une bonne aubaine, le sorcier ne se fit pas attendre. Jugez de son ahurissement en se trouvant en présence d'un Européen et de deux prêtres de sa race, sans doute, mais pas du tout de sa religion. Mais il se ressaisit bien vite et, en bon Chinois, a sitôt fait de peser le pour et le contre de la situation, et sa balance s'est inclinée du côté bénéfice. « Y a bon! » Prononce-t-il par manière de conclusion.
    Il nous invite donc au thé, boisson chaude, sinon parfumée, de l'hospitalité chinoise. Et de fait, en nous recevant, notre sorcier est loin d'avoir « perdu la face ». Il se fait même une petite réclame qui n'est pas sans flatter sa vanité professionnelle.
    Les villageois font cercle autour de l'auvent retenu par deux perches, sous lequel nous sommes assis sur un lit de camp, devant un guéridon chargé de tasses minuscules. On nous regarde. On nous détaille, moi surtout.
    Je vous l'avais bien dit, pérore le lettré du village, le Père européen n'est pas absolument fait comme nous, et ce n'est certes pas à son avantage! Voyez ses cheveux blonds, et ses yeux bleus, et ses mains blanches : sont-ce là des couleurs acceptables, usuelles, civilisées, pour dire le vrai mot? Et son nez? Oh! Ce nez qui ne sait pas, comme les nôtres, se fondre dans I'harmonie du visage ! Je n'irai pas, comme les ignorants, jusqu'à le traiter de sauvage, non; mais ne vous semble-t-il pas qu'il reste encore beaucoup trop chez lui du «Barbare d'Occident » ? Car enfin, n'est-ce pas une marque d'infériorité que ce manque d'adaptation de la race ? Nous, du moins, quand la nécessité nous y oblige, nous savons nous transformer en parfaits Européens, si j'ose dire, et arborer, non sans élégance, leur smoking à revers et leur chapeau melon, ainsi que des lunettes d'or à défaut de ce lorgnon ridicule qui se refuse à la courbe rentrante de la racine de nos nez. Mais lui, l'Européen, devenir un parfait Chinois, voilà qui le dépasse, oh combien !
    Et pendant que ces propos d'anthropologie, d'ethnographie, voire de psychologie fusaient en lazzis légers ou tombaient en sentences profondes, notre vieux sorcier avait tiré ses plans.
    Je veux bien, nous dit-il, conduire les Pères spirituels dans les grottes sacrées, mais à une condition, c'est que, au retour, les « Grands Hommes » accepteront de partager mon modeste repas.
    Déjeuner chez un sorcier est quelque chose d'assez insolite et j'avoue n'avoir pas trouvé la solution de cet imprévu dans aucun des chapitres de « Politesse et convenances ecclésiastiques ». De Notre Seigneur et doux Maître invité chez Simon le Pharisien, je ne retiens que le pardon d'une âme pécheresse, et de son repas chez le Publicain Zachée, que la parole de salut tombée sur cette maison. Et j'accepte. Qui sait ? Notre Seigneur est si miséricordieux! Sorcier, sorcier candide, en l'humble personne de ses ministres sur la terre, la grâce du ciel va résider aujourd'hui sous ton toit. Sorcier, sorcier ignare, ouvre les yeux, prête l'oreille et n'endurcis pas ton coeur!
    A peine avions-nous fait quelques pas dans la rue que nous entendîmes les cris désespérés d'un chapon serré de près par le tranchelard de notre hôtesse. L'invitation n'était donc pas une vague formule de politesse chinoise à laquelle il est de bon goût de répondre par un refus élégamment tourné. Non, elle venait de bons et braves coeurs que notre acceptation comblait d'aise.
    « Seigneur, murmurai-je dans une courte prière, vos serviteurs ont fait des heureux : à vous maintenant de faire des bienheureux! »
    Les grottes étaient superbes, salles nombreuses, couloirs sans fin, où stalactites et stalagmites s'irradiaient à la lumière de nos torches.
    Tout au fond de la dernière faille souterraine, je fis stopper le vieux sorcier à quelques mètres de mon appareil que je braquai sur lui.
    Excellent sorcier, lui dis-je, je vais prendre ton portrait dans le plus merveilleux des cadres. Ne bougeons plus! Mais (et je fis éteindre les torches) tu n'ignores pas que la photographie exige la lumière du jour. Toi donc qui as toute puissance sur les éléments, toi qui as les génies à tes ordres et le diable à tes trousses, fais descendre ici le soleil, trois secondes seulement, et je presse le déclic.
    ??? ...
    Eh oui, exécute-toi; ce doit être pour toi l'enfance de l'art. En somme, et si tu crains des difficultés avec le mandarin local, un seul rayon de soleil suffirait, un éclair, pas plus. Si tu me refuses ce minimum, je publierai partout, avec preuve à l'appui un cliché noir pris dans le noir et par ta faute indéniable que tu n'es qu'un failli sorcier, infiniment moins puissant que moi, car...
    Car?... Père, vous voulez rire!
    Pas du tout! Tu vas voir
    Le Père Jacques avait déjà déroulé un paquet de magnésium et tandis que je braquai mon appareil sur le vieux sorcier, une lumière éblouissante jaillit et disparut comme un éclair. Le rayon de soleil exigé par moi, cela ne faisait pas de doute.
    ... Quand la lueur blafarde de nos torches fumeuses eut repris contact avec nos rétines surprises, nous pûmes voir le pauvre sorcier accroché à une stalactite, tremblant de tous ses membres.
    Les païens qui nous suivaient se laissaient aller aux réflexions les plus enfantines. Le même lettré de village qui nous avait refusé toute faculté d'adaptation supérieure, proclamait hautement :
    Je vous l'avais bien dit, ces chefs de Religion sont épatants! Le Père a fait venir le Soleil en personne !
    Et, se faisant le porte-parole de la curiosité de tous, il me demanda si je pouvais recommencer ad libitum, mot latin qu'il prononça en chinois, évidemment.
    J'en profitai pour leur faire admirer en détail leurs grottes féeriques, en y joignant un cours élémentaire de minéralogie sur la formation des dépôts calcaires, de chimie organique ou non sur le magnésium et son fulgurant éclair, que je mis du reste à leur disposition sans sorcellerie aucune. J'en profitai surtout pour leur parler du bon Dieu, auteur de toutes ces merveilles, et de tant d'autres dont il nous réserve encore la conquête en ce monde, et de toutes celles, infiniment plus belles, qu'il nous offre et nous donnera, pour peu que nous le voulions, éternellement dans le ciel.

    ***

    Quelques jours après, le bon sorcier, fortement ébranlé sinon foncièrement converti, vint à la chrétienté me rendre ma visite. Un doute encore le poursuivait, tenace : ce portrait tiré dans les ténèbres... Je lui mis l'épreuve sous les yeux : c'était bien lui, mais dans une lumière trop crue avec des contrastes d'ombre trop heurtés. Le magnésium n'avait pas menti, mais, on le savait maintenant, son éclair n'était pas un rayon de soleil et, décidément, j'étais, dans l'opinion publique, plus et mieux qu'un vulgaire sorcier.
    Mes gens, du reste, l'avaient sérieusement entrepris et, aidée par la grâce, la vérité s'insinuait graduellement dans son coeur resté simple et bon, et d'une droiture singulière dans un métier qui n'était pour lui, il me l'avoua, qu'un gagne-pain comme un autre.
    Les chrétiens ont toujours raison, me dit-il. Moi, pauvre pécheur, j'honore les Pang, Pat, Chie, Sien (diablotins et génies), mais je trompe le monde, parce qu'il me faut vivre et que c'est là le seul métier que je sache. Que le Père me pardonne!
    Mais, mon pauvre vieux, ce n'est pas moi que tu offenses, c'est le Souverain Seigneur du Ciel, c'est le bon Dieu! Lui seul peut être adoré, Lui seul doit être aimé ! Et, Lui, on ne le trompe pas, réfléchis bien à cela, failli sorcier, car enfin, achevai-je en riant, je t'ai eu... avec mon rayon de soleil!
    ... Le « pauvre pécheur » s'en est allé, mais il me reviendra, il l'a promis et la glace est rompue entre nous, il reviendra car j'ai repris sa photo, mais dans la belle et pure clarté du jour, au lumineux soleil de Dieu!
    Et vos bonnes prières aidant, amis lecteurs, encore un que le Diable n'aura pas ! Ainsi soit-il.

    1927/427-430
    427-430
    Chine
    1927
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