Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Encore la question de l'opium

Encore la question de l'opium Le Bulletin des Missions, de Lophem (Belgique) puisqu'il désire qu'on le nomme ici semble : n'accepter aucune des mises au point que les Annales des Missions Etrangères ont pris la liberté de lui suggérer au sujet de « l'empoisonnement systématique de la race annamite » par la France coloniale.
Add this
    Encore la question de l'opium

    Le Bulletin des Missions, de Lophem (Belgique) puisqu'il désire qu'on le nomme ici semble : n'accepter aucune des mises au point que les Annales des Missions Etrangères ont pris la liberté de lui suggérer au sujet de « l'empoisonnement systématique de la race annamite » par la France coloniale.
    Nos quelques rectifications sur ce qu'une pareille thèse pouvait avoir d'outré ne lui ont prouvé qu'une chose, et la voici : « Il appert très nettement que, en cette question d'opium, la bonne foi du missionnaire a été surprise. Elle devra s'éclairer ».
    Je ne demande pas mieux, persuadé plus que personne que qua ranter années d'Indochine ne confèrent pas nécessairement l'expérience exacte des hommes et des choses.
    Ce que je puis toutefois apporter comme témoignage vécu, et cela pourrait replacer la question sur son vrai terrain, lequel se situe en Chine plus qu'en Annam, c'est la constatation que dans le plus grand district qui m'ait été Confié (3.000 fidèles en 21 chrétientés) je ne comptais que trois fumeurs d'opium invétérés, soit donc un pour mille. A part quelques mandarinats en retraite ou en disponibilité et quelques vieux lettrés, la proportion paysanne était sensiblement la même parmi les païens qui m'entouraient, la culture du pavot leur étant formellement interdite et, par suite, la saignée de la capsule opiacée ne leur mettant pas entre les mains les éléments d'une bouillerie clandestine. Cette infime proportion serait évidemment plus forte dans les centres urbains où les fumeries d'opium, interdites cependant, attirent invinciblement certains désoeuvrés, sans oublier de pauvres intoxiqués qui pour pouvoir, sans bourse délier, « tirer sur le bambou », raclent précieusement la « dross », l'infect résidu des pipes payantes.
    Or, dans cette mienne vallée heureuse, qui ressemblait aux autres vallées, il y avait (horresco referens !) un ou plusieurs débits d'opium tenus invariablement par des Chinois. Ce ne pouvait être, au simple point de vue économique, uniquement pour cultiver le vice de ce modeste pourcentage d'Annamites noyés dans la masse non contaminée. Pour qui alors ? Sinon pour cette clientèle chinoise (ils sont plus d'un million en Indochine) de commerçants avisés que l'on rencontre ici jusque dans les recoins perdus, partout où la marchandise en gros, que ne tient guère l'Annamite, peut s'écouler au détail, pharmacopée chinoise, pétrole en touques, sel en vrac, toiles en ballots, tissus en coupons et... prêts à 'la petite semaine.
    Ceci dit, voici le revers de la médaille. Si l'on n'offre pas sur place la drogue réclamée par ce fort contingent de fumeurs chinois, et fumeurs généralement assez avertis pour ne pas trop compromettre l'équilibre de leur santé : l'embonpoint traditionnel de ces commerçants suralimentés en est la preuve plastique, si j'ose dire, (et cela dans ma pensée est loin d'être une excuse) qu'arriverait il ? Ceci : à défaut d'opium de régie mieux surveillé, on se procurerait par tous les moyens l'opium; de contrebande un peu plus nocif. Dans ces conditions inéluctables, vu l'état actuel .et espérons-le, transitoire où en sont les choses et l'éducation des masses, en Chine surtout, aux frontières du Tonkin, que le Protectorat frappe d'un impôt de luxe le vice spécifiquement chinois, qu'y a-t-il là qui puisse faire proclamer, et avec quels accents ! L'inglorieuse faillite de l'oeuvre colonisatrice de la France en Indochine, au risque d'ameuter nos pauvres Annamites contre les plus doux, en somme, des conquérants' qu'ils' pouvaient, sinon rêver, du moins subir.
    Qu'on relise, à ce propos, le récent discours du Délégué Apostolique prononcé à .1a cathédrale d'Hanoi : Rome sait juger de plus haut que le terre à terre de nos petites contingences. Je m'étonne que dans la documentation du Bulletin des Missions cette parole missionnaire du représentant du Saint Père en. Indochine n'ait pas trouvé une place au moins égale à celle accordée aux revendications du « Catholique d'Annam ».
    Pour en revenir à notre sujet, j'estime avoir suffisamment prouvé que, ethnologiquernent parlant, l'Annamite ne peut pas plus être classé parmi les fumeurs d'opium que Français ou Belges parmi les morphinomanes ou les alcooliques, sous prétexte qu'on rencontre chez lui alcool et opium, chez eux tord-boyaux ou stupéfiants.
    D'accord, me rétorquera-t-on : fumeur d'opium, l'Annamite ne l'était guère: n'empêche qu'il le devient par voie administrative, témoin les 1 .500 débits d'opium pour 1.000 villages, ainsi que l'a péremptoirement révélé un député français, le communiste Doriot.
    Evidemment, c'est une autorité impressionnante, « Doriot dixit ». Qu'on me permette pourtant de consulter l'Annuaire de l'Indochine. Il nous donne pour les cinq pays de l'Union Indochinoise : Cochinchine, Cambodge, Laos, Annam et Tonkin, près de 40.000 communes ; soit, au pourcentage Doriot, 60.000 débits, cent mille même en les doublant, triplant ou décuplant pour les plus ou moins vastes agglomérations où la clientèle est plus dense. Que d'eau ! Je veux dire que d'opium, d'alcool, de débits et, pour con- trôler le tout, quelle armée de douaniers ! De garce, n'en jetez plus, les cadres du « service actif » n'y sauraient suffire!
    Voilà pourtant ce que le « Catholique d'Annam » sert aux lecteurs du Bulletin des Missions : ces énormités ne lui suffisant pas, il y ajoute une invraisemblance: Il écrit froidement : « Le Gouvernement (du Protectorat) a donc disposé les choses de telle sorte que, dans tous les villages d'Annam, les enfants, si petits qu'ils soient, puissent trouver au bureau de tabac du village de quoi s'empoisonner, pour le plus grand bien du Trésor ! L'Annam attend un Cardinal Lavigerie prêchant une nouvelle et combien urgente croisade ».
    Il n'est pas besoin de lire entre les lignes pour trouver dans cette dernière phrase l'expression d'un mépris voilé pour la carence lamentable des missionnaires de l'Annam dans cette question qui pourtant intéresse au premier chef (si elle est telle qu'on nous la baille) l'avenir de la race, corps et âme « Canes muti » chiens muets (et pourquoi pas muselés ?) qui ne savent ou ne peuvent ou ne veulent aboyer au loup :
    Le Bulletin ajoute en note : « Les renseignements concernant les ; moyens employés par les Puissances civilisatrices pour introduire l'opium en Chine ne sont pas moins suggestifs (dans la déclaration faite le 95 janvier 1929 à la Commission Consultative du Trafic de l'Opium à Genève par Son Excellence M. Wang King Ky, Ministre de Chine à Bruxelles). Sans doute un collaborateur chinois du Bulletin des Missions tiendra-t-il à s'en inspirer pour les porter à la connaissance des lecteurs de cette revue ».
    La vérité va donc sortir du puits, mais combien superbement parée, supérieurement fardée par la somptuosité d'un pinceau chinois délicieusement maniéré !
    Car enfin, pour nous mieux entendre et collaborer plus fructueusement avec le Bulletin, qui nous y invite très apostoliquement, il me faut bien lui avouer que j'ai été déçu de ne jamais rencontrer dans ses citations de collaborateurs chinois, rien qui parfois mit en cause la Chine elle même, sinon comme innocente victime.
    La vérité historique est toute autre : mais cela nous entraînait trop loin. De même l'actualité est toute autre. Et la voici : Malgré tous les engagements pris depuis '1908 par tous les gouvernements chinois, malgré la littérature des nationalistes chinois, jamais on n'a cultivé l'opium dans l'Ouest de la Chine sur d'aussi vastes superficies. Le Yunnan seul en produit de 900 à 1.400 tonnes par an, selon la récolte. Non seulement on en tolère la culture, mais encore nos mandarins modernes obligent les cultivateurs à planter le pavot sous peine d'amende. Du reste, les terrains favorables à cette culture sont surclassés à tel taux que les propriétaires, pour acquitter leur feuille d'impôts, sont obligés, en définitive, de se soumettre à cette exigence fiscale, car seule elle permet aux généraux qui s'adjugent les provinces d'enrôler, d'armer et de payer les soldats qui leur permettent de traiter avec le pouvoir central, quand pour eux il existe.
    On pourra sans doute nous objecter les nouveaux maîtres de la province du Kouvtchéou qui viennent de lancer une proclamation prohibant la culture du pavot. Je sais. Je sais également que ce n'est pas le premier édit qui, dans cette même province, fulmine contre l'opium. Le dernier aurait le sort des autres, restés lettre morte, que je n'en serais pas extraordinairement surpris, ni même scandalisé...
    Voici à ce sujet un fait tout récent. On connaît l'insurrection musulmane au Kansou, en avril mai dernier. Le sang chinois, voire Thibétain, y coula à flots. Quand le calme revint, après la victoire des armées gouvernementales, les autorités ordonnèrent la reconstitution des champs de pavots, recommandant aux habitants de se livrer loin des pistes à la culture interdite, afin d'échapper au contrôle des enquêteurs de la Société des Nations ! « Sauver la face ! » tout est là, depuis des millénaires ...
    Aussi, quand je lis dans le Bulletin les lignes suivantes de S.Exc.M.Wang King Ky sur la croisade Anti-Opium : « La tâche sera ardue, mais il n'est pas d'obstacle insurmontable, quand on est bien décidé à les aborder de face », j'avoue que, malgré mon adhésion consciente, je demeure inconsciemment sceptique.
    Quoi qu'il en soit, voici encore, pour les dossiers du Bulletin, un renseignement qui prouvera que la France n'a pas attendu pour prendre position, et que ne ce fut pas sans mérite de sa part. Avant les accords de Spa, le Protectorat transitait l'opium du Yunnan, opération qui rapportait à son budget 5 millions de dollars par an, soit 55 millions de francs. Après la signature des accords, le Gouvernement français se refusa à ce genre de trafic, pourtant indirect, dont rien ne restait clans la Colonie. Elle fermait délibérément sa frontière, au prix d'un gros sacrifice de trésorerie, afin de contribuer efficacement à guérir la Chine, la Chine qui ne veut pas de cette guérison !
    Alors, à quoi rime cette accusation inqualifiable que l'on regrette de lire clans un grand et estimé périodique : La Libre Belgique, commentant les assertions du Bulletin des Missions :
    « Il faut reconnaître, quelque sympathie que l'on ait pour la France, que le procédé auquel elle recourt pour équilibrer son budget de l'IndoChine est révoltant : l'administration française exploite la population indigène en l'abrutissant par la diffusion toujours plus grande de l'opium, et cela systématiquement en organisant cette diffusion. Quelle tache sur son oeuvre civilisatrice dans ces contrées ! Et, en même temps, la France prend part à Genève aux travaux de la commission chargée d'organiser la lutte internationale contre l'opium. Quelle hypocrisie ! »
    Et le journal catholique fait remarquer, en finissant, « combien la Belgique a su se garder dans son oeuvre civilisatrice au Congo de tout abus du genre de celui que commet la France en IndoChine en y favorisant la consommation de l'opium ».
    Je n'ai pas à rechercher ici ce que sont ou furent, pour leurs budgets respectifs, l'alcool indochinois ou l'ivoire congolais : je me borne à souhaiter de tout mon coeur à nos amis belges de ne jamais connaître au Congo édénique, pas plus que la France n'en connaît au Centre Africain, de véritable colonisation chinoise. Sinon, comme la Hollande à Java, comme l'Angleterre aux Détroits, comme le Siam à Bangkok, comme l'Amérique aux. Mats Unis, comme la France en Indochine, elle se verrait, elle aussi, dans l'humiliante nécessité de fournir, en le contrôlant, le poison que, sans elle et malgré elle, ses Chinois se procureraient coûte que coûte. Puisse-t-elle au moins, et à l'exemple de cette France si vilipendée, interdire sans exception aucune, la culture du pavot sur (out le territoire de sa colonie: ce sera déjà quelque chose, en attendant que l'instruction européanisée et la morale christianisée fassent progressivement le reste, car l'opium n'est pas une question qui se règle à coups de décrets signés dans la Métropole : il y faut la collaboration du temps avec la mentalité, et de la conscience avec Dieu.
    1929/262-267
    262-267
    Vietnam
    1929
    Aucune image