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En voyage dans le Laos Tonkinois

En voyage dans le Laos Tonkinois Un missionnaire de la Mission de Thanh-hoa, chargé d'un lointain district chez les Muong, dans le Laos tonkinois (Chau-Laos), est venu au chef-lieu de la Mission pour prendre part à la retraite annuelle. Après ces quelques jours de réconfort spirituel et corporel, il reprend le chemin de son poste et c'est de ce voyage que nous extrayons les notes suivantes.
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    En voyage dans le Laos Tonkinois

    Un missionnaire de la Mission de Thanh-hoa, chargé d'un lointain district chez les Muong, dans le Laos tonkinois (Chau-Laos), est venu au chef-lieu de la Mission pour prendre part à la retraite annuelle. Après ces quelques jours de réconfort spirituel et corporel, il reprend le chemin de son poste et c'est de ce voyage que nous extrayons les notes suivantes.
    Deux jours se sont écoulés depuis que le missionnaire a quitté Thanh-hoa, et il a pu faire cette partie de la route en autocar, puis en camionnette. A partir de là il en sera réduit aux modes de locomotion qu'il va nous décrire lui-même.

    ***

    Ngolac, 20 août. Comme d'habitude lorsque je voyage, je célèbre la messe avant l'aurore. Les chrétiens du village y assistent. A peine ai-je déjeuné que le mandarin muong m'envoie un cheval. Deux femmes annamites chrétiennes se dévouent pour porter mes bagages jusqu'à la prochaine halte.
    A 5 heures je pars. Le jour se lève, il fait frais ; d'innombrables tourterelles roucoulent dans les arbres. Qu'il fait bon !.. Pourtant mon coursier me cause du souci : j'ai beau le cravacher, il va d'un pas de tortue. La selle n'est qu'un morceau de bois, les étrivières sont deux cordes ; la bride, faite de ficelles, tient à peine.
    J'arrive cependant au premier village. Je demande des coolies pour porter mes bagages ; on fait semblant d'en chercher, mais une heure se passe sans que personne se présente. Je me rends chez le maire. Heureusement c'est un chrétien et il me procure aussitôt deux porteurs : je puis poursuivre mon chemin.
    C'est jour de marché dans la région ; de tous côtés les Muongs viennent vendre aux Annàmites, poulets, porcs, canards, etc. Mais c'est la crise. Tout se vend à bas prix : un cochon de lait coûte 4 « hao », soit 4 francs ; un poulet, 50 centimes ; un canard, 2 francs. Jadis les prix étaient 3 ou 4 fois plus élevés. Çà et là des disputes éclatent, car les femmes annamites, habiles commerçantes, en remontreraient aux poissonnières de chez nous.
    Au kilomètre 45, je fais halte dans une auberge annamite, simple toit de paille supporté par 4 piquets. Le maître de céans, un vieux à petite barbiche blanche, me sert, moyennant une sapèque, une tasse d'eau chaude.
    Le soleil tape dur. Je prends les devants et pars seul, quoique les rencontres avec le tigre, me dit-on, ne soient pas rares entre les km. 40 et 45. Ma monture refuse toujours de trotter. Un gros Chinois à cheval, important, suivi d'un gamin portant sa pipe et son bétel, me croise : je lui envoie un bonjour auquel il ne daigne pas répondre.
    A midi, l'orage approche, mais j'arrive à Langchanh, chef-lieu d'une sous-préfecture. De tous côtés on s'empresse, on m'invite à loger, car le bourg a des chrétiens. J'opte pour la demeure d'un ancien grand séminariste, qui a fondé une famille en cet endroit et a même construit une petite chapelle attenante à sa maison.
    A peine suis-je entré que, ô joie ! Il m'apporte deux flacons de limonade : ils sont plus que tièdes, mais n'importe, je les apprécie fort.
    Il faudrait maintenant se restaurer, mais mon dîner est resté avec les coolies, qui arriveront Dieu sait quand. Heureusement mon hôte et sa femme me prient de ne pas m'inquiéter, et bientôt, en effet, j'ai largement de quoi satisfaire mon appétit ; le menu est même agrémenté de « simili » vin français.
    Cependant l'orage éclate, la pluie tombe à torrents. Mes coolies ne paraissent toujours pas. A 16 heures enfin ils s'amènent, mais les malheureux sont trempés jusqu'aux os, et mes bagages aussi. Je revêts aussitôt un costume n°1, c'est-à-dire une soutane, car je dois aller rendre visite au mandarin tay de l'endroit. II me reçoit avec force démonstrations de joie et m'invite à dîner ; mais, comme je le sais en difficultés avec mon confrère de la région, je décline poliment son invitation.
    Au sortir de chez lui, je m'arrête pour prier devant le tombeau du P. Verbier, un de nos massacrés du Chau-Laos, en février 1895. Le Père, qui évangélisait le pays avec grand succès, ne se méfiait de rien, lorsqu'une bande de pirates les pères de mes brebis actuelles de Muong-Hoi, attaque durant la nuit son pauvre presbytère. Son jeune collègue, le P. Soubeyre, réussit à se sauver, tandis que le P. Verbier, atteint de plusieurs balles, sort de la maison, rampe jusqu'à l'échelle donnant accès à une maison voisine, et c'est là qu'il agonise et meurt, seul, dans les ténèbres. Maintenant, du haut du ciel, il prie pour nous, ses successeurs.
    Le soir, tous les notables de l'endroit, instituteur, infirmier, secrétaire du mandarin, viennent me présenter leurs hommages ; puis, la nuit venue, on récite en commun la prière du soir, après quoi je m'endors, bercé par le bruit de la pluie tombant sur les feuilles de latanier du toit et par les grondements lointains du tonnerre.
    Mardi 21 août. Le mandarin tay de Langchanh est plus aimable que son collègue muong de Ngoc-lac. A peine ai-je terminé ma messe qu'un cheval et trois coolies tay se présentent : nous partons aussitôt. Le temps est brumeux, il a plu toute la nuit.
    Je dois d'abord traverser à gué le fleuve Nampit, grossi par les pluies. Mon cheval glisse, trébuche : je prends un bain matinal, ce qui est sans conséquence, puisqu'il pleut.
    La route « carrossable » s'est terminée à Langchanh ; nous suivons désormais ces étroites et mauvaises pistes du Chau-Laos. Dieu sait si je les connais ! Aujourd'hui le sentier est plus glissant que jamais.
    Voici une montagne à franchir. J'entends derrière moi le halètement des coolies qui me suivent : les pauvres suent à grosses gouttes. Moi, je me cramponne à la crinière de mon cheval, car, après la montée, la descente est rapide.
    Bientôt nous sommes en pleine forêt, que nous ne quitterons plus jusqu'à l'arrivée dans mon district. D'énormes bambous nous entourent de tous côtés. Nous arrivons à un petit ruisseau. La pluie s'arrête enfin, mais l'eau dégoutte de toutes les branches, de toutes les feuilles.
    Après une courte halte nous nous trouvons en face d'une nouvelle montagne, fort élevée cette fois. Une heure durant nous l'escaladons dans des fouillis de pierres, dans des rigoles creusées par l'eau et qui dévalent la pente. Même à cheval je sens la sueur me couler dans le dos. A chaque minute ma bête s'arrête, reprend sa respiration, puis, stimulée par un léger coup de cravache, repart en soufflant. Nous rencontrons un ruisseau qui dégringole parmi les rochers : mes coolies s'y plongent avec délices ; l'eau est glaciale, comment n'attrapent-ils pas même un rhume ?
    Une caravane venue en sens opposé s'arrête à côté de nous. Pendant que les tay tirent sur la pipe à eau, nous entamons une conversation qui m'apprend que mes interlocuteurs vont vendre de l'opium de contrebande. Je les gronde, aussi vainement que doucement.
    On repart et bientôt le sommet de la montagne est atteint. Je fais la descente à pied, par prudence, appuyé sur un bâton ; en dépit de cette précaution, je roule à terre deux ou trois fois.
    A dix heures et demie, j'arrive au premier village de la tribu de Muong-Deng. Malgré la pluie, je ne m'y arrête pas, et, deux heures plus tard, j'avais la grande joie de voir le P. Villette, curé de l'endroit, venir à ma rencontre. Quel soulagement après quatre jours d'un pareil voyage ! Nous avons le même travail, les mêmes goûts, quels bons moments nous allons passer ensemble !
    Comme il pleut presque constamment, nous ne sortons guère du presbytère. Cependant nous rendons visite au Tay muong, chef de la tribu ; puis nous allons prier sur la tombe du P. Degeorge, qui, vingt ans durant, évangélisa ce même district avec grand succès. Je l'avais connu en 1925, alors que, condamné par les médecins, il était revenu de Hongkong pour mourir au milieu de ses ouailles. Il ne put alors être remplacé par un confrère français, aussi sa chrétienté demeura-t-elle en souffrance jusqu'à ce que, l'an dernier, le P. Villette fut chargé de ce poste, où il a déjà fait de bon travail. Il compte un millier de baptisés et un bon nombre de catéchumènes ; avec son vicaire annamite il a à diriger 24 chrétientés tay : c'est dire qu'il ne connaît pas le chômage.
    Mais les meilleures joies ont une fin. Après 4 jours de toute confraternelle intimité, je reprenais mon voyage, agrémenté des mêmes péripéties, dont la répétition serait fastidieuse. J'avais quitté Thanh-hoa le 18 août, le 30 j'arrivais enfin chez moi à MuongXoi. Quelle satisfaction de se revêtir d'habits propres et secs et de pouvoir reprendre une vie plus réglée !
    Mon retour avait été, cette année, plus pénible que de coutume à cause des pluies ; mais en tout temps, on a pu s'en rendre compte par les quelques détails qui précédent, la montée de Thanh-hoa à Muong-Xoi ne peut pas être considérée comme un voyage d'agrément.
    J. Mironneau,
    Missionnaire de Thanh-hoa.

    1936/17-25
    17-25
    Vietnam
    1936
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