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En tournée dans la mission de Bhamo 1

BIRMANIE SEPTENTRIONALE En tournée dans la mission de Bhamo Par Mgr Foulquier, Vicaire apostolique.
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    BIRMANIE SEPTENTRIONALE

    En tournée dans la mission de Bhamo

    Par Mgr Foulquier,
    Vicaire apostolique.

    Le matin du 23 février vers 3 heures, nous avons levé l'ancre, et après la traversée du défilé et une halte à Sin Khan, nous arrivons à 11 heures à Bhamo. Dans la soirée, visite au nouveau couvent qui est à peu près en état de recevoir les Soeurs. Les bâtiments de l'école s'avancent, et dans deux mois, à la fin des vacances, ils pourront abriter les orphelins : c'est là que se trouveront désormais groupées toutes les classes de garçons. Le tout a très bonne apparence et l'enclos de la mission va prendre un aspect tout nouveau. Le P. Pâquet a bien travaillé et continue à faire du solide.
    Dans la nuit du 23 au 24, pluie : le chemin de Bhamo à Nan-Hline est impraticable ; impossible d'y aller en auto comme nous l'avions projeté; force m'est de louer une voiture. Je reste à Nan-Hline depuis le mercredi 24 jusqu'au samedi 27 à midi. Le village a beaucoup changé depuis quelques années. La forêt a été coupée du côté nord, et le village peut maintenant s'étendre de ce côté-là. Il doit y avoir une cinquantaine de maisons. Nous avons marqué l'emplacement de la future église et de la résidence que le P. Roche espère pouvoir y construire dans 2 ou 3 ans. Alors le village sera assez considérable pour y établir des Soeur dans l'ancienne maison des missionnaires, non loin de l'école et de la chapelle. Le plan est d'établir là, d'abord un village modèle, uniquement composé de familles chrétiennes, au lieu de disséminer nos efforts et d'user nos forces à former de petits groupes noyés dans l'élément païen, qu'on ne peut visiter que très rarement.
    Hier soir, 2 mars, arrivée à Prang-Kutong, au milieu d'un assourdissant vacarme de tambours, de cymbales, de gongs katchins. Toute cette fanfare est venue à notre rencontre jusqu'à moitié chemin entre Pokong et Prang-Kutong.
    La première construction que le P. Gilhodes érigea en arrivant ici, il y a plus de 20 ans, est vermoulue; le toit en zinc est troué. Il va la démolir aussitôt après mon départ et reconstruire à neuf. Le terrain de récréation des enfants en sera un peu plus large.
    Les Soeurs sont installées : le nécessaire y est et c'est tout à fait apostolique. Elles font certainement beaucoup de bien par leur dévouement et par l'exemple de charité chrétienne qu'elles donnent à ces pauvres sauvages.
    Hier, 4 mars, j'ai eu deux visites ; la première, à 3 heures de l'après-midi. Je récitais mon bréviaire. Un katchin secoue ma porte. Je vais ouvrir et le salue d'un kaja-y le plus aimable possible. Je vis aussitôt qu'il désirait entrer en conversation avec moi ; et j'eus beau essayer de lui faire entendre que je ne comprenais pas un mot de ce qu'il me disait, il continuait toujours à me parler. Il venait pour m'offrir deux oeufs. Je le remerciai en mon meilleur birman. Il s'assit à côté de moi et voyant qu'il y perdait non pas son latin, mais son katchin, il garda le silence, me considérant très attentivement; il n'avait jamais vu d'évêque. J'ai appris depuis qu'avant de venir à moi, il avait pris des informations auprès du P. Collard. Voulant m'offrir ses oeufs sans en parler au Père, il avait demandé si je ne me mettrais pas en colère en le voyant venir à moi. Le P. Collard lui avait dit que je ne savais pas ce que c'était que la colère et que je ne me fâchais jamais. Lorsqu'il se fut assis à côté de moi, je repris mon bréviaire. Ce brave homme me dévorait des yeux, suivait tous les mouvements de mes lèvres et de ma main à chaque signe de croix. Il resta ainsi au moins un quart d'heure et finit par se retirer satisfait, je crois. Il avait vu un être extraordinaire. Le soir, il a dû raconter à ses amis et à toute sa parenté son entrevue avec le Jauk Kaba Sara Taw. C'est un catéchumène, et il ne s'est pas douté que, pendant qu'il me considérait, je priais pour son âme afin que Dieu l'éclaire de sa grâce.
    Vers 9 heures et demie, on frappe à ma porte. J'ouvre et voici Shwebo qui me présente une catéchumène, laquelle, bien entendu, ne parle que katchin ; mais cette fois j'avais en Shwebo un interprète. Cette brave femme voulait m'offrir des présents. Devinez quels présents? Une gourde pleine de vin de riz et un petit paquet d'herbes de la forêt pour le carry, ce que le P. Gilhodes appelle du foin. J'ai accepté avec grands remerciements et quelques bons avis que Shwebo a traduits. La bonne femme s'est alors retirée toute heureuse de sa visite au Sara Taw.
    Le Mère Pierre et la Soeur Fortunat sont parties ce matin à cheval pour Lamaïbang. Le P. Juéry les avait priées de venir mettre en ordre et décorer sa chapelle pour les confirmations que je dois donner chez lui lors de mon passage. Elles sont rentrées ce soir à 6 heures. J'ai demandé à la Mère Supérieure si elle n'était pas fatiguée. « A cheval cela ne fatigue pas, » m'a-t-elle répondu.
    Au point du jour, je vois passer devant chez moi des femmes, des jeunes filles et des garçons: ils s'en vont au Kala-chet chercher le zinc et autres ferrailles que le P. Gilhodes attend pour sa nouvelle construction. Vers 2 heures de l'après-midi, les premiers porteurs de zinc arrivent, ayant sur le dos ou sur la tête qui 2 feuilles, qui 4, qui 6 et même 8 et 10. Un jeune homme arrive le dernier vers 6 heures, il en porte 10. A 2 anas par feuille, cela lui fait une bonne journée. La généralité des femmes avaient 8 feuilles attachées sur le clos, ce qui leur laissait les mains libres et leur permettait encore de filer tranquillement leur coton en marchant.
    Dimanche 7 mars. Grande fête. Dès 8 heures, la petite chapelle est plus que remplie, et à l'intérieur on est serré comme des sardines dans une boîte. A 8 heures et demie, tout est prêt. Après le « Veni Creator », le P. Collard recommande aux confirmant d'offrir leur coeur au Saint Esprit au moment de l'imposition des mains et de l'onction sur le front, et de lui demander la grâce d'être toujours de parfaits chrétiens. Les confirmant sont au nombre de 43, dont 21 hommes ou garçons et 22 femmes ou filles. Pendant la cérémonie, je suis très édifié de leur bonne tenue et de leur maintien si recueilli. Il est 9 heures et demie quand je descends de l'autel.
    La fête religieuse doit se clôturer par un salut du Saint-Sacrement aussi solennel que possible.
    Mais en attendant, j'entends qu'on danse et qu'on se prépare à me faire une réception officielle. Les compliments vont pleuvoir.
    A 11 heures, les enfants des écoles viennent me chercher processionnellement avec gongs, cymbales et tambours katchins. J'ai comme acolytes deux enfants de 6 à 8 ans dont l'un s'est fait mon ami et ne manque jamais d'accourir à moi quand je mets le nez dehors. Mon ami a un complet katchin; mais l'autre n'a rien ; c'est un sauvageon qui n'a pas encore été dégrossi à l'Université du P. Gilhodes. L'enfant en habit a été ramassé pendant la saison des pluies par le P. Collard dans une de ses tournées apostoliques ; son père est mort dans une hutte au moment où il s'y trouvait seul avec le petit. Un matin l'enfant voulut éveiller son père : le croyant endormi, il l'appela, le secoua, sans réussir à l'éveiller. Il appela alors sa mère qui travaillait dans le champ voisin. Celle-ci en arrivant trouva son mari mort. Elle pleura, raconte le petit, mais lui ne pleura pas. Il ne comprenait pas le malheur qui lui était arrivé et ne le comprend guère encore, car il raconte son histoire en riant.
    Revenons à notre procession. On me mène dans la plus grande salle de classe où se trouvent réunis les Pères, les Soeurs et toute la communauté. Là, adresse en birman à laquelle je réponds dans la même langue quelques mots que le P. Collard traduit immédiatement en katchin. Je dis d'être studieux, surtout d'être persévérants : car on m'a dit qu'après le 3e ou 4e cours, à peine y en a-t-il un sur dix qui continue ; ils regardent leurs études comme terminées dès qu'ils savent lire et compter un peu. « Persévérez, leur dis-je, vous, garçons, afin d'aller après la quatrième à l'école du P. Pâquet; vous, filles, à l'école que les Soeurs vont ouvrir à Bhamo. Persévérez. Les missionnaires vous ont recueillis et plus tard comptent sur vous pour les aider comme instituteurs ou catéchistes. Efforcez-vous d'être pieux, dociles et pleins de charité les uns pour les autres ». Après ces mots, on me régale de quelques chants.

    ***

    10 mars. Messe à l'intention des catéchumènes de l'endroit qui tous viennent y assister. La journée se passe tranquillement. Vers 4 heures du soir, visite au village dont les habitants sont heureux de nous recevoir. A notre retour, nous enlevons les idoles d'une maison voisine de la résidence du Père. Quoiqu'ayant demandé lui-même à être débarrassé des mauvais esprits, le propriétaire avait une telle frayeur qu'il n'a pas osé paraître à la cérémonie.
    Les familles sont nombreuses : 7, 8 et même 10 enfants. Le plus influent des catéchumènes en a 8, dont 3 grands garçons qui ont été quelque temps à l'école et sont baptisés.
    Un prêtre indigène, le P. Carolus, a beaucoup étudié la langue katchine et les différences des dialectes. Il parle la, langue avec beaucoup de facilité : il en a saisi toutes les nuances. La langue birmane lui a été, dit-il, d'un grand secours. Il y a trouvé quantité de mots birmans et il est convaincu que la langue birmane vient originairement du katchin. Il faitun vocabulaire des mots katchins et birmans ayant les mêmes racines et qui bien souvent sont absolument les mêmes. Nous devons en conclure qu'un missionnaire connaissant déjà le birman convenablement pourra apprendre le katchin très facilement. J'ai exhorté le P. Carolus à continuer ce travail et à mettre le tout par écrit.
    Samedi 13 mars. Jour de bazar à Lamaïbang. On y vient de tous les environs et même de très loin pour vendre ou acheter viande, légumes, moutarde, étoffes, ferrailles, coutelas, opium, eau-de-vie katchine, etc., etc.
    Vers 10 heures, M. Harris, surintendant des montagnes katchines arrive de Sinlumkaba accompagné d'un médecin, de 25 hommes de police à cheval, et d'une caravane d'une vingtaine de mules portant tout le bagage qu'il faut pour une longue tournée. Il y a un prisonnier katchin du village de Kodaw, non loin de Lamaïbang, qui est accusé d'avoir tué à coups de bâtons son fils âgé de 6 ans. Ce Katchin est une vraie brute, dit-on, et dans son village tout le monde le craint à cause de son caractère violent. M. Harris l'a fait amener ici afin de pouvoir conduire l'enquête sur place. Le corps du petit a été exhumé et examiné par le médecin légiste qui a constaté une fracture du crâne. Le P. Juéry met deux salles de classe à la disposition de M. Harris pour la durée de l'enquête et la rédaction du rapport. Le Katchin en question passera prochainement aux assises de Bhamo.
    Mercredi 17 mars. Préparatifs pour la grande réunion qui doit se tenir à Sinlumkaba les 20, 21 et 22.
    Jeudi 18 mars. Le matin, il fait beau ; mais peu à peu le ciel se couvre. C'est un temps tout à fait extraordinaire pour la saison. Chaque année, à pareille époque, le ciel est clair et le temps sec. Personne n'y comprend rien. Je serais curieux de connaître les explications des sorciers katchins.
    N'ayant pas grand'chose à faire dans la soirée, je visite la forge; espèce d'école industrielle que le Père a installée à Lamaïbang. Il y a 8 élèves qui apprennent surtout à fabriquer des coutelas, des haches et autres instruments katchins. Le maître forgeron est un Chinois; il m'a fait présent d'un couteau de cuisine que j'emporterai à Mandalay pour notre cuisinier: la forme est kat-chine mais la lame coupe comme un rasoir.

    ***

    A 2 heures de l'après-midi, départ de Lamaïbang. Il fait très bon; le ciel est couvert et nous n'avons pas les ardeurs du soleil en descendant les pentes ouest vers les gorges du Nandabè.
    Nous traversons le torrent du Nandabè sur un pont en pierres de taille d'environ 100 pieds de long et large de 2 mètres ; le tablier, en bois, se trouve à 25 pieds au-dessus de l'eau en cette saison. A 300 pieds en aval, il y a une cascade de 400 pieds de haut. Pendant la nuit, on en entend très bien le bruit jusque chez le P. Gilhodes, à Prang-Kutong. Aussitôt le pont passé, la montée vers le village de Sinlumkaba commence: c'est une côte très raide d'un mille et demi environ, et nous n'arrivons qu'à 5 heures. On a dû nous apercevoir de loin et on est descendu à notre rencontre pour nous recevoir avec tout le cérémonial katchin : gongs, fusils, pétards, voire même des mortiers qui, bourrés de poudre, de feuilles et de sable, résonnent dans ces montagnes à 10 milles à la ronde. Puis voici le vin d'honneur, je veux dire, le vin de riz apporté dans de gros bambous et distribué à chacun.
    Le P. Juéry a construit ici une maison chapelle très solide, suffisante pour les besoins présents du poste. Toute en bois, recouverte de zinc, elle mesure 48 pieds de long sur 16 de large, et a en plus sur le devant une véranda de 8 pieds.
    Pour la circonstance, le P. Juéry a fait ériger un autel en plein air sur le devant de la maison, ainsi qu'un grand hangar recouvert de branchages.
    Dès notre arrivée, réception des délégations des divers villages. Ce sont évidemment les plus éloignés qui sont arrivés les premiers. Ils appartiennent à la tribu des Azees, au nord-est de Sinlumkaba. Tout en recevant leurs salutations, je les observe : je remarque qu'en général ils sont beaucoup plus forts et plus grands, même les femmes, que les gens des autres tribus. Il y a là des hommes qui, pour la taille et la carrure, ne feraient pas mauvaise figure à côté des plus beaux montagnards de France.
    La soirée se passe à recevoir les nouveaux arrivants. Voici les Soeurs de Prang-Kutong et le P. Collard ; ils sont trempés de sueur et de pluie. Le P. Juéry a réservé pour les Soeurs son ancienne maison katchine pendant les deux jours qu'elles passeront ici avec les filles de leur école. Elles y seront chez elles, aussi tranquilles que les circonstances le pourront permettre.
    A la tombée de la nuit, on compte qu'il est bien arrivé un millier de néophytes et de catéchumènes... A 9 heures, prière en commun, publication de l'ordre des journées des 21 et 22, et chacun se retire.
    (À suivre)

    1926/215-223
    215-223
    Birmanie
    1926
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