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En tournée épiscopale

LAOS En tournée épiscopale Lettre de Mgr Prodhomme Vicaire apostolique du Laos Mgr Prodhomme qui veut bien nous permettre de publier cette lettre est en mission depuis quarante ans ; en la lisant, nos lecteurs jugeront de la vaillance de ce vénérable évêque âgé de 65 ans, toujours ardent et résistant, comme aux premiers jours de sa carrière apostolique.
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    LAOS

    En tournée épiscopale

    Lettre de Mgr Prodhomme
    Vicaire apostolique du Laos

    Mgr Prodhomme qui veut bien nous permettre de publier cette lettre est en mission depuis quarante ans ; en la lisant, nos lecteurs jugeront de la vaillance de ce vénérable évêque âgé de 65 ans, toujours ardent et résistant, comme aux premiers jours de sa carrière apostolique.

    Arrivé à Bassac, on nous fit une grande réception ; la musique du roitelet avait été réquisitionnée pour la circonstance. Heureusement pour vos oreilles d'artiste, vous n'étiez pas là ; vous auriez trouvé plusieurs notes fausses. C'était beau quand même pour les deux missionnaires du district, dont l'un est sourd, et dont l'autre n'a jamais pu monter la gamme sans changer au moins trois fois de ton.
    Il y eut quelques confirmations. La joie était grande ; je tâchai d'exciter nos néophytes à être fidèles à Dieu, et pendant les intervalles des offices, j'achetai des chevaux pour le voyage. Grande difficulté, car les Siamois, qui en manquent entièrement pour leurs troupes, avaient fait une rafle complète. Enfin je pus me procurer trois montures pour 121 piastres, et le P. Couasnon nous en prêta trois autres.
    Au bout de cinq ou six jours, nous quittions Bassac au nombre de huit : trois missionnaires, l'évêque y compris, trois jeunes domestiques, et deux porteurs, car il nous faut souvent parcourir des distances de 40 kilomètres sans trouver âme qui vive ; nous sommes donc obligés d'emporter des vivres. Hélas ! Dès le premier jour, les porteurs se perdent d'un côté et les cavaliers de l'autre. Je n'avais pas parcouru cette région depuis dix-sept ans ; les anciens sentiers n'existaient plus, nous trouvâmes même des chemins nouveaux pour les chars. Un individu à qui je demandai des renseignements me dit de suivre le chemin des chars ; j'obéis tranquillement, tout en trouvant que la direction n'était pas celle que je croyais ; mais ici, il faut souvent suivre une direction opposée à celle qui paraît conduire au but, pour éviter une montagne trop à pic ou un torrent infranchissable. Je comptais que le chemin allait peu à peu reprendre la bonne direction ; il n'en fut rien ! A 5 h. 1/2 du soir, quand nous rencontrâmes un village, nous étions assez loin de notre chemin ; que faire ? Il nous fallait un peu de nourriture et un gîte pour la nuit ; d'ailleurs, nos chevaux étaient fatigués. Moyennant finances, nous fûmes servis à souhait, du moins moi, vieil habitué des voyages, car la jeunesse put trouver à redire sur les plats et sur les lits. Dès le point du jour, un conducteur se chargea de nous trouver un raccourci pour nous remettre dans notre voie. A 10 heures du matin nous y étions ; mais, comme ce chemin était peu fréquenté, on nous conseilla de suivre la ligne télégraphique qui nous mènerait droit à Oubone. En route donc, mais quelle chaleur ! ! Vers midi, grande chance ! Un peu d'eau et d'herbe pour nos chevaux. Nous fîmes halte jusqu'à 2 heures et demie. Deux de nos boys purent même acheter des cocos frais !
    En route ! Le soleil est encore brûlant ; n'importe, nos chevaux se sont reposés deux grandes heures, ils vont gaillardement. Nous ne rencontrons pas âme qui vive. Pour charmer notre solitude, nous admirons la végétation ; quels beaux arbres ! Plus loin, sur une douzaine de mètres de largeur, la forêt a été rasée ; mais les grandes herbes y ont pris la place des arbres ; par moment, elles dépassent la tête des cavaliers d'un mètre cinquante. Ailleurs, le feu jeté par les voyageurs a brûlé les grandes herbes, et une nouvelle herbe bien fraîche, bien verte, nous inspire le désir de faire arrêter nos chevaux pour qu'ils s'en repaissent. Mais à quelle distance se trouve le village voisin ? Nous l'ignorons. Continuons donc et le plus vite possible. Hélas ! Notre marche est souvent arrêtée par une saillie de rochers ou par un ravin profond, et la nuit approche. Tout à l'heure encore notre attention était absorbée par les belles fleurs d'une espèce de chêne indigène, baignées par les derniers rayons d'un soleil couchant, et qui répandaient un parfum exquis.
    Maintenant, il ne s'agit plus de fleurs, ni de parfums ; la nuit est arrivée, chacun est obligé de faire attention, sinon tête et jambes seraient facilement endommagées. C'est moi qui ouvre la marche. Vers 7 h. 1/2, de grands coups de tonnerre font retentir les échos de la montagne ; des éclairs sillonnent les nues pour nous laisser ensuite dans une obscurité absolue ; la pluie commence à tomber. Mon cheval refuse tout à coup d'avancer ; un coup d'éperon le fait bondir sur place. Je descends, et tâtonne des pieds et des mains. Brave cheval ! Il n'avait pas voulu se casser le cou, ni casser celui de son maître : nous étions au bord d'un précipice profond. Après une assez longue recherche, je trouve un petit sentier sur la droite ; tout le monde met pied à terre et nous descendons sans accidents la pente qui est assez raide. De nouveau en selle, nous continuons notre marche ; c'est l'obscurité complète ; je n'aperçois pas ma main à 15 centimètres de mes yeux. A trois ou quatre reprises, mon cheval refuse de nouveau d'avancer ; de là, nouveaux tâtonnements. Mais, quels beaux coups de tonnerre ! Comme ils résonnent dans la montagne !
    Nous entrons dans la forêt.
    Vers 8 h. 1/2. Des lumières semblent briller entre les arbres ; serait-ce le village tant désiré ? Hélas ! Non ; c'est un vaste incendie de la forêt que nous quittons pour pénétrer sur un grand plateau de rochers. Ces rochers n'indiquent-ils pas un lit tout fait pour passer la nuit? Mais la pluie, mais le souper que mes jeunes confrères attendent et qu'ils n'auront pas, tout cela me fait hésiter, et nous rentrons sous bois. Au bout d'une vingtaine de mètres, l'obscurité faisant place à la lumière aveuglante de tout à l'heure, nous devons rebrousser chemin et retourner au plateau de rochers rencontré il y a un instant. Nous allons être grandement mouillés ; mais à la grâce de Dieu ! Un tas d'herbes sèches, apportées là sans doute pour couvrir une maison, serviront à nous protéger contre la pluie. Nous attachons nos chevaux à la lisière du bois, car inutile d'essayer d'enfoncer un pieu dans les rochers plats sur lesquels nous sommes installés. Quant à notre souper, il n'y faut pas songer ! Nos porteurs de bagages sont égarés depuis la veille ; mais le proverbe dit : « qui dort dîne ! » Alors dormons sous la garde de nos saints Anges !
    A un moment donné je m'éveille. J'ai entendu une pierre remuer. J'aperçois vaguement un animal à quelques pas de moi ; serait-ce le tigre ? Je crie à mes compagnons « attention ! » et doucement je m'approche de ce qui me semble être l'arrière-train de l'animal. Je reconnais un de nos chevaux qui, ayant mangé sa corde, cherche quelques brindilles à brouter. Tranquillisés, nous nous plongeons de nouveau dans le sommeil.
    Bientôt, nous arrivons à une petite rivière bordée de rochers. Heureusement, une barque est là pour ceux qui ne savent pas nager, et pour le transport des selles et des bagages. La pirogue faisant eau de partout, un vieil habit d'un de nos jeunes gens est mis en morceaux et enfoncé dans les fentes avec la pointe d'un gros couteau. Nous finissons par passer, grâce à deux de nos gens qui nagent en soutenant la barque. Nos chevaux se mettent aussi à la nage, les vieux sans se faire prier, mais les jeunes plus difficilement ; la peur des cravaches les y décide enfin.
    Sur la rive opposée, nous nous trouvons dans un village, hélas ! Abandonné. Rien à y prendre, rien à y acheter. A 10 h. 1/2 seulement nous rencontrâmes un hameau habité. Nous n'avions rien mangé depuis 24 heures, nous étions épuisés ; aussi dès que les chevaux furent dessellés, j'envoyai trouver le chef du hameau, notre hôtelier pour le présent, et le fis prier de nous vendre deux poulets, du riz cuit pour nous, et du riz non décortiqué pour nos chevaux. M. le maire promit, mais ne fit rien. J'envoyai une seconde fois vers notre individu qui fit encore de belles promesses, mais ne bougea pas. Alors, j'allai moi-même : il dégustait tranquillement un morceau de poisson, tout en causant avec trois ou quatre individus. Après l'avoir loué de sa bonne volonté douteuse, je lui demandai s'il voulait que je me serve moi-même chez lui, ou s'il aimait mieux nous servir ? Il envoya alors un de ses hommes préparer ce que nous avions demandé. Nous fîmes honneur au déjeuner, quoique la qualité des mets laissât un peu à désirer. Je payai nos dépenses, et nous allions partir quand le maire me demanda : « Où avez-vous couché cette nuit pour arriver à pareille heure ? Sur le plateau de la montagne, répondis-je. Vous avez donc quelqu'un pour vous garder ? Personne de nous n'oserait dormir dans ces parages, à cause des choses de la forêt », désignant ainsi le tigre ne voulait pas nommer de peur de le voir se présenter à lui.
    Le soir nous passâmes par Pimoun où les employés du téléphone siamois, uniquement gouvernemental, eurent l'obligeance de transmettre une dépêche au P.Burguière, lui annonçant un retard d'un jour pour notre arrivée à Oubone. Un chrétien, qui se trouvait là, nous conduisit à une lieue plus loin dans la direction d'Oubone, chez un païen de ses connaissances qui nous reçut fort bien, et jusqu'à 10 heures du soir, je parlai de notre sainte religion.
    Nous repartîmes le lendemain ; la journée fut fatigante, non plus à cause de la montagne, mais à cause des mauvais chemins et de la chaleur torride.
    Heureusement, à 5 h. 1/2 du soir, nous étions dans les bras du P. Burguière, notre Provicaire du sud, venu exprès d'Oubone à Ban bua, son ancien poste, pour nous recevoir. La réception à Ban bua fut splendide : arc de triomphe, oriflammes, etc., etc., et, par surcroît, un bon dîner préparé par deux de nos religieuses indigènes. Nous ne fîmes que passer la nuit à Ban bua. Un peu avant 5 heures du matin, le P. Burguière dit la messe aux chrétiens et se mit en route pour Oubone, où devait avoir lieu une grande réception, et où je devais dire la messe à mon arrivée. C'était le 8 février 1914 ; 12 kilomètres nous séparaient encore d'Oubone. Quand nous arrivâmes, tout était prêt pour nous recevoir ; les PP. Dézavelle et Chatenet étaient présents.
    Le temps de me mettre en tenue, et je fus reçu solennellement à l'église où je célébrai la sainte messe ; je réservai le sermon pour l'après-midi. Après le déjeuner, tout le monde était là pour saluer le nouvel évêque et s'informer de la santé de l'ancien qu'ils n'avaient pas vu depuis six ans.
    Nous passâmes à Oubone près de quatre bons jours. La Confirmation fut fixée au 18, jour de la fête de nos derniers Martyrs béatifiés par Sa Sainteté le Pape Pie X. Le jeudi 12, dès avant le jour, le P. Chatenet nous emmenait chez lui, à 50 kilomètres à peu près, et le soir nous entrions à Ban-uet au son du canon, et au milieu des oriflammes. Notre pauvre sourd eut la chance d'avoir peur à temps et de descendre de cheval, autrement il aurait fait une culbute un peu forte. La Confirmation fut donnée à Ban-uet le 15 ; le 16 nous étions de retour à Oubone, après un voyage qui mit hors de service quatre de nos pauvres chevaux.
    Le soir et le lendemain nous préparons les confirmant ; leur nombre n'est que de 67, les autres ayant été confirmés il y a deux ans à peine. C'est un plaisir de les entendre tant ils sont bien instruits. Le 18, Confirfirmation et grande fête en l'honneur de nos Martyrs.
    J'achète un nouveau cheval, ce qui est nécessaire ; et le matin du 19, nous sommes en route pour Ban-bua où le 20, bon nombre de chrétiens sont confirmés. Le soir du même jour, retour à Oubone ; mais nous laissons nos montures de l'autre côté du fleuve, pour qu'elles soient prêtes à partir de très bonne heure le lendemain. En effet, nous étions en selle le 21, dès 4 h. 1/2 du matin, nous dirigeant vers le village de Si-than qui a beaucoup souffert de la famine. Bon nombre de catéchumènes sont partis il y a 18 mois pour se rendre à Bassac, chez le fondateur de Ban-si-than, le P. Couasnon, car chez lui et dans les environs le riz ne manque pas. Hélas ! Une cinquantaine de ces émigrants sont morts de la fièvre ; un certain nombre ont été baptisés avant la mort ; malheureusement, plus d'un ont été surpris et par conséquent privés du baptême.
    Le 23, à 4 h. du matin, nous sommes en selle pour retourner à Oubone, et le voyage est moins fatigant qu'à l'aller. En chemin nous rencontrons des gens qui se prosternent et me saluent ; ce sont des chrétiens de Si-than qui espéraient me recevoir chez eux. Ils viennent de Bassac et ramènent les survivants de leurs amis et parents qui avaient émigré pendant la famine. Je descends de cheval et leur donne à chacun une bonne bénédiction ; ils me disent leur regret de n'avoir pas été chez eux pour assister à la réception de leur évêque.
    Nous continuons notre voyage ; et alors, c'est une procession de gens qui nous saluent pendant près de 10 kilomètres. Les uns portent encore les traces de fièvres violentes auxquelles ils n'ont échappé que grâce aux soins du P. Couasnon ; la plupart cependant ont assez bonne mine.
    Les boeufs, et surtout les buffles qu'on ramène, ont les pieds brûlés par le sable, et peuvent à peine marcher. A 11 h. du matin nous avons fait nos 42 kilomètres 500 m., et nous sommes à Oubone ; bientôt, un bon dîner nous réunit à table. Ce jour-là et le lendemain, nous recevons beaucoup de visites officielles : nos religieuses européennes de Saint-Paul de Chartres ; nos religieuses indigènes, encore au nombre de six ou sept à la maison ; une dizaine de novices indigènes, et le petit troupeau des orphelins et orphelines prennent une partie de mon temps pendant les journées du 24 et du 25 février.
    A 4 h. du matin, le 26 février, nous nous mettons en route pour Bandoun. Nos bagages sont partis dès la veille, sur un char à boeufs qui ramènera le jeune homme que j'ai loué pour nous indiquer le chemin que j'ai su jadis, et pour nous aider à emmener les chevaux surnuméraires. Les anciennes routes sont complètement transformées, je ne sais plus où nous sommes ; notre conducteur le sait moins que moi ; mais je m'oriente de mon mieux.
    A 11 h. 1/2, la chaleur est tellement intense qu'il faut s'arrêter sur les bords d'un marais où il ne reste plus qu'une eau fétide que nos chevaux n'osent même pas boire. Et nous ! !... nous avons soif aussi.... N'y tenant plus, vers 1 heure 1/2 je demande à mon jeune compagnon s'il peut affronter la chaleur et continuer à voyager. Sur sa réponse affirmative, les chevaux sont sellés, et une grande heure après, nous arrivons à un village païen où nous trouvons de l'eau presque passable pour les chevaux ; mais pour nous, nous devons en quêter dans les maisons indigènes. Bientôt après, deux cavaliers viennent nous saluer ; c'est le curé indigène de Ban-doun qui les envoie. Nous prenons un chemin raccourci qui n'a guère été fait pour des cavaliers, surtout pour des cavaliers déjà fatigués.
    Enfin, nos 57 kilomètres sont faits ! Nous apercevons des arcs de triomphe, des drapeaux siamois et français, des oriflammes, puis des chrétiens, rangés sur quatre files pour nous recevoir. Coups de fusils, coups de canons, hourras, chants appropriés à la circonstance accompagnés d'un bon piston, font retentir les airs. On m'escorte ainsi jusqu'à l'église. Le soir, nous commençons les examens des confirmant.
    Le 2 mars, malgré une assez grande fatigue, je continuai ma route et arrivai le soir chez le P. Quentin, où je fus bien reçu ; le lendemain je me rendis à Song-nge. Là, le 6 mars dès le point du jour, nous étions en selle ; malgré l'heure matinale, la plupart des 300 catéchumènes et les quelques dizaines de chrétiens de l'endroit nous saluèrent à notre départ. Un peu avant 8 heures, quatre coups de fusils annonçaient notre arrivée à Nong-khou. Grande réception me fut faite à l'église. Le nouveau missionnaire chargé du poste avait beaucoup poussé l'instruction des catéchumènes qui forment la moitié du village.
    Le soir des 6, 7 et 8 mars, nous eûmes de grandes causeries sur la légion; toute la population y assistait matin et soir. Tous les chrétiens tinrent à profiter de notre présence pour s'approcher des Sacrements et gagner l'indulgence plénière que le Saint Père m'a autorisé à donner pendant mes visites, dans chacun de nos postes chrétiens.
    J'aurais voulu de Nong-khou gagner le Nord Ouest, et rentrer par Sakon jusqu'à Nong-seng ; mais après avoir vainement interrogé, personne ne put me renseigner sur la valeur des chemins. Les chars pouvaient-ils y aller ? Combien fallait-il de jours '?
    Je crus prudent de prendre le chemin connu de Muang-mouc ; c'était le meilleur et le plus sûr parti.
    Le 9 mars, nous nous mîmes en route avant 5 h. du matin ; à 9 h. 1/2 nous fîmes halte pour déjeuner. Le soir nous étions à Na Kok où les pluies étaient tombées en abondance, et où nos chevaux mangèrent de bonne herbe jusqu'à 9 h. du soir.
    Le maire du village nous promit du riz cuit pour 4 h. le lendemain matin ; mais à 5 h. il n'y avait encore pas de feu chez lui : nous ne partîmes donc qu'à 6 h. Le chemin est bon ; aussi nous filons rapidement profitant de l'air frais du matin. Dès 7 h, des essaims de taons nous aveuglent littéralement ; pour comble d'ennui, le chemin est devenu raboteux ; il nous est donc impossible de courir et de fuir ces maudits insectes. A 9 h. 1/2, la chaleur est excessive, malgré un vent assez fort ; malheur à ceux qui me suivent, ils sont blancs de poussière, et leur gosier doit être sec !... J'ai pitié des gens et des bêtes ! A 10 h. 1/2, nous n'avons plus que 4 ou 5 kilomètres à parcourir jusqu'à Muang-mouc ; mais le maire du village que nous traversons nous prévient qu'un prince siamois, général des armées, doit se trouver chez l'administrateur de cette ville. Nous sommes en trop piteux costume pour nous y présenter ; puis on ne compte pas sur nous. Voilà de l'eau claire pour les gens, un peu d'herbe peur les chevaux ; restons ici à l'ombre des arbres. Et nous ne partons que plus tard. A 2 h. nous sommes à Muang-mouc, où le prince n'est pas encore arrivé.
    L'administrateur et sa famille au grand complet viennent nous saluer ; tous les gens sont chrétiens, aussi nous sommes chez nous. Du vin, de l'eau fraîche, de l'eau de rose étanche bien notre soif. Nos chevaux sont baignés au Me Kong ; Monsieur l'administrateur voudrait bien nous garder à coucher ; mais cela est impossible ; il nous faut aller à Song-khon, à 26 kilomètres plus loin. Il est tard, mais la lune nous éclaire de ses pâles rayons.
    Mais, où prendre le sentier qui doit nous conduire à Song-khon ? Le P. Paulin marche en avant depuis qu'il fait nuit ; il est passé par là, il y a peu de temps, dit-il ; alors il file toujours devant lui, suivi par un cheval que nul ne conduit. Le coquin d'animal qui a passé là il y aura tantôt deux ans connaît mieux le chemin que nous ; il enfile à droite un sentier que P. Paulin n'a pas même aperçu, et nous arrivons au presbytère. Le P. Xavier Guégo, mon premier compagnon du Laos, s'y trouve ; il est venu faire l'administration à la place du P. Gratien parti malade pour la France. Le brave Père nous donne les nouvelles du nord pendant notre souper. La Confirmation ayant été donnée ici, il y a à peine six mois, nous n'y avons pas de cérémonie; nous y passons deux nuits, et le jeudi 12, nous sommes en route dès 4 h. du matin, marchant bon train, malgré les difficultés du chemin. A 7 h. 1/2 environ, nous arrivons au bord d'une petite rivière, affluent du Me-kong, qu'il faut traverser. J'avais déjà demandé une barque pour passer personnes et selles, quand j'aperçus un piéton qui traversait tranquillement, ayant de l'eau jusqu'à mi-jambes. Pas besoin de barque, me dis-je..... Et sur mon cheval je commençai la traversée. Tout alla bien jusqu'à deux mètres de la berge opposée ; mais là, ma monture enfonça, enfonça encore malgré des efforts désespérés, puis finalement se laissa tomber sur le flanc gauche, entraînant dans sa chute son pauvre cavalier. Quel bain frais pour le vieux du Laos ! Très vite, je fus sur la terre ferme. Le P. Paulin, un peu plus à droite, réussit à passer sans accident sinon sans efforts ; mon boy se tira aussi d'affaire ; mais celui du P. Paulin, après nombre de soubresauts, glissa finalement dans l'eau où il disparut. Les gens de la berge opposée riaient aux éclats, nous les imitâmes sans pitié, même moi duquel personne n'avait ri quand mon cheval m'avait entraîné.
    Le soir nous couchions dans une petite chrétienté où je donnai trois quarts d'heure d'instruction, et le vendredi 13 mars, à 4 h. du matin, nous partions pour Nong-seng où nous comptions arriver à l'improviste à 7 h. du matin. Allons donc ! L'administrateur de Muang-mouc avait téléphoné notre passage à celui de Sakon, et ce dernier avait averti, le P. Berthéas notre procureur.
    Après cela, peut-on dire que le Laos n'est pas civilisé ?....





    1914/201-209
    201-209
    Laos
    1914
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