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En Mandchourie

Variétés En Mandchourie Niou-tchouang pendant la guerre sino-japonaise.
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    En Mandchourie

    Niou-tchouang pendant la guerre sino-japonaise.

    Le lendemain de la bataille de Niou-tchouang, dès la pointe du jour, un chrétien arrive tout affligé, car les vainqueurs, fatigués d'une journée de combat, l'avaient obligé de puiser de l'eau une partie de la nuit. Il me demandait de le sauver ! La chose ne me paraissant pas difficile, je le consolai en l'assurant qu'avant le soir tout irait bien. Vient un second chrétien dont le cochon avait été enlevé. Le cas était plus difficile : je l'invitai à la résignation et le félicitai d'avoir échappé à la mort pendant la bataille. Puis arrivent trois autres courriers porteurs de nouvelles plus graves : on se plaignait de la conduite des soldats japonais qui inquiétaient les habitants et aussi les familles chrétiennes. Je crus de mon devoir d'aller au quartier général, non loin de l'église, demander protection pour les chrétiens. Aussitôt on me conduisit au général Ko-tje-ren. Je le trouvai assis sur une caisse ; il m'invita à occuper la caisse voisine, et la conversation s'engagea avec le concours d'un Japonais parlant assez bien le français. Il ne paraissait pas trop préoccupé des événements de la veille, ni de la prise du port de Ing-tze, vers lequel avait déjà commencé le mouvement de sa division victorieuse. Je le félicitai, il répondit par un sourire de satisfaction. Puis il me demanda s'il n'y avait pas encore des soldats chinois dans la ville. Je lui répondis qu'il m'était difficile de le nier, puisque j'en avais trois qui s'étaient égarés à l'église ; mais de soldat ils n'avaient que la tunique en peau de mouton ; comme engins, ils n'étaient possesseurs que d'une pelle, d'une casserole et d'un rasoir, insignes de leurs fonctions respectives. Il n'en fallut pas davantage pour dissiper ses craintes et me faire obtenir l'autorisation de garder nies prisonniers. J'ajoutai que le général avait si bien su s'emparer de Niou-tchouang, que les vaincus n'avaient pu tous s'enfuir, mais que, par égard pour les soldats du Hou-nan qui lui avaient fait l'honneur de résister bravement, je le priais d'être indulgent pour ces malheureux.
    S'ils s'enfuient, dit-il, on les tuera; s'ils se rendent, on les fera prisonniers ».
    Le soir, on avait fait plus de mille prisonniers qui furent expédiés à Hai-tcheng, et y restèrent jusqu'à leur mise en liberté. Quant aux désordres dont on accusait les soldats, on ne pouvait y croire, car jusqu'à ce moment personne n'avait eu à s'en plaindre, toutefois on nie priait de ne pas communiquer ces faits, ce à quoi j'acquiesçai d'autant plus volontiers que désormais personne ne se plaignit. En sortant, je rencontrai, à la porte de la maison, les notables, qui venaient prier le général d'avoir pitié des habitants. Ayant éprouvé un refus, ils me demandèrent de les introduire. Tout confus!! De tant de confiance et de l'influence qu'on me supposait, je me hasardai à répondre à leur désir. Ils étaient six ou sept ; le général les admit à une audience, les fit haranguer par un colonel qui connaissait le chinois, et leur expliqua que c'était poussés par la nécessité, qu'ils étaient venus livrer bataille à Niou-tchouang, ce dont ils étaient très affligés, mais que désormais tous vivraient dans une étroite amitié. Vous jugez de l'avalanche de compliments que me valut cette réponse.
    Au milieu de la nuit suivante, le colonel du génie Kauno arrivait de Hai-tcheng. Sa première visite fut au presbytère. Je m'empressai de me lever pour accueillir cet hôte, qui avait des attentions si délicates. Il était de petite taille, avait l'air jovial et montrait une politesse exquise. C'était encore le temps où les Japonais ne juraient que par la France. Aussi parla-t-il beaucoup des Français en général, et en particulier de ceux de nos compatriotes, qui lui avaient appris le métier militaire. Il voulait surtout savoir si l'église n'avait pas eu à souffrir ; et il m'assura que je n'aurais rien à craindre tant qu'il serait à Niou-tchouang. Je le remerciai en lui offrant un verre de vin qu'il but avec plaisir ; j'en fis autant par politesse. Il était plus de minuit ; c'est le seul jour où je ne pus célébrer la messe.
    Les jours qui suivirent, les visites ne manquèrent pas ; mais elles furent plus correctes que celles des soldats du Céleste Empire ; elles n'en étaient pas moins variées : officiers, soldats, professeurs, reporters, bonzes, etc., tous vinrent voir l'église avec son haut clocher dominant la plaine.
    Officiers et soldats, fiers de leurs succès bravement obtenus, semblaient heureux de rencontrer un Français pour parler de leurs exploits et de leur sympathie pour nous.
    Les professeurs des universités japonaises prenaient très sérieusement des notes sur les moeurs du pays. L'un d'entre eux surtout se signalait par son ardeur. Il connaissait quelques mots de français, d'anglais et de chinois. Grâce à cette triple connaissance, nous pûmes converser ensemble durant deux heures dans un langage, qui aurait offert à un auditeur le mélange le plus étrange et probablement le plus amusant.
    MM. les journalistes n'étaient pas les moins nombreux et les moins intéressants. Ils portaient un sabre en bandoulière, et, à part trois qui avaient l'air d'hommes graves, ils ressemblaient assez à des grands écolier qui ont besoin, après une longue course, de recourir au cordonnier et au tailleur. Ils n'en prenaient pas moins leur rôle au sérieux et demandaient encore plus de renseignements que le reporter du Times qui les avait devancés.

    Les bonzes aussi avaient leurs représentants qui accompagnaient l'armée, et étaient chargés de rendre les derniers devoirs aux soldats. Ils revêtaient la capote militaire; le reste du costume répondait aux caprices de chacun. Un seul portait un bel habit en soie d'une forme toute particulière. Il était très poli et accomplissait gravement ses fonctions de bonze. Etant entré à l'église pour la visiter, il prit une petite fiole de parfum, oignit ses mains, puis se mit à prier je ne sais qui ou quoi. Un autre bonze, qui se disait commander à plus de 10.000 subalternes, ne semblait pas plus croire à Bouddha qu'à Jupiter Olympien ; il manifesta ses intentions de revenir en Mandchourie propager sa religion. Je lui témoignai combien je serais heureux de le revoir ; quant à propager le culte bouddhique en Mandchourie, c'était bien inutile, puisque c'était le culte de la grande majorité. Je l'invitai à se convertir et à venir nous prêter le concours de son zèle. La proposition ne lui sourit guère, et il en profita pour prendre congé.
    Tous ces bonzes se rendirent aux pagodes chinoises, et de concert avec leurs collègues de Chine, sacrifièrent aux mânes des braves des cieux nations morts au champ d'honneur, sans cloute pour leur obtenir une heureuse métempsycose. Les catholiques ne devaient pas rester en retard. Un service funèbre solennel fut annoncé pour tous les catholiques morts le jour de la bataille de Niou-tchouang. La solennité ne fut pas très imposante ; mais on pouvait savoir que nous n'oublions pas nos morts.
    Le colonel Kauno eut encore pour l'église une autre amabilité. Il envoya dix hommes en faire la garde le jour et la nuit, jusqu'au départ de l'armée, au mois de mai. Depuis ces événements, le nombre des chrétiens n'a guère augmenté, mais les habitants de Niou-tchouang demeurent persuadés que la religion catholique n'est pas à dédaigner et que tôt ou tard elle sera leur refuge (1).

    FLANDIN.
    Missionnaire apostolique.

    (1) Si le nombre des catholiques n'a guère augmenté dans la ville de Niou-tchouang, il s'est beaucoup accru dans le district qui compte actuellement plusieurs milliers de néophytes.

    1899/276-278
    276-278
    Chine
    1899
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