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En Macédoine : Lettre de M. Chabagno

En Macédoine Lettre de M. Chabagno. Missionnaire de Tôkiô. Depuis la retraite de Serbie nous sommes toujours dans cette immense plaine de la Macédoine. Nous avons commencé par passer dix jours à la gare de... où nous fonctionnions comme hôpital d'évacuation. De là, nous avons été déplacés de cinq kilomètres environ, vers le nord-est, à côté d'un petit village du nom de B..., où nous nous trouvons encore.
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    En Macédoine

    Lettre de M. Chabagno.
    Missionnaire de Tôkiô.

    Depuis la retraite de Serbie nous sommes toujours dans cette immense plaine de la Macédoine. Nous avons commencé par passer dix jours à la gare de... où nous fonctionnions comme hôpital d'évacuation. De là, nous avons été déplacés de cinq kilomètres environ, vers le nord-est, à côté d'un petit village du nom de B..., où nous nous trouvons encore.
    Nous avons travaillé comme de vrais terrassiers à nous creuser des terriers, que nous appelons « cagnas ou « guitounes ». Puis, nous avons reçu de France du matériel suffisant pour fonder une infirmerie de campagne. Depuis quelque temps, tout en gardant le nom d'ambulance, nous fonctionnons comme infirmerie, avec une cinquantaine de malades. Nous sommes quatre caporaux ici. L'un s'occupe de la pharmacie (c'est, du reste, son métier) ; l'autre du ravitaillement ; le troisième des corvées du camp. Moi, je suis préposé aux soins des malades qui sont répartis en trois services.
    J'ai dans mon service trois prêtres, un diacre, un pharmacien, un dentiste et quatre ouvriers de métiers divers. Jusqu'à ces derniers temps, j'avais aussi un étudiant en médecine fort intéressant. Lui qui était né en France et ne l'avait jamais quittée, n'avait pas adressé la parole à un prêtre jusqu'à la retraite de Serbie. C'est à ce moment que je l'ai reçu dans mon service. Vous devinez ses sentiments, quand il s'aperçut qu'il avait, comme caporal, un « curé ». Il ne s'imaginait pas sans doute, comme les Ecossais, me trouver des pieds de chèvre, ou voir des cornes sur mon crâne chauve, mais c'était bien quelque chose comme cela !
    Quand il arriva dans notre ambulance, nous travaillions à décharger des wagons. La corvée était commandée tantôt par moi, tantôt par un autre caporal, peintre en bâtiment et juif. Celui-ci a l'habitude de rudoyer son monde, et, il aime à donner les corvées pénibles aux « peaux fines ». Notre étudiant fut obligé de constater aussitôt qu'entre le peintre et le « curé », il préférait encore le « curé», qui lui parlait poliment, sans pourtant le ménager. La glace était déjà, sinon rompue, au moins craquante.
    Le soir, après la soupe, nous sortîmes deux ou trois fois ensemble, et l'on parla minéralogie, évolution de matière et autres sujets très peu compromettants. Il y prit goût.
    Au bout de quelques jours, il sortait avec moi chaque fois qu'il le pouvait ; et je m'aperçus bientôt qu'il s'ingéniait de façon à ce que nous soyons seuls.
    Un jour, la conversation roula sur le saint Suaire. Je lui en racontai l'histoire et les explications chimiques qu'en a données Vignon. La question l'intéressa beaucoup.
    Le lendemain, tout en soignant nos malades, il me dit : « Ce soir nous sortirons tous les deux. J'ai quelque chose à vous dire. Si ça ne vient pas, vous me l'arracherez ».
    Ce « quelque chose », c'était l'aveu qu'il n'était pas baptisé.
    Il souffrait de se voit aine dans le vide, sans aucun soutien religieux.
    A l'Université, des camarades, à qui il avait parlé de son éducation athée, lui avaient dit plusieurs fois : « Alors pour toi, le but de la vie est le même que celui des animaux : naître, se reproduire et mourir. Ah ! Pardon, répondait-il indigné, sans croire en Dieu, j'ai mon idéal, à moi ».
    Mais, à la réflexion, il sentait combien ces mots sonnaient creux, et avec les bribes de philosophie qu'il avait ramassées au lycée, il voyait l'absurdité de l'athéisme. Depuis lors, il rougissait de n'être pas baptisé. Il voulait avoir quelques « principes solides pour régler sa vie » ; il désirait être « chrétien comme tous les Français ».
    Je lui procurai un catéchisme assez complet, et nos fins de journée étaient agréablement et bien employées. Vous auriez été enchanté de voir comme il « dégustait » l'Imitation de Jésus-Christ, que nous lisions en commun, couchés sur l'herbette, au bord d'un ravin isolé, devant des couchers de soleil splendides. Ce pauvre garçon était ravi de voir que, non seulement il croyait, mais encore qu'il aimait un Dieu Sauveur et sa tendre Mère.
    Nous en étions là, lorsque, il y a huit jours, il a été nommé médecin auxiliaire. Mais rien n'est perdu pour cela, car il est dans un bataillon où se trouve un sergent, Père Blanc, pieux et affable. Je les ai présentés l'un à l'autre. « Lui est Père Blanc, moi je suis Père Noir, lui ai-je dit, mais noir ou blanc, si la race diffère, c'est toujours la même espèce de corbeaux. Vous verrez qu'il croasse comme moi. Oh, nous dit-il aimablement, je ne connais plus les « corbeaux », je ne trouve que des tourterelles ».
    Je l'ai quitté, avec un véritable regret. Mais enfin, séparés de corps nous restons unis dans l'amour de Jésus.
    1916/139-140
    139-140
    Japon
    1916
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