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En Indochine scolaire

En Indochine scolaire (1) Y a-t-il pour l'étudiant à la veille de quitter son Collège, de préoccupation plus grave que celle du choix d'une carrière ? Nous ne le pensons pas. Quand on arrive proche de la croisée des chemins qui conduisent à l'avenir, il est utile, voire indispensable de s'arrêter pour réfléchir, d'envisager aussi les joies ou les amertumes et les déceptions possibles, de consulter enfin ceux, parents, professeurs ou amis, qui peuvent nous guider et nous éclairer.
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    En Indochine scolaire (1)

    Y a-t-il pour l'étudiant à la veille de quitter son Collège, de préoccupation plus grave que celle du choix d'une carrière ? Nous ne le pensons pas. Quand on arrive proche de la croisée des chemins qui conduisent à l'avenir, il est utile, voire indispensable de s'arrêter pour réfléchir, d'envisager aussi les joies ou les amertumes et les déceptions possibles, de consulter enfin ceux, parents, professeurs ou amis, qui peuvent nous guider et nous éclairer.
    Car, il faut l'avouer, notre bagage scientifique, littéraire ou artistique est bien réduit et mince au dernier jour de nos études classiques ! Heureux sommes-nous si, du moins, nous emportons gravée dans notre esprit une méthode de travail ; si nous remarquons en nous quelques tendances ou aptitudes indicatrices de la vraie voie. La preuve est patente : ce ne sont pas toujours les jeunes gens farcis de diplômes et bardés de parchemins qui réussissent dans la vie, mais plus souvent celui qui sait mettre en oeuvre et utiliser ses dons et ses qualités d'initiative, de ténacité, de tempérance et de probité. Il en est d'autres, secondaires, mais l'énumération serait fastidieuse.

    (1) Echo de l'Assomption. Sept. 1929.

    Juillet Août 1930, n° 194.

    Bon nombre d'Assomptionnistes, de Gabriélistes et de Paulistes (1), dans quelques mois, entendront sonner l'heure de la décision suprême: me permettront-ils de leur présenter une gerbe de réflexions cueillies lors de mon récent voyage en Indochine ? Indochine et Siam, voisins géographiques, ont de multiples points de contact, d'étroites similitudes d'intérêts, de nombreuses affinités ethniques, esthétiques, économiques telles que chacun gagne à ne point ignorer l'autre : tous deux glanant volontiers dans le champ d'autrui.
    En visitant donc l'Indochine à loisir, on ne peut d'abord que s'étonner du nombre des écoles officielles ou privées. Donner un chiffre approximatif de douze mille écoles régulièrement organisées, serait probablement rester au-dessous de la vérité. Dire qu'elles sont fréquentées par cinq cent mille élèves n'a rien d'exagéré. Avancer enfin que l'enseignement est confié à plus d'un millier de professeurs européens et à près de quinze mille maîtres indigènes rétribués est parfaitement exact. Ces chiffres seront une révélation pour beaucoup au Siam.
    Comme corollaire immédiat, il s'ensuit que des centaines d'élèves sortent chaque année des facultés, des établissements secondaires, primaires supérieurs et primaires, des écoles industrielles et des ateliers d'art indochinois. Inutile de dire qu'un bon nombre sont gourmés de leur savoir, et décidés à n'accepter qu'une position rémunératrice qu'ils réclament comme leur du ! C'est le rêve à la sortie des classes. La réalité s'annonce vite différente au contact des êtres et des choses. Ils espéraient savourer indolemment un gâteau, tout juste s'ils parviennent à gagner le morceau de pain quotidien. Bien vite les événements ont dessillé leurs yeux et presque tous, obligatoirement, sest posé le problème de l'orientation. Certains « fils à papa», de plus en plus rares, ont simplement suivi la filière mandarinale, le cadre fonctionnaire ou le clan des rentiers ; la hiérarchie sociale et les « filons » seront de tous les temps et de tous les pays. Tel naît roi, tel naît sujet depuis le commencement du monde. Mais à la grande majorité reste la préoccupation de l'avenir. D'ailleurs les favoris de la fortune, du rang ou de la position seront-ils les plus heureux? Les dirigeants de demain ! L'élite de leur Nation ! Laissons la réponse au temps et à leur vaillance.

    (1) Elèves de l'Assomption, de St-Gabriel et de St-Paul, les tois collèges tenus au Siam par les Frères de St-Gabriel.

    Le reste, et le reste mérite d'être félicité, s'oriente en Indochine et s'orientera de plus en plus, paraît-il, vers les carrières commerciales et industrielles. Ce reste a raison. Dans un pays neuf comme l'Indochine le travail manuel est à l'ordre du jour, aidé, dirigé, discipliné d'ailleurs par le labeur intellectuel. Mains et cerveaux vont de pair et ne sauraient jamais se séparer totalement. Industries et commerces de toutes sortes jaillissent et se développent au Tonkin, en Annam, en Cochinchine, au Cambodge. On y plante le riz, le caoutchouc, le café, le thé, l'arachide. On y extrait l'anthracite, l'étain, l'or, les phosphates. Des sociétés capitalisent l'électricité sous toutes ses formes : chaleur ou lumière, froid ou force motrice. Les transports ou messageries s'organisent sur l'admirable réseau routier trépidant d'autos, de camions, de luxueux cars touristiques. Du nord au sud ou de l'est à l'ouest déferlent les billes de bois, les pains de sucre, le sac de kapok ou le tonneau de ciment, l'aggloméré, la tuile et la brique. Des compagnies : d'assurances, immobilières, foncières, de crédit et des banques jettent leurs millions de piastres sur le marché qu'ils épanouissent. Une ère de prospérité règne et la richesse comme un vigoureux parenchyme, tonifie les fibres vitales du Pays. De cette prospérité nationale, les jeunes et vieux Indochinois en profitent qui sont aujourd'hui chefs de service, directeurs commerciaux, chefs d'ateliers, chefs d'équipes, ingénieurs des mines ou agronomes, chimistes dans les laboratoires et les plantations, mécaniciens, dessinateurs, architectes, entrepreneurs, médecins, électriciens, comptables, dactylos, protes d'imprimerie, etc. Tous sans doute ne portent pas le complet impeccablement blanc du secrétaire, mais beaucoup endossent le bourgeron khaki : les uns et les autres ont droit au même respect s'ils accomplissent consciencieusement leur tâche. A mesure en effet que s'organise la production, devient par le fait même indispensable la main-d'oeuvre et dans la mesure que s'allongent les rubans, noirs d'asphalte ou bleu d'acier, s'étendent également les catégories et les possibilités d'emplois. Faites bourgeonner les poteaux télégraphiques et les pylônes du téléphone et vous aurez une copieuse demande de situations intéressantes pour des jeunes. Civiliser un pays et l'Indochine est en passe de civilisation c'est le développer sous toutes ses formes : religieuse, artistique, économique, agraire ; c'est l'exploiter dans ses matières premières, trouver des débouchés aux produits, rythmer les échanges, produire du progrès moral, du bien-être, de la richesse humaine et conséquemment divine, puisque tous les hommes viennent de Dieu et retournent à Dieu. Ne l'oublions jamais, le « standard » matériel d'une nation suit ou doit suivre, pour progresser, le standard moral et tout groupe ethnique civilisé est essentiellement un groupe religieux : catholique, protestant, bouddhique, musulman, juif, ou autre.

    Notre époque contemporaine hélas ! Se soucie peu de mettre Dieu dans ses affaires et plus d'un jeune homme fait litière de ses croyances pour obtenir plus aisément, croit-il, une position sociale. Et pourtant, il faut le reconnaître, une saine tolérance religieuse règne en Indochine et nul n'a besoin de mettre en poche son drapeau ni d'aliéner sa liberté. Aujourd'hui, l'Autorité respecte les convictions fortes, les idées confessionnelles et la foi d'un chacun quand il la pratique franchement mais sans ostentation.

    Est-ce à dire que tous trouvent, facilement, au lendemain de la distribution des prix, l'emploi qu'ils escomptent ? Assurément non. Il reste des désoeuvrés ou des déclassés éblouis les uns, vaincus trop souvent les autres par la théorie de l'immédiat « make money ». Certes, l'obligation de « faire de l'argent » pèse plus ou moins sur tous. On ne vit pas uniquement de l'air du temps à notre époque d'effrénée concurrence, il faut gagner laborieusement et énergiquement sa vie dans le monde moderne. Mais il en est de trop pressés et de trop soucieux d'équilibrer au plus vite le poids de leurs mérites professionnels par un égal, miraculeux et instantané poids d'argent. Ils ont pour eux l'activité, la jeunesse, la science même (supposons-le charitablement), soit ; mais il leur manque l'expérience, la maturité, le jugement. Un récent écrivain d'Amérique vient de les nommer « time snobs » : les « snobs du temps » et il n'a pas tort. Combien veulent arriver en jouant des coudes ou à bride abattue ! Combien, coûte que coûte, loyalement ou malhonnêtement veulent se frayer un chemin ! Brutalement, ils consomment de la vitesse psychique tout comme une six-cylin-dres écrase de la vitesse routière. Arrive, au tournant dangereux, le choc, la collision, la chute d'où découlent l'effondrement et le collapsus mental chez notre jeune arriviste. A moins d'une ressaisie d'une « recharge d'énergie » violente et courageuse, il restera le paria de l'existence, ignorant jusqu'à son dernier jour que le sentier de la vie se monte à genoux, que le génie est une longue patience et l'histoire du monde un véritable Calvaire.
    Voilà certes de bien graves pensées que m'ont suggérées l'exode de quelques Indochinois de leurs écoles. En fermant livres et cahiers, la plupart ne songent qu'à la coupe du bonheur dont ils veulent s'enivrer. De ce bonheur ils en retranchent la philosophie pratique et se lancent insouciants vers l'avenir. Le temps se charge de les instruire et de souligner leurs imprudences. Par contre, c'est avec plaisir que j'ai vu le plus grand nombre équilibrer leurs forces, risquer leurs chances de réussite et appareiller, toutes voiles larguées, vers le tumultueux océan de l'existence.
    Il ne me reste donc plus qu'à me tourner vers mes jeunes lecteurs siamois, et à leur dire : maintenant réfléchissez. Dans le but de les encourager, puis-je incidemment ajouter que, pareil à celui de l'Indochine, l'avenir industriel et commercial du Siam me semble riche de possibilités et rayonnant de potentiel. Je passe sous silence la très importante question agricole, car, évidente, elle ne se pose pas. Le Siam est essentiellement un centre d'agriculture et négliger ce facteur agraire, serait ruiner les huit dixièmes du pays. Ajoutons avec fierté, que le Siam se place au troisième rang des pays exportateurs de riz, après l'Inde et l'Indochine et que sa production donne du 5 % sur la récolte mondiale et présente du 8 % sur le total de ses exportations. Encore est-il que dans ce domaine, l'application de rigoureuses méthodes scientifiques modernes : irrigation, machines, engrais, assolements, sélection des semences, etc., demeure indispensable. Mais il faut un effort national collectif pour réaliser le rayonnement. Jusqu'à présent règne l'ordre, indispensable pour le bien-être général et particulier. Traditions et disciplines subsistent toujours, sinon radicalement intactes, du moins, fructueuses et fécondes encore. L'Etat siamois n'a rien d'un corps anémié, bien au contraire. Grâce à son Roi, le premier « business man » du Royaume, très actif et aimé, grâce à ses Princes et ses Ministres très avertis et très clairvoyants, la santé circule dans cette grande ossature qu'est la Nation Siamoise. Des compétences techniques se manifestent de plus en plus dans les entreprises tant publiques que privées. Une bonne volonté réelle se déclare jusque dans le menu peuple pour maintenir, agrandir et fortifier la vitalité siamoise. Un libéralisme de bon aloi règne dans les idées et une large tolérance s'applique aux différentes confessions religieuses. Il faut s'en réjouir et en remercier profondément la divine Providence. Aux jeunes qui demain s'élanceront vers des horizons nouveaux, souhaitons dès lors bonne chance. L'heure sonne des évolutions, des progrès et des réalisations. Serviteurs de la Nation Siamoise, soyez-en les aristocrates de la pensée, de l'exemple, du devoir. Soyez fiers d'être Siamois et d'être nés en cette génération du vingtième siècle. Voguez en toute sécurité, courageusement, malgré les inévitables écueils. Nul d'entre vous ne déviera totalement du sillage qui conduit au port de l'éternité, s'il a choisi Dieu comme Pilote et comme Timonier de sa nacelle.
    L. CHORIN.

    ***

    N.D.L.R. Cette remarquable étude du R. P. Chorin sur « l'Indochine scolaire » était surtout destinée, dans la pensée de son auteur, à stimuler le zèle et à orienter l'avenir de ses nombreux dirigé spirituel ou intellectuel du magnifique Collège de l'Assomption, à Bangkok. Nous n'y ajouterons que quelques précisions.

    Ainsi que, chiffres en mains, le P. Chorin le fait constater à ses collégiens de Bangkok (Siamois, Annamites et Chinois), l'instruction n'est pas précisément « diluée au compte-gouttes » dans notre Indochine française, comme certains agités le voudraient faire croire. Peut-être même, en ce qui concerne l'Université Indochinoise, commence-t-on à s'apercevoir que l'enseignement supérieur, trop largement diffusé et sans assez de discernement, aboutit souvent, moins à un classement des valeurs par la formation d'élites qui, mieux outillées pour le travail personnel et mieux armées pour la lutte économique, savent se faire d'elles-mêmes une place au soleil, qu'à une standardisation de déclassés qui, en persistance d'une atavique mentalité, ne conçoivent la porte des examens littéraires que s'ouvrant sur la salle des pas perdus du mandarinat, et ne voient dans leur diplôme académique qu'un mandat mensuel à présenter au trésorier-payeur.
    Par malheur, ils ne veulent pas comprendre que, aux Colonies comme dans la Métropole, cette porte est nécessairement étroite et ne donne que sur une impasse pour la grande majorité de ceux qui n'y cherchent qu'un fonctionnarisme forcément limité dans ses cadres et politiquement délimité dans ses attributions.

    De là, des aigris, des mécontents, des révolutionnaires, au besoin. Aussi, peu à peu, en vient-on à juger plus sainement les sages réserves qu'opposait, il y a plus de vingt ans, Mgr Mossard, évêque de Saigon, aux critiques de ceux qui, malgré l'effloraison magnifique de ses écoles élémentaires dans toutes les chrétientés de sa mission, lui reprochaient de n'y pas introduire d'office l'étude de la langue française, comme véhicule obligatoire des connaissances usuelles qui suffisent à l'immense majorité de nos « nhaqués », se contentant pour son « élite », ou mieux pour ceux dont la situation sociale exigeait davantage, de ses collèges des Frères, si estimés de la population, sans distinction de races ou de religions. Le Vicaire apostolique de la Cochinchine écrivait donc :
    « De bonne foi, veut-on que nous fassions de tous ces enfants des diplômés et par là même des déclassés ? Car ni l'administration ni l'industrie et le commerce n'auraient assez de places à leur donner. Personne n'ignore que si l'Annamite passe plusieurs années sur les bancs de l'école à s'imprégner de nos études, il ne consent plus à retourner aux travaux des champs. Et cependant Dieu sait combien nous devons favoriser la rizière, base de toutes les ressources en Cochinchine. Oserais-je ajouter que les Annamites qui savent le français sont, à de rares exceptions près, ceux qui aiment le moins les Français, qui les respectent le moins, et qui, dans le fond, leur sont le plus hostiles. Augmenter le nombre des déclassés, n'est-ce pas constituer un péril pour la sécurité publique en Cochinchine, et un danger sérieux, pour l'influence française en particulier... ? »
    A un autre côté de la question, le P. Louvet répondait plus catégoriquement encore :
    « Ceux de nos compatriotes qui reprochent aux missionnaires de ne pas multiplier les écoles (de ce genre), oublient trop facilement qu'une école de français et la solde du personnel enseignant, même avec la plus stricte économie, représentent certaines dépenses. Le sou hebdomadaire de la Propagation de la Foi, qui soutient nos oeuvres, n'est pas destiné précisément à cet objet fort important, je l'avoue, pour nos compatriotes, mais accessoire au point de vue de notre vocation. Si l'Administration veut avoir des écoles de français, il est juste qu'elle les paie. Cela ne regarde pas les fidèles qui nous envoient, chaque année, des aumônes pour nous aider à propager l'Evangile... Autant que personne, nous aimons notre pays, nous le servons de notre mieux, et très utilement, suivant moi, en propageant l'Evangile... Qu'on ne nous en demande pas davantage, et qu'on ne cherche pas à nous tirer de notre vocation en voulant faire de nous des agents politiques ou commerciaux. A chacun son oeuvre ».
    Ceci dit pour bien marquer les positions respectives, et les droits, devoirs et responsabilités de chacun, faut-il en conclure que nos missions d'Indochine se refusaient à toute collaboration sur ce terrain plus élargi de l'instruction dans notre langue et suivant nos méthodes ? Rendons la parole au P. Louvet :
    « On a dit et répété sur tous les tons que les missionnaires sont opposés, dans la colonie, à l'étude du français. C'est une ineptie doublée d'une calomnie. Ce qui le prouve, c'est que ce fut précisément un des nôtres, M. Puginier, qui, dès 1861, alors qu'il n'y avait pas encore dans la colonie une seule école laïque, ouvrit, à ses frais, à Saigon, la première école de français. Ce qui est vrai, c'est que nous n'avons pas, comme certains, le fétichisme de l'instruction pour l'instruction ; nous pensons, comme beaucoup d'excellents esprits, nullement cléricaux, qu'avant d'arracher aux travaux des champs des milliers de jeunes Annamites, il faut s'assurer s'ils sont capables de profiter des sacrifices que l'on fait pour eux ; il faut voir aussi si l'Administration est en mesure de les employer. A quoi bon enlever aux campagnes, et jeter à Saigon et dans les autres centres des malheureux déclassés, dont on ne sait que faire, et qui ne sont bons qu'à devenir des mécontents et, un jour peut-être, des révoltés ? Il faut donc aller pas à pas, si l'on ne veut pas s'exposer à se voir débordé, car l'Annamite, vaniteux et intelligent, préférera toujours passer, aux frais du Gouvernement, de longues années sur les bancs d'une école, que de s'appliquer aux rudes travaux des champs.
    « Cette première école de français, placée sous le patronage de l'évêque d'Adran, compta bientôt une centaine d'élèves et fournit, au bout de quelques années, un grand nombre d'interprètes et d'employés à l'Administration et au commerce de Saigon. Après le départ de M. Puginier pour le Tonkin, nos confrères du séminaire s'en chargèrent, jusqu'à ce que, sur la demande de l'amiral de la Grandière, les Frères des Ecoles chrétiennes furent appelés dans la colonie (1865). La mission de Cochinchine leur céda alors cette Ecole d'Adran qui, entre leurs mains, devait atteindre un haut degré de prospérité, jusqu'au jour où les Frères furent foncés de se retirer, en 1883, devant les mille tracasseries de l'Administration maçonnique. Plus tard, en 1890, ils ont repris avec succès leur oeuvre, en acceptant de la mission de Cochinchine la direction de l'Ecole Taberd, fondée en 1875 par M. de Kerlan, alors curé de la cathédrale, spécialement en faveur des enfants de familles françaises et des nombreux métis qui sont aujourd'hui dans la colonie. C'est ainsi que l'EgLise, et en particulier les missionnaires, se sont toujours montrés hostiles au développement de l'instruction et à l'enseignement du français à Saigon ».
    Et le P. Louvet n'est pas en contradiction avec ce que, très énergiquement, il a proclamé plus haut : à chacun son métier, le nôtre est l'apostolat. Dans ces conditions, comment M. Puginier pouvait-il mener de front la direction de son école et l'administration des chrétiens des environs de Saigon qui restait son oeuvre maîtresse ? Rien de plus simple, nous dit encore le P. Louvet, son historien :
    « En quelques semaines, il sut se former d'excellents collaborateurs avec les nombreux séminaristes du Tonkin retenus comme lui par la persécution à Saigon. Ces jeunes gens, choisis d'habitude parmi les plus intelligents de chaque paroisse, avaient fait pendant une dizaine d'années leurs études complètes de latin à notre séminaire général de Pinang. En attendant qu'ils pussent rentrer dans leur mission, c'étaient d'excellents sous-maîtres, qui, sous la direction de M. Puginier, étaient parfaitement capables d'initier les jeunes Annamites aux premiers éléments de la lecture et de l'écriture des caractères occidentaux. Grâce à cet arrangement, le missionnaire avait du temps à lui, pour ce qui est le travail propre de l'ouvrier apostolique : l'évangélisation ».
    Voici encore une de ses initiatives : « Dans l'intérêt de la santé publique, l'Administration songeait depuis quelque temps à introduire la vaccine dans la colonie, et avec raison, car la petite vérole est ici un fléau qui décime l'enfance. Mais il fallait se procurer de bons vaccinifères, et pour cela, il fallait triompher des répugnances et des préjugés invincibles des Annamites contre la médecine européenne. Tout autre qu'un missionnaire eût échoué alors dans cette tâche délicate. Appuyé sur la docilité et là confiance de ses chrétiens, M. Puginier osa s'en charger. Après s'être entendu avec les médecins de l'hôpital, il envoya à Singapour cinq à six femmes annamites faire vacciner leurs bébés par les médecins anglais. Ceux-ci rendirent volontiers ce bon office, à la demande d'un confrère de Singapour, et ces enfants rapportèrent ainsi dans la colonie d'excellent vaccin, qu'on n'eut qu'à multiplier, en vaccinant d'abord les enfants chrétiens des environs de Saigon ; les parents triomphèrent bientôt de leurs répugnances, sur la recommandation de nos confrères, qui durent, au début, user de toute leur influence sur les néophytes pour leur faire accepter le précieux remède ».
    Aussi, pour nous borner à cette grande figure, Mgr Puginier fut-il au Tonkin un véritable précurseur aux initiatives fécondes : hôpitaux indigènes, dispensaires, léproseries, hospices de vieillards, orphelinats, ouvroirs, petites et grandes écoles annamites et franco annamites. Et depuis, des écoles normales d'instituteurs et d'institutrices, qui, sélectionnés dans les milieux profondément chrétiens, n'excluent pas de leur pédagogie l'éveil et la formation des consciences.
    De toutes ces oeuvres, les Frères et les Soeurs appelés de Saigon avant même l'entière pacification du Tonkin, furent les précieux auxiliaires, qui permirent aux missionnaires de rentrer et de rester dans leur rôle, la prédication de l'Evangile, et comme la civilisation chrétienne, la nôtre, en découle, comme un fleuve de sa source, c'était encore là faire preuve de patriotisme éclairé.
    Une dernière remarque, purement statistique :
    Le royaume de Siam possède trois collèges, tenus par les Frères de Saint Gabriel, avec 2.525 élèves pour une population de 6 millions d'habitants ; la Presqu'île Malaise 7 écoles de Frères des Ecoles Chrétiennes avec 5.563 élèves pour une population de 3 millions 600.000 habitants ; l'Indochine française 11 écoles de ces mêmes Frères, avec 4.091 élèves pour une population de près de 20 millions. Laissons-là le Siam dont le P. Chorin nous a parlé avec tous éloges largement mérités. Restent en présence notre Indochine et la Presqu'île Malaise dont les éducateurs congréganistes sont interchangeables, nos Frères des Ecoles Chrétiennes. A égale valeur, les résultats devraient être en proportion égale. Et dans ces conditions, ce serait le coefficient 5,5 que l'on devrait appliquer au chiffre d'élèves apprenant le français dans les établissements des
    Frères en Indochine, soit 19.800 élèves au lieu de 4.100. D'où peut provenir ce renversement du prorata en faveur des Anglais de Singapour ? Vraisemblablement, de ce que, n'envisageant que l'extension de leur influence par la propagation de leur langue, les maîtres des Détroits accueillent toutes les collaborations, et les encouragent au besoin.
    Là s'arrête notre remarque, purement statistique.
    N. D. L. R.
    1930/141-153
    141-153
    Vietnam
    1930
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