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En Cochinchine, mon premier Poste

En Cochinchine, mon premier Poste Voilà un an que j'ai quitté le cher pays de France et, un an après, jour pour jour, avec la grâce de Dieu j'ai l'inappréciable bonheur de célébrer la sainte messe dans mon premier poste, que j'ai fondé moi-même. Ah! Ce poste, vous ne le connaissez pas, perdu qu'il est dans la « brousse » cochinchinoise ; mais moi, je le connais, et je l'aime même beaucoup, comme on aime son premier-né.
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    En Cochinchine,

    mon premier Poste

    Voilà un an que j'ai quitté le cher pays de France et, un an après, jour pour jour, avec la grâce de Dieu j'ai l'inappréciable bonheur de célébrer la sainte messe dans mon premier poste, que j'ai fondé moi-même.

    Ah! Ce poste, vous ne le connaissez pas, perdu qu'il est dans la « brousse » cochinchinoise ; mais moi, je le connais, et je l'aime même beaucoup, comme on aime son premier-né.

    Son nom ? Caihàng : un nom qui ne vous dit rien assurément, mais qui pour moi évoque tant de choses ; un nom qui me parle de quelques âmes déjà sauvées et d'autres, nombreuses, qui acceptent d'entendre la Bonne Nouvelle.

    Laissez-moi vous raconter l'histoire de Caihàng ; elle n'est pas longue, mais de nature cependant, je l'espère, à vous intéresser.

    ***

    Le 16 septembre 1930, je saluais donc pour la dernière fois la « Bonne Mère » et m'embarquais pour Saigon, où j'arrivais exactement un mois après. Pour apprendre l'annamite, je fus placé à Caimong. C'est une des plus belles chrétientés de Cochinchine, sinon la plus belle ; église très vaste avec plusieurs milliers de fidèles, grand couvent de soeurs indigènes... Pendant près de trois mois, je restai docilement à Caimong ; je rayonnais peu, car, au bout de ce temps restreint, le jeune missionnaire est loin de posséder la langue annamite, si terrible, a-t-on dit, pour les Européens!

    Un jour, mon jeune professeur, un ancien séminariste, m'annonce que dans une région voisine de Caimong, une vieille chrétienne, vivant parmi les païens et conséquemment ayant abandonné toute religion, se mourait! Sans tarder l'expédition fut décidée. Elle avait d'ailleurs la haute approbation du Père Curé de Caimong.

    Mon jeune professeur me sert de « cicérone ». Une voiture nous aide à franchir la première étape. Pour la deuxième, c'est plus compliqué, car il s'agit de garder son équilibre à travers les minuscules sentiers de rizières.

    C'est la première fois qu'un Père européen foule cette terre. Aussi, inutile de vous dire que je suis pour tous, pour les gosses surtout, un sujet d'étonnement, sinon un objet de crainte ; car je vois de-ci de-là des gamins s'enfuir aux cris apeurés de ông co, ông co, le gendarme ! Le gendarme ! C'est encore le seul Blanc qu'ils connaissent! « Cette erreur, me dis-je en moi-même, n'est pas faite pour simplifier ta tâche ! Enfin, peu importe, allons de l'avant ; les grands verront bien que je ne leur octroie pas de procès-verbaux, et les petits, que je ne les mange pas! » Sur ce, nous atteignons la maison de la vieille. Des autels aux ancêtres, j'en compte cinq! J'essaie de rompre la glace, de parlementer ; je baragouine l'annamite... mais quel annamite! Tant et si bien que, lorsque mon jeune professeur revient après une courte visite chez des voisins, les gens ne trouvent autre chose à lui dire que : « Vous savez, le Père nous a parlé ; mais nous ne l'avons pas compris, il parle toujours français! » Moi qui m'étais escrimé à exhiber mon annamite le plus correct ! Quelle faillite! Il y aurait de quoi désespérer. De plus, ma bonne femme ne veut pas se convertir : voilà le plus malheureux de l'histoire ; j'en suis consterné! Toutefois elle demande instamment, au nom de tous les gens du pays, dit-elle, une école, une petite école. Il y a tout près d'ici un terrain à vendre. Alors, peut-être... elle reviendra à la religion de son enfance. Cette dernière phrase est une parole d'espérance et je remercie Dieu de l'avoir inspirée à la vieille. Quelques gens m'entourent ; courageusement, je les fais interroger pour savoir s'ils accepteraient de se faire chrétiens... « Construisons d'abord l'école, me répondent-ils, après... nous verrons ».

    Deux d'entre eux pourtant se montrent crânes et donnent aussitôt leur adhésion. Après avoir déjeuné de quelques sardines et du riz que j'avais eu la précaution d'emporter, je prends congé en assurant tout le monde que je prendrais leurs doléances en considération. Chemin faisant, mon jeune professeur m'annonce alors tristement qu'il y a près de là un vieux de 75 ans qui est à l'agonie et ne veut à aucun prix se convertir. « Je vous parle, ajoute-t-il, par expérience : j'ai tout tenté, rien à faire ! » Me voilà redevenu morose. Je voudrais essayer à mon tour, mais je n'ose pas, car mon bagage linguistique on vient de m'en faire apercevoir, n'est pas encore suffisant !

    Le retour à Caimong au milieu à la nuit tombante, un peu en retard sur l'horaire prévu. Je m'empresse de tout conter au P. Curé. Celui-ci, que visiblement le récit amuse, m'encourage en ces termes: « Sans doute, on pourra faire quelque chose...Une école, pourquoi pas? » Et dès lors, je rêve à Caihang !

    ***

    Le malheur veut que, contrairement à mes projets, les circonstances ne me permettent pas d'y retourner de sitôt. Quelques jours après, je prends un petit intérim de curé «broussard» assez loin de Caimong. Je reste là un mois entier et obtiens la grande grâce de pouvoir y baptiser mon premier adulte, un vieux de 79 ans, converti in articulo mortis.

    Quand je reviens à Caihang, le mois de mars bat déjà son plein : c'est la saison chaude dans toute la splendeur ! Je retrouve ma vieille chrétienne, toujours en vie, toujours parlant de son école, mais pas beaucoup de sa conversion ! Mon jeune professeur, qui me sert encore souvent d'interprète et qui ne me quitte pas, m'apporte une bonne nouvelle : le vieillard que la mort guettait au mois de janvier a, paraît-il, éloigné l'échéance fatale ; peut-être, cette fois, y aurait-il moyen de parlementer. J'ai compris ; le Bon Dieu me donne de l'audace pour sa cause et je pénètre plein d'ardeur dans la cainha du vieux. Ah ! La pauvre paillote et les non moins pauvres gens qui l'habitent ! J'interroge le malade surtout. On discute peu ; il accepte ! La joie me transfigure. L'instruire ! Comme il n'est pas très robuste, ce ne sera l'affaire que de deux ou trois séances ! Oui, c'est cela, encore quinze jours et on le baptisera.

    Le jour venu : « Alors, voulez-vous recevoir le baptême pour obtenir la vie éternelle?» Je suis sûr de la réponse qui ne saurait être qu'affirmative. Mais voilà que soudain le vieux hésite, trouve des raisons, remet à plus tard. J'avais compté sans le démon, furieux de voir sa proie lui échapper. Il fallut disputer pied à pied le terrain, longtemps, longtemps, jusqu'à la nuit !... Enfin la dernière objection au sujet du costume étant surmontée, le malheureux n'avait pour tout habit qu'un minable pantalon en lambeaux ! la victoire resta à Dieu. Je le baptisai et lui laissa en partant un petit cadeau. Désormais je fus fidèle à venir le visiter jusqu'à sa mort, qui eut lieu un mois après. Pendant ce temps, je n'abandonnais pas la vieille chrétienne et, au bout de quelques semaines, moyennant, bien entendu, la promesse de l'école, j'obtenais d'elle qu'elle se confessât ! Le surlendemain, je lui portais son Dieu, qu'elle n'avait pas reçu depuis près de cinquante ans !

    L'école se construisit vite, provisoirement couverte en feuilles, on n'est pas riche ! mais avec de superbes colonnes et une porte non moins belle, dues à la générosité du Père Supérieur de la Maison des Catéchistes, que j'avais intéressé à l'affaire. Tout le monde, païens et catéchumènes car déjà, je comptais à cette date (mai dernier) plus de 100 noms inscrits sur mon registre, rivalisèrent de zèle pour l'élever. La récompense, ce fut un porc payé par le Père et que l'on mangea en famille.

    Le Curé de Caimong vint lui-même suries lieux pour se rendre compte des travaux accomplis. Le voyage s'effectua par la voie fluviale dans d'assez bonnes conditions. Comme je débarquais en compagnie du Père, on m'annonce qu'une vieille femme se meurt près de là. Pour elle aussi, bien que la bru soit très superstitieuse, on pourrait tenter la chance ! Qui n'essaie rien n'a rien ! Je me revêts de mes armes spirituelles, c'est-à-dire surtout de confiance en Dieu ; je franchis les ponts de singe sans souci du danger et, par une pluie battante, j'arrive chez la vieille. Je lui propose les vérités de la religion et le baptême. Elle ne refuse pas, mais renvoie à plus tard. J'insiste, car plus tard, peut-être, il ne sera plus temps.

    Grâce au Ciel, la partie est gagnée ; je régénère la pauvre femme avec l'eau que j'ai à ma portée. Quelques jours après, il me sera permis encore de faire les cérémonies supplémentaires, et puis ce sera fini : la mort viendra prendre à son tour cette nouvelle chrétienne. J'ai pu présider à son enterrement, après avoir écarté la présence du bonze, que tous ses parents païens avaient tenu à inviter. Une semaine auparavant l'âme d'une petite baptisée à l'article de la mort dans les mêmes parages s'envolait dans le sein de Dieu.

    Je n'insisterai pas sur deux autres anciens chrétiens que je retrouvai perdus, eux aussi, au milieu des païens. L'un, un vieux de 74 ans, avait été, dans sa jeunesse, domestique d'un Père indigène.

    Pendant longtemps, ayant peur que je le gronde d'avoir cessé ainsi toute pratique religieuse, il n'osera m'avouer qu'il est baptisé ; ce n'est que sur le tard qu'il prendra confiance. L'autre est un métis chinois qui fait mon édification depuis que je l'ai rencontré. C'est lui qui, dès le lendemain de sa conversion, abandonnait spontanément l'usage de l'opium ! Or il faut savoir combien cette passion est tenace pour apprécier un tel acte à sa juste valeur ! C'est le même qui, ayant reçu le baptême seulement à l'âge de six ans, apprenait en quinze jours le mot à mot du catéchisme et des prières ! Tout le monde peut le voir aujourd'hui réciter avec ferveur son « Angélus ».

    Mais j'ai promis que l'histoire de Caihang ne serait point longue. D'aucuns trouveront que j'ai déjà failli à ma promesse. Je passe donc l'épisode du naufrage à 4 heures du matin, dans la nuit noire, heureusement près de la berge que j'ai pu atteindre à temps, et j'en viens à l'inauguration de la nouvelle école et à la première messe. La nouvelle école ? Mais elle n'est pas finie, il y manque encore des pans de murs. Peu m'importe : j'irai et j'y célébrerai le Saint Sacrifice le 16 septembre, anniversaire de mon départ de Marseille ! Ce qui fut dit, fut fait. On vint nombreux assister à la fête. C'était la première fois qu'on entendait un sermon. Or ce sermon avait pour leitmotiv, l'explication du Pater. « Notre Père, qui êtes aux cieux » : cette phrase revenait sans cesse comme un refrain ; aussi mes gens de la répéter, s'imaginant que je leur apprenais le début de la dite prière et que l'entretien devait être dialogué. Encore une fois, sur mon désir, le traditionnel cochon fut tué et mangé. Puis je revins à Caimong, la joie au coeur, non plus cette fois par les sentiers de rizières, transformés à la saison des pluies en vraies pistes de patinage, mais dans une grande barque, garantie insubmersible !

    Voilà, chers lecteurs des Annales, l'histoire de la jeune chrétienté de Caihang, qui vient à peine de naître. Vous allez sans doute, à ce récit, lui souhaiter de longs et heureux jours. Veuillez surtout ne pas l'oublier, elle et son petit missionnaire, dans vos prières et, si possible aussi, dans vos aumônes. Le Bon Dieu vous le rendra.

    (Octobre 1931.) Fernand PARREL,

    Missionnaire de Saigon.
    1932/80-84
    80-84
    Vietnam
    1932
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