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En Chine : Chez le médecin

En Chine : Chez le médecin Bon ! Je vous rédige une ordonnance : Fleur de balsamine (blanche de préféré.) 7 pétales Feuilles de chiendent, mûrier, figuier, laurier, laitue, amarante ; de chaque espèce : 1 pincée Racine d'as arum, opium .......2 fen (75 centigr.) Rhubarbe, cannelle et gingembre ......6 fen (2 gr. 25) Corne de cerf et beurre de crapaud ......1 fen (37 centigr. 5)
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    En Chine : Chez le médecin

    Bon ! Je vous rédige une ordonnance :

    Fleur de balsamine (blanche de préféré.) 7 pétales
    Feuilles de chiendent, mûrier, figuier, laurier, laitue, amarante ; de chaque espèce : 1 pincée
    Racine d'as arum, opium . . . . . . .2 fen (75 centigr.)
    Rhubarbe, cannelle et gingembre . . . . . .6 fen (2 gr. 25)
    Corne de cerf et beurre de crapaud . . . . . .1 fen (37 centigr. 5)
    Enfin, mélange de 25 espèces de plantes rares, cueillies, sélectionnées, préparées et vendues par moi . . . . . . . . . . 1 once

    Faites bouillir le tout dans un demi seau d'eau pendant 5 heures ; prenez 2 bols de ce merveilleux remède pendant dix jours, et si, ce temps écoulé, votre rhume n'est pas guéri, revenez me trouver et je pourrai vous fournir, au prix le plus avantageux, un autre remède plus efficace encore que celui-ci.
    Le malheureux enrhumé a déjà versé sur la table une poignée de gros sous. « Merci, Monsieur le Médecin, merci beaucoup ! » Et, s'enveloppant le crâne d'une grosse serviette qui ignore le savon de Marseille, il disparaît, se frayant un chemin dans la foule bourdonnante qui s'accroît à mesure que le soleil s'élève dans le ciel.
    C'est qu'aujourd'hui, c'est jour de marché. La rue principale de la ville, d'ordinaire si calme et presque déserte, est grouillante de monde ; les gens des villages voisins affluent, les uns pour acheter, les autres pour vendre, beaucoup pour regarder. Mais c'est aussi, pour ceux qui se sentent ou se croient malades, l'occasion de venir consulter M. Ouen, fameux médecin, nouvellement installé ici dans une boutique toute neuve dont l'enseigne annonce en gros caractères or sur fond noir : Clinique moderne européenne. Il n'y a pas un mois qu'il - est arrivé et déjà sa renommée s'est étendue jusqu'au plus profond de la brousse environnante.
    Pensez donc ! Un médecin qui a fait ses études au chef-lieu d'arrondissement, qui a une belle boutique fraîchement vernissée ! Et puis devant sa porte, flottant au gré du vent, une longue bande d'étoffe sur laquelle est écrite l'alléchante réclame : « Malades, adressez-vous à moi et vous serez guéris ! »
    Il paraît, en effet, que M. le Docteur Ouen fait des miracles. Des chrétiens me l'ont affirmé. Je suis curieux, et voilà pourquoi ce matin je me trouve mêlé à la foule des badauds qui veulent subir ou simplement constater la science du nouveau Docteur.

    ***

    La boutique est complètement ouverte sur la rue. Au fond, sur des étagères, sont disposés par ordre de grandeur de nombreux bocaux en verre, contenant toutes sortes d'herbes desséchées ou de pilules diversement coloriées. Sur les cloisons latéraies sont affichées de hautes planches en noir ou en couleur, exposant aux yeux de tous l'anatomie interne et externe de la machine humaine, planches dorigines étrangères achetées à Pékin ou à Shanghai. Au milieu de la pièce, une table sur laquelle se trouvent des bols, des bouteilles vides, des feuilles de papier de soie, qu'un encrier plat en pierre, avec encre (de Chine évidemment) et pinceau pour écrire, empêche de s'envoler ; enfin un stéthoscope et une pince pour arracher les dents.
    Près de la table, un peu de côté, est assis M. Ouen, dont la face rubiconde est surmontée d'une calotte noire à globule de même couleur ; sur le nez il porte une énorme paire de lunettes, qu'il est obligé de retirer lorsqu'il veut voir clair. Il est vêtu d'une ample robe noire sous les plis de laquelle cherche en vain à s'effacer un ventre digne du Bouddha de la pagode voisine. Il ne faut pas oublier de dire qu'il est chaussé de beaux souliers vernis européens.
    Un homme est entré, qui semble hésiter après avoir franchi le seuil.
    Allons, approchez, Monsieur. Qu'est-ce qui ne va pas ?
    Heu !... Je suis malade... Je désirerais que le grand médecin me...
    Oui, oui ! Que ressentez-vous, voyons ?
    Tout un tas de choses : je ne puis plus manger de riz ; j'ai la tête trouble et douloureuse, le coeur bat très fort ; puis je ne vais pas aux cabinets, et puis aussi j'ai les jambes flasques. Que Monsieur le Médecin veuille bien...
    Oui, je vais vous examiner attentivement à l'aide de « l'instrument à écouter les maladies » (traduisez : stéthoscope), d'abord sur la poitrine, puis sur le dos.
    L'instrument est si sensible que le patient n'a pas même besoin de quitter sa veste ni sa chemise : l'examen est rapide et concluant.
    Il n'y a aucun doute, vous êtes malade, Monsieur ; le coeur donne 27 pulsations (sic). Votre poignet, s'il vous plaît, que je tâte le pouls maintenant.
    Voici le moment le plus solennel : tâter le pouls est la base de toute la médecine chinoise, même modernisée et européanisée (1). La masse des curieux se resserre ; les yeux s'ouvrent tellement grands qu'ils ne sont plus « en amande », mais en forme de sapèque. Le patient, lui, tend le poignet avec confiance ; le médecin, pendant quelques secondes, cherche de ses doigts potelés l'endroit précis et, l'ayant trouvé, le serre doucement ; son visage prend alors l'air inspiré d'un médium en hypnose, et cela dure une dizaine de minutes (2). Enfin il lâche le poignet en poussant un long soupir. La foule est toujours attentive ; le malade lève les yeux vers celui qui va prononcer son diagnostic.
    Je vois, je comprends, je suis sûr. Vous êtes bel et bien malade : l'examen de votre personne m'a révélé, sans erreur possible, que votre maladie se manifeste de façon très catégorique. Vous avez, Monsieur, de l'engourdissement dans les jambes, n'est-ce pas ?
    Oui !
    ...de la constipation et des palpitations, n'est-ce pas ?
    Oui ! ! !
    ... des maux de tête et de l'inappétence : est-ce bien cela ?
    Absolument cela ! ! !
    Il est donc très urgent pour vous de prendre dès aujourd'hui le remède dont je vais vous remettre la formule... Voici. Ne perdez pas cette ordonnance ; mais, si vous n'êtes pas guéri, rapportez-la-moi au prochain marché. A votre service, Monsieur.
    Un remous dans la foule, puis une exclamation, un cri d'admiration sort de toutes les poitrines sous pression depuis de si longues minutes. Le malade, après avoir remis une pile de sapèques au médecin, qui les compte 5 par 5 avant de les jeter dans son tiroir, s'éloigne, ravi, criant à qui veut l'entendre : « C'est merveilleux : il m'a dit tout ce que je ressentais ! »

    (1) Il ne s'agit pas là, évidemment, des vrais médecins formés à l'européenne dans les Facultés chinoises ou étrangères.
    (2) Examen relativement rapide. Certains médecins chinois le prolongent parfois au delà d'une demi-heure. Le sommeil risque alors de gagner le patient ou, ce qui est plus grave, l'opérateur lui-même : tel est le cas de ce vieux médecin qui, dans une ville voisine, s'endormit un jour en tâtant le pouls d'une femme ; quand il se réveilla il ne serrait plus dans sa main le poignet de la patiente, mais le man h d'un balai en tiges de sorgho, et la malicieuse malade n'était plus là.

    ***

    Un nouveau client se présente sans tarder : c'est un jeune homme, pur style campagnard, qui se plaint de douleurs violentes dans le ventre.
    Aï oh ! Aï oh ! Que je souffre ! Ça m'a pris il y a un quart d'heure. Grand médecin, donnez-moi un bon remède !
    Enlevez votre robe, mon ami. Par mes ancêtres, je vais vous guérir en un clin d'oeil.
    Et le jeune homme quitte sa robe bleue, découvrant ainsi une peau brûlée par le soleil dans les rizières. D'une boîte en carton le médecin sort une longue aiguille métallique sur la pointe de laquelle il crache consciencieusement, puis il l'enfonce adroitement dans le ventre du patient une fois, deux fois, trois fois et plus, tantôt plus haut, tantôt plus bas (1). Le pauvre jeune homme bondit et hurle de douleur. Cet horrible spectacle fait frémir. Le médecin s'arrête enfin triomphant.
    Eh bien ! Ressentez-vous quelque soulagement ?
    Et l'autre de répondre par un « oui » presque imperceptible.
    Alors recommençons jusqu'à guérison complète.
    L'opération recommence, en effet, plus acharnée encore. Je me demande comment on peut résister à un pareil traitement. Cependant, à bout de souffle, le malade demande grâce.
    Assez, assez ! Oui, je suis guéri, complètement guéri.
    Pendant que le médecin remet l'aiguille en place, le malade éponge la sueur qui l'inonde, il y a de quoi ! revêt lentement sa robe, dépose sans enthousiasme une piécette d'argent dans la main de son bourreau et va se perdre dans la foule remuée par une nouvelle vague d'admiration.

    (1) C'est ce qu'on appelle « l'acuponcture chinoise ». Il y a, sans doute, en Chine une méthode d'acuponcture digne d'un sérieux examen ; mais, pour le cas présent, je n'hésite pas à dire qu'il s'agit de pur charlatanisme, dût la douleur obliger la victime à se déclarer guérie.

    ***

    Ce que je viens de voir est vraiment peu intéressant ; aussi je dis au jeune chrétien qui m'accompagne :
    Reprenons le chemin du retour. Il n'y a rien de merveilleux à voir ce matin.
    Si, si ! Que le Père attende un peu : je sais qu'un sourd doit venir consulter le docteur Ouen.
    Soit ! J'assiste encore patiemment à deux consultations, puis voilà le sourd qui se présente, en effet. Garçon d'environ trente ans, à l'air passablement abruti, comme il convient à un sourd de naissance qui n'a jamais reçu aucune éducation. Sa mère l'accompagne, explique le cas avec de grands gestes et demande s'il y a quelque chose à faire.
    J'en ai guéri bien d'autres, répond imperturbablement le médecin. Si une première séance ne suffit pas, une seconde et, s'il le faut, une troisième délivrera votre « précieux fils » de son infirmité.
    Vais-je cette fois voir un miracle ?... Le sourd s'est assis ; sa mère lui ouvre ses vêtements. Le médecin prend un bol plein d'eau, sur lequel il fait des signes cabalistiques : c'est « l'eau merveilleuse d'Amida » ; il s'en remplit la bouche et la recrache, à la façon d'un vaporisateur, sur le visage du sourd, qui prend une mine encore plus abrutie qu'auparavant. Le spectacle est assez comique ; mes voisins cependant demeurent figés dans un sérieux imperturbable.
    Sourd, entends-tu ma voix ? Crie le médecin.
    Le sourd s'essuie le visage avec le revers de sa manche, mais sa bouche n'émet que des sons inarticulés.
    Continuons ! Et le médecin, toujours sûr de lui, de pincer des deux mains la peau du ventre du patient, la lâchant, la reprenant un peu plus haut, recommençant la même opération plusieurs fois ; après quoi il « pince les nerfs », comme dit la médecine chinoise, tantôt sur les jambes, tantôt sur les bras, sur le dos, etc. Le pauvre sourd fait d'affreuses grimaces.
    Sourd, m'entends-tu maintenant ?
    Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
    Il n'entend pas encore. Passons à l'acuponcture, c'est radical : un coup derrière l'oreille droite, un coup derrière l'oreille gauche... Ça y est ! Entends-tu maintenant, oui ou non ?
    O miracle ! Le sourd de naissance, d'une voix faible et hésitante répond :
    Je crois entendre un peu... Oui, j'entends distinctement.
    Sur ce, la mère paie en tremblant d'émotion ; le médecin sourit modestement ; dans la foule l'enthousiasme touche au délire.
    Pour moi, satisfait d'avoir vu enfin comment s'opère une guérison miraculeuse dans la « Clinique moderne européenne », je reprends la route qui conduit au presbytère. En chemin, mon jeune compagnon, rayonnant de joie, s'écrie :
    Eh bien ! Le Père a vu de lui-même, cette fois ; il ne peut plus douter. Je le regarde et le mot m'échappe :
    Imbécile, va !
    ! ! ! ? ? ?
    Réfléchis un peu, voyons : où donc ce sourd de naissance a-t-il appris la parole ?
    Il demeura songeur un instant, puis rougit et finalement avoua :
    J'y suis ! C'est vrai : M. Ouen est un malin et nous, nous sommes des naïfs !

    ***

    Une semaine s'est écoulée. Mon jeune chrétien vient me retrouver :
    Père, une drôle d'histoire. Un certain M. Li est allé hier trouver le fameux médecin, se plaignant d'une maladie qui, depuis plusieurs années, par accès assez fréquents, lui laisse la peau ravagée, les yeux enflés et cerclés de noir.
    Quelle est donc cette maladie, a demandé le médecin.
    C'est ma femme. Auriez-vous un remède pour me guérir ?
    Pour guérir, il faut attaquer le mal par la racine. Donnez-moi 10 piastres et je vous garantis une guérison presque instantanée.
    Sur ce, M. Li reçoit une petite potion pour sa femme et, dans la nuit suivante, celle-ci mourait. Le pauvre homme n'avait pas espéré un résultat aussi radical ; il regrette ses 10 piastres et n'a plus personne pour cuire son riz.
    On se rendit chez le médecin : personne. Il avait filé avant le jour.
    Un malin a changé le dernier caractère de l'affiche réclame, qui est devenue : Malades, adressez-vous à moi et vous serez roulés !

    Y. M.
    Missionnaire du Setchoan.

    1938/201-209
    201-209
    Chine
    1938
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