Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

En Arabie

En Arabie Un de nos missionnaires de la Cochinchine orientale, M. Saulot, mobilisé, écrit du camp de Dar-Seth, près Mascate (Arabie), cette intéressante lettre : Comment sommes-nous échoués dans ce coin perdu, véritable désert où le soleil est des plus brûlants ? Voici notre odyssée :
Add this
    En Arabie

    Un de nos missionnaires de la Cochinchine orientale, M. Saulot, mobilisé, écrit du camp de Dar-Seth, près Mascate (Arabie), cette intéressante lettre :

    Comment sommes-nous échoués dans ce coin perdu, véritable désert où le soleil est des plus brûlants ? Voici notre odyssée :
    Ayant quitté Saigon le 15 juin, nous avons mis onze jours pour gagner directement Colombo, ce qui vous prouve que notre Yeifuku-Maru était loin d'aller à grande allure, n'ayant, du reste, qu'une vitesse maxima, très rarement atteinte, de 9 nœuds à l'heure ! Dans de telles conditions, le voyage pouvait s'agrémenter des aventures les plus extraordinaires, et il n'y a pas manqué.
    Après Colombo, que nous quittions le 29 juin, nous partions dans la direction de Djibouti. Au dire du commandant japonais, nous devions mettre quinze jours pour faire cette traversée ; mais ce brave commandant, qui faisait ce voyage pour la première fois, ne se doutait pas de ce qu'était la mousson dans l'Océan Indien, et avait même un tout petit sourire sur les lèvres quand on lui en parlait. Aussi, lorsque deux jours après notre départ de Colombo, la mousson s'est levée et a commencé à faire danser à notre Maru le cakewalk et le tango, et toutes les valses compliquées de ses Geishas, le commandant a abandonné son sourire, et même a fini par froncer les sourcils ; son pauvre bateau, ayant le vent dans le nez, y allait de toute la force de ses piètres machines, mais n'arrivait à nous donner que du 5 noeuds à l'heure. Ne pouvant songer piquer sur Djibouti dans des conditions aussi défavorables, le commandant, après avoir pris l'avis des officiers français, décida de se diriger vers le sud dans la direction des côtes africaines et de remonter ensuite, à l'abri de ces côtes, dans la direction de Gardafui qu'il faudrait doubler coûte que coûte. Donc, le cap sur Madagascar, le bateau a marché pendant deux jours. Hélas! Peut-on dire qu'il a marché ? Emporté par le vent et les courants contraires, il n'a fait pendant ces deux jours qu'une moyenne de 1 noeud à l'heure ! Or comme le vent le chassait en même temps vers la haute mer, plus il descendait vers le sud, plus il s'écartait de la côte africaine. La situation devenait inquiétante, et cependant cette marche vers le sud ne pouvait se continuer indéfiniment puisque nous tournions le dos à Gardafui.
    Une Commission fut réunie à bord pour étudier la question char- bon et eau potable. Le commandant qui se rendait compte enfin de ce qu'était la mousson, déclara que pour gagner Gardafui il lui fallait 2 jours, plus 3 pours le tourner, plus 3 encore dudit cap à Djibouti. En outre il déclara qu'il n'avait plus de charbon que pour 6 jours : c'était donc avouer que passé Gardafui il nous jetait à la côte dès le second jour. La Commission, réunie à bord, lui donna l'ordre écrit de prendre la direction de Gardafui et, au lieu de doubler le cap, de continuer sa marche vers un port d'Arabie et de s'y approvisionner en eau et charbon. Le bateau fit un brusque demi-tour et, ayant alors le vent arrière, il marcha à l'allure de 9 noeuds à l'heure et sans nous faire danser, le vent nous étant favorable. Le point, qui avait été choisi sur la carte d'Arabie pour nous ravitailler, fut d'abord Mirbat au nord de Scotora. Mais on fit choix ensuite de Mascate... et vous verrez que bien nous en prit.
    Poussé par le vent et donnant toute sa force motrice, le bateau arriva en vue de Mascate le 16 juillet à midi, c'est-à-dire 18 jours après son départ de Colombo et n'ayant plus de charbon que pour un jour ; nous l'avions donc échappé belle ! Même bonheur en choisissant Mascate au lieu de Mirbat, Le consul anglais de Mascate nous apprit, en effet, que quatre jours auparavant un bateau anglais qui avait touché Mirbat, sans doute pour y faire sa provision d'eau, avait disparu sans laisser de traces, l'équipage ayant été vraisemblablement massacré par les partisans des Turcs qui ravagent le pays.
    Mascate est une petite ville arabe de 5000 habitants. Impossible d'y rien trouver ; notre bateau mettra une quinzaine de jours à renouveler sa provision d'eau et de charbon. Ce n'est heureusement pas lui qui nous acheminera vers la France. Mais le transport demandé télégraphiquement n'est pas encore en vue, hélas ! Nous sommes donc descendus à terre pour y camper en attendant. Là, nous avons eu une chance inouïe, telle que seules les surprises de cette guerre pouvaient la ménager. Nous n'étions qu'à quelques kilomètres d'un camp anglais établi pour arrêter toutes les tentatives faites par les partisans des Turcs pour soulever les Arabes. Les Anglais nous ont fourni des tentes pour établir notre camp et nous ont rendu tous les services possibles, avec une amabilité parfaite. Notre camp est à Dar-Seth, endroit désert au bord de la mer, limité à quelques kilomètres par des montagnes plus chauves que les plus dénudées de l'Annam. Cependant, à leur pied s'élèvent de superbes dattiers, dont la verdure donne une note de gaîté sur la grisaille des monts. Quand soudain les Arabes débouchent de cette verdure, montés sur leurs petits ânes, on rêve aux paysages bibliques et le tableau est ravissant. Hélas ! On ne rêve pas souvent, ni longtemps, car la chaleur est si pénible à supporter qu'on ne songe guère qu'à deux choses : s'en préserver le moins mal possible et dormir. Sous la tente, nous ne pouvons quitter le casque que vers 6 heures du soir, et encore avons nous toujours sur la tête une serviette mouillée. Vive 1'Indo-Chine, en comparaison : c'est tout fait l'avis des Annamites que nous convoyons, et c'est devenu pleinement le mien.

    1918/386-389
    386-389
    Arabie
    1918
    Aucune image