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Eglise et hôpital de Phong-y

Tonkin maritime Eglise et hôpital de Phong-y LETTRE DE M. J.-M. MARTIN. Missionnaire apostolique. Je suis heureux d'avoir quelques photographies de la nouvelle église de Phong-y, et de vous les adresser. Je voudrais pouvoir remercier tous ceux qui m'ont aidé à bâtir cette église, leur exprimer à chacun toute la gratitude qui déborde de mon coeur ; mais, il en est plusieurs que je n'ai pas le bonheur de connaître, et je dois me contenter de prier pour eux.
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    Tonkin maritime



    Eglise et hôpital de Phong-y



    LETTRE DE M. J.-M. MARTIN.



    Missionnaire apostolique.



    Je suis heureux d'avoir quelques photographies de la nouvelle église de Phong-y, et de vous les adresser.

    Je voudrais pouvoir remercier tous ceux qui m'ont aidé à bâtir cette église, leur exprimer à chacun toute la gratitude qui déborde de mon coeur ; mais, il en est plusieurs que je n'ai pas le bonheur de connaître, et je dois me contenter de prier pour eux.

    Je voudrais que ces lignes et ces photographies tombent sous leurs yeux afin qu'ifs sachent mieux, et voient ce que le missionnaire a pu faire, grâce à leur charité.

    L'église est donc terminée. Voyez-la fièrement debout sur la rive gauche du fleuve Ma, dominant toute la riante vallée de Phong-y qu'elle égaie du son de sa cloche, répercuté par toutes les montagnes d'alentour.

    Sa tour mesure 20 mètres de hauteur ; la place a été ménagée pour une flèche future.

    Hauteur du faîte de l'église : 12 m. 47 c.

    Largeur totale, y compris les cloîtres : 14 m. 62 c. car nous avons des cloîtres : les modernes appellent cela des varandhas !

    Longueur totale, y compris la sacristie : 33 mètres.

    Style de l'église ? Appelons-le style pointu ; voyez plutôt.

    Tous les matériaux ont été tirés de la forêt et des montagnes voisines, même l'ocre qui m'a servi à donner une belle teinte jaune au monument ; car, c'est bien un monument, à nul autre pareil dans toute la vaste province de Thanh-hoa et jusqu'aux extrémités de notre Laos.

    Voulez-vous faire le tour extérieur de l'église ? Commençons par le côté que vous montre la photographie ; levez les yeux au-dessus du cloître et des fenêtres : Quelles sont ces armoiries ? Celles de N. S. Père le Pape Pie X. celles de Mgr Mar-cou, mon Vicaire apostolique celles de la chère France, aux trois couleurs qui font vibrer les coeurs celles de la gentille Savoie, mon noble pays celles de Jeanne d'Arc, la fille incomparable celles de la vieille France au lys blanc celles des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem.

    De l'autre côté, si la photographie voulait bien faire un demi-tour, vous verriez les armes de Mgr Puginier, le grand évêque qui fut mon chef huit ans durant celles de Mgr Gendrau le Vicaire apostolique du Tonkin occidental, la mission mère, lequel, en 1898, m'envoya au pays Muong et au Laos, celles du Mont Carmel dont les saintes filles, par leurs prières, aident si puissamment le missionnaire. Halte ! Et là, qu'est-ce ? Courage ! quis ut Deus ! Cest le bouclier de Saint Michel ; puis, sur la travée suivante, la statue de saint Michel debout sur un dragon qu'il a chargé, et avec Jehanne qui est de l'autre côté, et moi qui suis par terre, le bouta hors de la tribu Muong. Enfin, voici les armes de saint Jean l'apôtre de l'Eucharistie.

    Maintenant, entrons dans l'église ; ne nous arrêtons pas devant les tableaux ; les murs sont nus, pas de chemin de croix encore, je n'ai qu'une image de Notre Dame des sept Douleurs, patronne de l'église ; ne nous arrêtons pas devant les chandeliers en bois, fabriqués sur place. Mais là, arrêtez-vous devant le maître-autel ; ce n'est pas un chef-d'oeuvre ; et cependant, vous ne serez pas sans étonnement en le considérant. Il est en marbre gris, tiré de nos montagnes ; les blocs ont été apportés informes là devant ma porte, puis ils ont été dégrossis, taillés, sculptés, polis, et sont devenus cet autel qui fait l'admiration des Européens de passage ; et les auteurs du travail sont de pauvres indigènes qui n'avaient jamais fait que de très grossiers travaux.

    La table de l'autel, d'un seul bloc comme le veut la liturgie, est en beau marbre noir rayé de lignes blanches, elle mesure 2m, 80 de longueur sur 0m, 71 de largeur. Les deux degrés au-dessus de l'autel sont aussi en marbre, sculptés d'épis, de raisins, et de fleurs. Enfin le marchepied et ses trois degrés sont en marbre encore légèrement polis.

    Le tabernacle est fait avec un jacquier coupé dans le village voisin ; beau bois jaune, inaltérable.

    Voyons maintenant les deux chapelles latérales. Voici à droite la chapelle de saint Joseph, patron de Phong-y, où on l'aime beaucoup. Sa statue est due à l'accomplissement d'un voeu ; à gauche la chapelle de sainte Germaine Cousin, très aimée des petites filles qui lui font de fréquentes visites, et restent silencieuses, bouche bée à la considérer ; cette statue m'a été donnée par un jeune ami du Midi, grand dévot de la sainte.

    Enfin, si vous allez au bas de l'église, vous verrez des escaliers qui conduisent dans une tribune. Hélas ! Je n'ai pas de chantre ; je n'ai encore pu en former ; je suis vieux, je ne puis chanter longtemps, il me faudrait un harmonium pour soutenir et diriger ces voix ; mais... un harmonium à Phong-y ! ! Quelle fantaisie !

    Je ne vous ai encore pas dit le plus beau ; c'est que l'église de Phong-y a été, le 20 mars 1907, solennellement consacrée, par Mgr Marcou, entouré de 8 missionnaires et 3 prêtres indigènes, tous venus de fort loin, et au milieu d'une immense foule qui comptait bien plus de païens que de chrétiens. La fête superbe, grandiose, a laissé une grande impression dans la région.

    La construction de cette église, les fêtes de la Dédicace ont jeté un vif éclat sur notre religion au milieu de ces populations païennes ; c'est comme un soleil qui active la floraison. Déjà, nous avons cueilli des fruits. Il y a quatre jours, je baptisai 32 adultes ; d'autres se préparent. Plusieurs des ouvriers, qui ont travaillé à l'église, demandent à se convertir ; le dimanche, je vois des païens mêlés aux chrétiens assister aux offices.

    Le 7 mai, jour de l'Ascension, belle fête ; les néophytes, baptisés la veille, faisaient leur 1re communion et recevaient la confirmation. Le soir, d'eux-mêmes ils organisèrent une démonstration touchante en l'honneur de la sainte Vierge. Imitant les vieux chrétiens, ils allèrent au bois, dans les jardins, cueillir les plus belles fleurs, les placèrent en un monceau, sur un brancard improvisé et récitant le chapelet, avec accompagnement de tambour, ils traversèrent processionnellement le village, entrèrent à l'église, et déposèrent leur colossal bouquet devant la statue de Marie. Ils étaient vêtus de beaux habits, mais empruntés aux amis, aux connaissances ; ils sont si pauvres.



    ***



    L'hôpital de Phong-y, doublé de la Sainte Enfance, continue à bien fonctionner, sous la direction des Soeurs indigènes, dont le dévouement, les bonnes manières et le savoir-faire frappent d'étonnement les visiteurs peu habitués à voir ces qualités chez les femmes annamites.

    Cette année, nous avons reçu environ 650 malades ou enfants. Le nombre des malades, visités et soignés à domicile, s'élève chaque année à plus d'un millier ; et ceux qui viennent seulement demander une potion, une pilule, à plusieurs milliers. Les Sueurs nous procurent une moyenne de 16 baptêmes par mois ; il est rare qu'un malade meure sans avoir lui-même sollicité, souvent avec instance, le saint baptême ; et, assez nombreux sont ceux qui, sortant guéris de l'hôpital, demandent à embrasser la religion des petites Soeurs, et à s'installer auprès de nous ; pour ces derniers, j'ai acheté, grâce à une aumône particulière, un terrain voisin, et j'ai pu y élever une douzaine de maisons qui furent aussitôt occupées.



    NOVEMBRE DÉCEMBRE 1.907, N° 60.



    Un chef Muong disait dernièrement dans une petite réunion :

    « Voyez cette religion !.. Comprenez-vous ? Avez-vous jamais vu, conçu quelque chose de semblable ? Ces missionnaires ne sont pas mandarins... même parfois on voit des mandarins européens qui semblent ne pas les aimer..., ils n'ont aucun traitement ; et ils se dépensent entièrement pour secourir des malades, des pauvres, des inconnus ! .., et cette église si belle pour adorer le Seigneur du Ciel !... Et ces femmes, Annamites ou Muongs comme nous, mais qui ne ressemblent point à nos femmes, qui vivent à l'hôpital au milieu de malades qu'elles nourrissent, soignent, veillent jour et nuit, avec plus de dévouement qu'une mère ?... Je ne puis m'empêcher d'admirer, de vénérer ces Pères, ces Soeurs, cette Religion... etc.. »

    J'ai rencontré ce chef ; il se montra humble, doux, et me répéta à peu près ce que j'avais entendu ; je lui parlai de sa conversion... il fut embarrassé, et me dit que sa conversion rendrait sa situation impossible avec ses frères, ses compatriotes, qu'il avait plusieurs femmes, qu'il fumait l'opium...

    Une question de la plus haute importance pour nos indigènes, c'est d'avoir un cercueil à leur mort ; et c'est une consolation pour nos malades de penser que, s'ils meurent, ils en auront un. Quoique le bois coûte très bon marché, nous avons dépensé 200 francs cette année, uniquement pour les cercueils.



    ***



    Phong-y devient de jour en jour plus important au religieux et au civil ; il y a 10 ans, c'était un point inconnu de la brousse.

    Au religieux, il est le centre d'une paroisse nouvelle, qui compte déjà près d'un millier de fidèles, tant Annamites que Muongs, et sert de sous procure aux chers confrères qui évangélisent le Laos tonkinois.

    Au civil, il est devenu le chef-lieu d'une sous préfecture, et possède un poste de milice, commandé par un garde principal français.

    Au point de vue commercial, Phong-y est devenu un marché de premier ordre, où affluent Annamites, Laossiens, Muongs, même Chinois, et où les Européens commencent à venir.

    Un peu en avant de Phong-y, un rapide redoutable entrave la navigation du fleuve Ma ; un commis des travaux publics est ici depuis l5 jours, avec la mission d'ouvrir une large passe au milieu du rapide, à coups de dynamite. Quelles détonations retentissantes nous entendons ! Le tigre en est effrayé.

    Si vous pouviez avoir une vue de Phong-y prise du sud-ouest ! Derrière le village, vous contempleriez cette menaçante ligne de rochers perpendiculaires, hauts de plus de 100 mètres : vers le milieu, vous verriez un col qui vous semblerait petit, mais renferme une forêt aux arbres gigantesques ; passez le col, et vous entrerez dans un vallon ravissant, et vous direz assurément : « oh ! Que c'est beau ! Pourquoi laisser ce vallon en friche ? Pourquoi n'est-il pas habité ? » J'ai dit comme vous ; je voudrais pouvoir l'acquérir, et ensuite le peupler, le défricher, mais... C'est un repaire de tigres ; n'y allez pas sans escorte bien armée.

    Les 5 février dernier, le tigre visita la mission ; il était 4, h. du matin ; les portes de nos maisons étaient fermées ; tout reposait. Une pauvre génisse était restée dans la cour où la veille elle avait brouté l'herbe tendre. Le tigre l'enleva, et chargé de sa proie, bondissant par-dessus la palissade de 2 mètres, il s'en retourna dans son repaire.

    Avant-hier, un drame d'une autre gravité est venu nous affliger. L'assassin ne fut point le tigre, mais un rapide à 3 heures d'ici en amont. Un de mes bons chrétiens, chef d'une station naissante, descendait le fleuve, quand son radeau fut accroché à un roc ; il se jeta à l'eau pour le dégager ; mais il ne put résister au courant qui le poussa dans un tourbillon où il disparut. On vient de retrouver le corps...

    Ces accidents sont trop fréquents sur le Ma.

    Enfin, au-delà de Phong-y, vers le sud-ouest, s'élève une grande montagne, un massif, le mont Ré, immense non comme hauteur (800 mètres) mais comme étendue, ses flancs, son sommet sont couverts de forêts impénétrables et arrosées de nombreux ruisseaux. Que de fois me suis-je dit : « Si cette montagne était miraculeusement transportée en France, comme elle changerait vite d'aspect, serait tôt transformée en villas, vignobles, prairies, bois d'agrément, sillonnée de routes, de lacets, peut-être de chemins de fer à crémaillère. Allons, les hommes entreprenants, les capitaux, les bras robustes, allons !!... Cependant, doucement, ne vous hâtez pas. Pour obtenir une concession, profitable à tous en ces pays il faut s'exposer à des difficultés décourageantes. C'est bien regrettable. Si le pays était défriché, cultivé, si l'on y traçait des routes, construisait des ponts, ce serait un pays de cocagne, une Suisse enchanteresse au milieu de l'Indo Chine.

    En attendant qu'il soit ouvert à la colonisation matérielle, nous essayons, nous, d'y faire connaître le bon Dieu, d'y planter la croix, de faire pénétrer dans les âmes ce rayon d'intérieure joie, de douce consolation qui soutient tout bon chrétien au milieu des luttes, des injustices, des souffrances inévitables de cette vie.

    Déjà, une belle église se dresse et proclame Dieu aux tribus ; à son ombre s'élèvent l'hôpital, la crèche où les Religieuses recueillent les abandonnés de l'humanité ; ils sont païens presque tous ; mais ils peuvent répondre : « Rien, non rien, personne, non personne, n'est comme le Dieu du missionnaire, comme le Dieu des petites Soeurs ».




    1907/348-356
    348-356
    Vietnam
    1907
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